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Laurent Lafforgue 1/5 : Les chrétiens et les mathématiques

Cet entretien avec le mathématicien Laurent Lafforgue, professeur à l’Institut des hautes études scientifiques (IHÉS), et lauréat de la médaille Fields en 2002, est divisé en cinq parties :
1. Les chrétiens et les mathématiques
2. Les mathématiques et le Logos
3. Les mathématiques et l’enseignement
4. La découverte en mathématiques
5. Les mathématiques et l’apostolat

Nicolas d’Eschaud : Quel rapport entretiennent les catholiques avec les mathématiques ?

Laurent Lafforgue  : Il y a une certaine défiance des chrétiens à l’égard des mathématiques ou des sciences : peut-être en raison, notamment, d’une certaine répugnance chez eux à briller dans un milieu compétitif. Pourtant, François de Sales écrivait dans son Exhortation aux ecclésiastiques que « l’étude est le huitième sacrement ». N’oublions pas que c’est l’Église qui a créé l’université. Aujourd’hui, force est de constater qu’un certain nombre des mathématiciens sont athées.

N.E. : Est-ce qu’être chrétien a pu vous donner un avantage, une inspiration, une créativité ou même du sens à ce que vous faisiez ?

 

L.L.  : Il m’est difficile de répondre à cette question, car en ce qui me concerne, les deux choses sont certainement liées, mais c’est une relation dans les deux sens. Effectivement, quand on est chrétien, chercher à comprendre les mathématiques ou autre chose, c’est une manière d’honorer Dieu dans sa Création, de le louer. Les mathématiques sont une expérience de richesse de la Création.

Mais les choses fonctionnent aussi en sens inverse, c’est-à-dire que si l’on a une expérience assez profonde et exigeante, comme celle de la connaissance mathématique, on est amené à faire des comparaisons et donc à demander une exigence comparable dans d’autres domaines. Par exemple, l’expérience que j’ai eue de l’enseignement ou de l’apprentissage des mathématiques a été pour moi l’occasion de me rendre compte que le catéchisme et les aumôneries que j’avais connus et auxquels j’avais participé plus tard n’étaient pas totalement satisfaisants sur le plan intellectuel. Comme vous le savez, je suis devenu extrêmement critique sur la manière dont le système éducatif a évolué dans les dernières décennies. Mais je pense aussi que cette évolution du système éducatif a été précédée par une évolution du catéchisme, et je me demande jusqu’à quel point les chrétiens n’ont pas joué un rôle négatif dans cette évolution, en donnant peut-être l’exemple, quand ils détournèrent le catéchisme de son contenu. On a voulu, en quelque sorte, faire un catéchisme sans contenu. Si je me suis posé cette question, c’est parce que, malgré tout, dans le cadre des mathématiques, j’ai appris à privilégier les contenus.

Laurent Lafforgue - Crédits : Innocent

Cela dit, je rencontre beaucoup de scientifiques qui sont très créatifs, ou même plus créatifs que moi, sans être croyants. Mais – et là je dis des choses hypothétiquement – il y a une autre chose qui, elle, est négative, et que je pense être étroitement liée à la perte de la foi chez beaucoup, c’est la perte du sens de la Vérité chez beaucoup de scientifiques, de mathématiciens et d’autres. Par exemple, si je prononce le mot « Vérité » à table dans cet Institut [1], cela provoque immédiatement des réactions négatives chez certains. Le mot « Vérité », aujourd’hui, choque, et n’est pas toléré. C’est une chose très étonnante, d’autant qu’elle enlève tout son sens à la recherche scientifique. Ces personnes, qui protestent contre le mot « Vérité », publieront malgré tout des articles, et qu’est-ce que qu’un article sinon une suite d’affirmations qui toutes portent une prétention à la Vérité. Ils écrivent une chose, ils n’écrivent pas son contraire. Finalement, l’un des liens les plus profonds entre la foi et la recherche scientifique est le sens de la Vérité, la recherche de la Vérité. Avant le début de l’entretien, vous avez prononcé le titre Foi et Raison qui est un de vos thèmes de réflexion. Bien sûr, c’est aussi le titre d’une encyclique de Jean-Paul II, à laquelle Joseph Ratzinger avait probablement contribué assez largement. Je me souviens que la définition que Jean-Paul II donne de l’être humain dès les premières pages m’avait beaucoup frappé. Il dit que l’être humain est l’homme qui recherche la Vérité [2]. Si on prend cette formule au sérieux, on voit que la recherche de la Vérité est à la fois à la racine la dimension religieuse de l’homme et de sa dimension rationnelle et scientifique. Cette racine commune correspond à une certaine réalité historique. Les mathématiques ont commencé chez les Grecs. Pour les Grecs, le premier mathématicien – même si c’est en partie un personnage mythique – est Pythagore. Pythagore était mathématicien et beaucoup d’autres choses. Aujourd’hui, quand on lit les récits plus ou moins légendaires de sa vie, il apparaît d’abord comme un mystique, c’est-à-dire un homme qui cherche la transcendance. Un collègue mathématicien, chrétien, juif d’origine, me disait cette phrase très frappante : « les mathématiques sont le langage de Dieu ». En fait, je pense que c’est un sujet qui demanderait à être étudié davantage, en particulier par les chrétiens : « Quelle est la signification philosophique des mathématiques ? ». Sur ce sujet-là, le penseur – parmi ceux que je connais – qui me semble être allé le plus loin est la philosophe Simone Weil qui, comme vous le savez certainement, était la sœur d’un des plus grands mathématiciens du XXe siècle, André Weil [3].

