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Jean-Marie Le Méné : « Le droit est devenu une sorte de guichet ouvert à toutes les fantaisies individuelles »

Jean-Marie Le Méné est président de la Fondation Jérôme Lejeune. Il a bien voulu répondre aux questions du Rouge & Le Noir.

R&N : Le Conseil d’État a validé la censure du clip « Chère future maman » par le CSA. Le gouvernement actuel propose d’étendre le délit d’entrave à l’avortement aux sites d’information sur l’avortement qui propose des alternatives à celui-ci. Les deux décisions sont-elles, selon vous, liées ?

Jean-Marie Le Méné : Bien sûr, il faut les mettre en perspective ! Ce sont les deux faces d’une même médaille. Les abandons du juge ont toujours précédé les nouvelles transgressions législatives. Le CSA veut faire taire la joie des enfants trisomiques, rescapés de l’avortement, pour ne pas ternir l’héroïsme de l’idéologie féministe. Le bonheur de survivre à l’eugénisme est suspect. La décision du CSA est injuste et le Conseil d’État la confirme. Nous sommes peut-être habitués mais les observateurs étrangers sont stupéfaits de ce que devient la France. La fondation Lejeune ira devant la CEDH pour faire respecter la liberté d’expression des personnes trisomiques.

Pour sa part, le Parlement légalise l’injustice en instaurant un blackout sur toute question relative au respect de la vie. Proposer une alternative à l’avortement – droit fondamental - devient un délit. L’une et l’autre décisions malmènent également la vérité et la liberté. Dans les deux cas, il s’agit d’obscurcir la conscience de la femme, de l’homme, de la famille, de la médecine, des politiques, de la société, des chrétiens. Nous sommes déconnectés du réel. Il y a déjà longtemps que la frontière du bien et du mal est brouillée. Mais ce relativisme est dépassé par la sanctuarisation du crime et la présomption de culpabilité de ceux qui s’y opposent.

R&N : La Fondation Lejeune est clairement visée par ce projet de loi visant à étendre le délit d’entrave à l’avortement. Quels sont les moyens pour s’y opposer ? Pensez-vous que la droite ait le courage de revenir sur cette loi en 2017 si elle était votée ?

Jean-Marie Le Méné : On peut dire que nous faisons partie des « suspects habituels », ceux qu’on stigmatise par habitude, pour reprendre la dernière réplique du film Casablanca. L’avortement c’est le désespoir et nous proposons des raisons d’espérer. L’avortement c’est la mort et nous sommes au service de la vie sans discrimination. L’avortement c’est la fermeture à l’autre et nous sommes pour l’ouverture à l’altérité. L’avortement c’est le contraire d’une politique de santé, nous offrons une médecine et une recherche scientifique au profit de ceux qui n’auraient pas dû vivre. Bref, nous pensons qu’il est de notre devoir de dissuader du mal, du malheur et de l’agir malheureux… Nous ne faisons que cela. Le moyen de s’opposer à la loi sur le délit d’entrave - d’essence totalitaire - c’est de dire la vérité. Je mets quiconque au défi de relever des informations faussées dans les écrits, publications ou prises de parole de la fondation ou de moi-même. En revanche, il n’y a qu’à se baisser pour ramasser des impostures sur les sites officiels. Ces sites qui prétendent informer sur l’avortement, sans prononcer une seule fois les mots embryon ou fœtus ni évoquer le sort qui leur est réservé, sont des temples de désinformation qui font du mensonge un moyen d’asservissement.

Pour savoir si la droite aura le courage de revenir sur cette loi, il faut croire aux miracles, mais il y a longtemps que je ne crois plus qu’aux miracles…

R&N : De même, le manuel bioéthique édité depuis 10 ans par la fondation Jérôme Lejeune a fait l’objet à la rentrée d’une campagne polémique, Laurence Rossignol, Ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes, allant jusqu’à le qualifier de « document de propagande ». Pourquoi assistons-nous à une telle offensive contre tout ce qui de près ou de loin défend la vie humaine ?

Jean-Marie Le Méné : Mme Rossignol nous a attaqués plusieurs fois dans les médias. La dernière fois, elle nous a reproché d’avoir mis en couverture de notre manuel de bioéthique le dessin d’un fœtus « qui entend » alors que nous aurions dû savoir que le délai pour l’avortement c’est 12 semaines et qu’à cet âge il n’entend pas… Que voulez-vous répondre ? C’est pathétique ! De plus, contrairement à ce que laisse entendre la ministre, l’avortement ne recouvre pas uniquement l’interruption volontaire de grossesse (possible jusqu’à la 12e semaine) mais désigne aussi l’interruption médicale de grossesse qui reste possible jusqu’à la veille de l’accouchement. C’est donc un mensonge de plus !

La cause de ces offensives si violentes réside dans la psychologie suicidaire d’une partie de cette pseudo élite qui non seulement ne défend plus la vie mais pour laquelle donner la vie ou accueillir la vie n’a plus aucun sens parce que demain est sans espoir.

Que les adversaires fassent leur boulot d’adversaires, c’est normal. Le pire est ailleurs. Le coup de grâce a été donné par le Secrétaire général de l’Enseignement catholique qui a déclaré que notre manuel, qu’il n’avait évidemment pas lu, pratiquait une « pédagogie de la violence » et n’était pas un « outil de dialogue », déclaration reprise avec gourmandise par La Croix sous le titre « L’Enseignement catholique prend ses distances avec la fondation Lejeune ». Rien de nouveau sous le soleil, c’est toujours trente deniers de gagnés…

En réalité, ce sont ces attaques incroyables qui fondent notre véritable espérance.

R&N : Libéralisation de la recherche sur l’embryon, souhait d’autoriser la PMA pour les couples de lesbiennes, revendication de la GPA par certaines associations militantes. Que cela nous dit-il quant à la vision qu’à la société du corps humain ?

Jean-Marie Le Méné : L’absence de futur a déjà commencé. Mais surtout rien ni personne ne semble s’en émouvoir, ni pouvoir, ni vouloir y réfléchir sérieusement. Le droit peut tout. Il est devenu une sorte de guichet ouvert à toutes les fantaisies individuelles revendiquées par les communautés, les lobbies ou les groupements d’intérêts. Et on ne voit pas comment on s’opposerait à ce qui est revendiqué au nom des libertés, ce qui est techniquement possible et promu par le marché. La grande perdante est la justice – c’est-à-dire le souci de ce qui est juste, ce qui revient à chacun, compte tenu du bien commun – la justice n’y trouve pas son compte. C’est bien le triomphe du droit et la défaite de la justice.

R&N : La France autorisait il y a trois ans (loi du 6 août 2013) la recherche sur l’embryon et les cellules-souches embryonnaires. Cette autorisation a-t-elle réellement été exploitée par les chercheurs ? Quels en sont les résultats ? Des candidats à la présidentielles accepteraient-ils, selon vous, de revenir sur ce régime ?

Jean-Marie Le Méné : Ce changement du système de la recherche sur l’embryon par les socialistes a été la première réforme sociétale qu’ils ont introduite, avant le mariage homosexuel, il faut s’en souvenir. Elle n’avait pas d’autre intérêt que d’être un marqueur idéologique fort - pour les chercheurs - confirmant la vision matérialiste du gouvernement. Désormais la recherche sur l’embryon n’est plus une exception à un principe d’interdiction, comme dans le système précédent, mais un droit encadré. En pratique, l’agence de la biomédecine (ABM) avait déjà une politique libérale de dérogations à l’interdiction de la recherche. C’est pourquoi la fondation Lejeune examine toutes les autorisations de recherche sur l’embryon accordées par l’ABM et soumet celles qui sont illégales à la justice administrative pour qu’elle les annule, ce qui arrive parfois. Ce service que nous rendons mobilise de fortes compétences juridiques et scientifiques. Il est sans équivalent.

Récemment, l’ABM a été encore plus loin puisqu’elle a autorisé une recherche qui va conduire à la fabrication d’un embryon à trois parents pour la première fois en France. Nous avons déposé un recours devant le tribunal administratif contre cette triple transgression majeure consistant à fabriquer un embryon pour la recherche, modifier un patrimoine génétique héréditaire, pratiquer du clonage thérapeutique. Nous sommes bel et bien dans le transhumanisme.

Vous imaginez des candidats à l’élection présidentielle aborder ces questions ? Mais nous les leur soumettrons quand même.

R&N : Quels sont les moyens alloués en France à la recherche thérapeutique sur la trisomie 21 ?

Jean-Marie Le Méné : Il n’y a que la fondation Lejeune qui alloue des moyens en France à la recherche thérapeutique sur la trisomie ! Cela dépend donc de la générosité des donateurs. C’est tout de même plusieurs millions par an… Mais notre richesse c’est aussi notre consultation médicale pluridisciplinaire unique en Europe qui permet de travailler avec des cohortes de patients et à leur bénéfice direct (nous avons près de cinq cents nouveaux patients par an). Cela fait maintenant une vingtaine d’année que nous avons relancé l’intérêt de la recherche sur la trisomie auprès des scientifiques. Des essais cliniques sont en cours. Nous travaillons avec de nombreuses équipes, de nombreux partenaires à l’étranger, sur de nombreux projets. Il s’agit pour nous de montrer qu’il est toujours plus facile de vendre de l’eugénisme en proposant d’éradiquer les trisomiques mais que la vraie solution n’est pas là. Respecter la dignité humaine, se mettre au service de l’humanité, c’est mettre en échec les symptômes de la maladie et rendre à ceux qui en souffrent les capacités qu’ils ne peuvent exprimer. C’est beaucoup plus difficile, ça coûte plus cher mais c’est l’honneur de la médecine et de la science d’y concourir. La fondation Lejeune tient dans ce secteur un rôle central qui est reconnu tant en France qu’à l’extérieur de nos frontières. Et nous en sommes fiers. Mais on s’intéressera à la fondation quand elle aura trouvé. D’ici là, il lui est nécessaire aussi de dénoncer ceux qui détournent l’argent de la recherche thérapeutique au profit du dépistage et de l’élimination des trisomiques.