Laurent Lafforgue, cours à l’IHÉS

Simone Weil a beaucoup échangé avec son frère, notamment à propos des mathématiques. Elle cherchait, s’agissant des mathématiques comme de ses autres sujets, à retrouver une unité. Parce qu’il faut bien dire que l’homme moderne est un homme éclaté. D’abord, il y a les mathématiciens, il y a les religieux, il y a les ceci, il y a les cela ; et puis même en chacun, on est à la fois mathématicien et chrétien par exemple, ou alors chrétien et autre chose : dans la pratique, on est très éclaté. Pas seulement dans la pratique, mais aussi dans son esprit. C’est pourquoi Simone Weil s’est vraiment donnée pour but de retrouver, de refaire une unité, une unité autour du Christ et du mystère de la Croix. Un certain nombre de ses formules sont des formules d’interprétation religieuse des mathématiques qui sont absolument saisissantes. Sur mon site, il y a un texte de conférence ’De Simone Weil à la mathématique’ que j’avais écrit en relevant un certain nombre de citations. Celle-ci est particulièrement frappante : « les mathématiques sont la preuve que tout obéit à Dieu ».

N.E. : Elle ne dit pas également qu’elle était ennuyée par l’algèbre ? Parce que ce serait une science qui manquerait de sens ?

 

L.L. : Oui, Simone Weil a des partis pris mathématiques. Et effectivement, elle est très hostile à l’algèbre qu’elle associe à la fois au règne de l’argent mais aussi au règne moderne de la machine. Dans l’algèbre il y a un aspect mécanique qui, pour elle, est le contraire de la pensée. Ainsi, en mathématique, une pensée peut donner lieu à de nouvelles notions, de nouveaux procédés, de nouveaux algorithmes ; puis, ces notions, ces procédés, ces algorithmes, qui d’abord étaient des actes de la pensée, deviennent – du fait même qu’ils sont répétés – des actes mécaniques ; et, en tant qu’actes mécaniques, ils ne sont plus humains.


[1L’Institut des hautes études scientifiques (IHÉS). Consacré à la recherche fondamentale en mathématiques et en physique, il attire les plus illustres scientifiques de ces deux disciplines depuis sa fondation en 1958. Laurent Lafforgue y est professeur permanent depuis 2000.

[2Quatre passages – au moins – de Fides et Ratio reviennent sur la définition évoquée par Laurent Lafforgue :

« LA FOI ET LA RAISON sont comme les deux ailes qui permettent à l’esprit humain de s’élever vers la contemplation de la vérité. C’est Dieu qui a mis au cœur de l’homme le désir de connaître la vérité et, au terme, de Le connaître lui-même afin que, Le connaissant et L’aimant, il puisse atteindre la pleine vérité sur lui-même. » (Préface) 

« [La philosophie] montre que le désir de vérité fait partie de la nature même de l’homme. » (Introduction)

« [L’homme] est également toujours appelé à se tourner vers une vérité qui le transcende. » (Introduction)

« Ce n’est pas un hasard si, au moment où l’auteur sacré veut décrire l’homme sage, il le dépeint comme celui qui aime et recherche la vérité : « Heureux l’homme qui médite sur la sagesse et qui raisonne avec intelligence, qui réfléchit dans son cœur sur les voies de la sagesse et qui s’applique à ses secrets. Il la poursuit comme le chasseur, il est aux aguets sur sa piste ; il se penche à ses fenêtres et écoute à ses portes ; il se poste tout près de sa demeure et fixe un pieu dans ses murailles ; il dresse sa tente à proximité et s’établit dans une retraite de bonheur ; il place ses enfants sous sa protection et sous ses rameaux il trouve un abri ; sous son ombre il est protégé de la chaleur et il s’établit dans sa gloire » (Si 14, 20-27). » (II, 16))
_

[3André Weil est un mathématicien du vingtième siècle dont la personnalité ne laissait personne indifférent. Il a développé la géométrie algébrique et fut un membre fondateur de Bourbaki.

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