R&N : Vous dénonciez en février 2016 dans votre dernier ouvrage [1] l’arrivée prochaine des tests de dépistage prénatal non invasifs (DPNI). Votre appel a-t-il été entendu par les pouvoirs publics ?

Jean-Marie Le Méné : Nous comptons bien, à la fondation Lejeune, relancer bientôt un débat d’actualité sur ce nouveau test non invasif de la trisomie 21. Car les prix du nouveau test ont baissé. Les experts de la médecine prédictive et personnalisée le réclament sans arrêt. Les médias, payés par les labos, ressortent régulièrement des infos sur les bienfaits de l’eugénisme qui nous débarrasserait des enfants indésirables, au grand soulagement des familles (disent-ils). Les gouvernements, quels qu’ils soient, y seront favorables ou cèderont, je le sais. C’est une question de mois désormais. Comme je l’ai indiqué dans mon livre, dès que le coût du nouveau test sera plus avantageux que celui de l’ancien, l’Assurance maladie l’achètera dans l’indifférence générale des décideurs. Quand on a abandonné tout principe, c’est le marché qui fait la loi. Cet eugénisme vaut de l’or pour les marchands de tests, car les femmes enceintes représentent un marché captif, mais le ventre des femmes ne leur appartient plus. Il est devenu un « magasin des enfants » sous surveillance où les produits défectueux sont remplacés par des produits de bonne qualité sous les applaudissements du public à qui on a fait comprendre que c’était mieux comme ça...

R&N : Quels seront les points auxquels la Fondation Lejeune prêtera attention dans le programme des différents candidats ?

Jean-Marie Le Méné : Nous ne sommes pas un pays civilisé qui lutte contre les barbares mais un pays de barbares qui lutte contre ce qui lui reste de civilisation.

Je pense le contraire de beaucoup de mes interlocuteurs quand ils me conseillent d’attacher moins d’importance aux questions de société et plus aux questions économiques ou de rechercher un compromis sur des points non négociables ou de privilégier la bienveillance à la vérité, etc. Toute cette logorrhée débitée à jet continu dans certains milieux, qui masque l’état de servitude idéologique et culturelle dans lequel nous nous complaisons consciemment ou non, me fait horreur. Nous ne choisissons pas un président de la République pour rétablir l’équilibre des comptes mais pour rendre sa grandeur à notre pays. Et on ne fera rien de grand en mettant la poussière sous le tapis et en ayant perdu toutes nos défenses immunitaires contre l’innommable.

Je comprends très bien qu’on ne puisse pas exiger de revenir tout de suite sur des dizaines d’années d’errance idéologique. Je suis même partisan d’une certaine discrétion sur ce qu’on va faire pour y arriver. Mais, au minimum, il faut envoyer des messages de connivence. Réagir au délit d’entrave par exemple, à un niveau politique correct, était possible et d’autant plus facile qu’il n’obligeait pas à remettre en cause la loi sur l’avortement. C’est un signal attendu mais qui n’a pas été envoyé.

Le gagnant des Primaires de la droite, après avoir montré qu’il était le plus offrant en matière d’avortement, puis affirmé qu’il était chrétien, a déjà averti qu’il ne trouvera pas de majorité pour revenir sur les grandes transgressions contre lesquelles ses électeurs ont manifesté en nombre pendant deux ans dans la rue. Il aura donc une majorité pour se faire élire mais pas pour gouverner ? Que faut-il retenir de tels messages ?

Je pense qu’il y a des lois non écrites, imprescriptibles, non négociables, qu’un homme politique, d’où qu’il vienne est tenu de respecter. A fortiori quand il prétend incarner l’alternance, le renouveau, et rompre avec le prêt-à-porter révolutionnaire de 68. Avant même de faire le bien, on est déjà tenu, pour commencer de ne pas faire le mal. C’est le moment de le rappeler aux candidats. La fondation Lejeune le fera dans les semaines qui viennent.


[1« Les premières victimes du transhumanisme », aux éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2016.

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