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Fr. Cassingena-Trévedy « Le site de la première poésie chrétienne est souvent funéraire : ce sont les pierres qui parlent ! »

Le Frère François Cassingena-Trévedy est moine de l’abbaye bénédictine Saint Martin de Ligugé. Il a participé à l’édition du nouveau volume de la « Bibliothèque de la Pléiade » : Premiers écrits chrétiens (Gallimard, octobre 2016), dans lequel il présente les tout débuts de la poésie chrétienne. Il a bien voulu répondre aux questions du Rouge & le Noir.

R&N : La place consacrée à la première poésie chrétienne dans ce volume (20 pages) surprend. Est-ce dû à une sévère sélection ou à la rareté de cette forme littéraire chez les premiers chrétiens ?

Fr. F.C.-T. — De fait, cette place consacrée à la poésie peut paraître mince. Mais les documents sont peu nombreux à cette date ancienne. L’on a voulu saisir ici les premières traces, les premiers frémissements d’une expression qui connaîtra, après la Paix de l’Église, une fortune considérable.

R&N : Le rapport des premiers chrétiens à la poésie n’est-il pas assez tourmenté ? On trouve chez certains auteurs, par exemple chez Tatien (Aux Grecs, I, 5 [1]) des mots très durs contre celle-ci.

Fr. F.C.-T. — Il est vrai que les premiers chrétiens, usagers des psaumes, concevaient quelque méfiance à l’endroit des formes « profanes » de la poésie, par trop solidaires, à leurs yeux, des fables païennes. C’est dans les grands poèmes fondateurs de la civilisation antique – Iliade, Odyssée, Énéide – que l’on absorbait la mythologie traditionnelle. Augustin lui-même se montrera encore méfiant. Il n’en reste pas moins que des auteurs païens eux-mêmes (des philosophes surtout), dès l’époque alexandrine, avaient entrepris une exégèse de ces poèmes, propre à les concilier avec une conception très épurée du divin.

R&N : Quels sont les grands thèmes de cette première poésie chrétienne ?

Fr. F.C.-T. — Cette première poésie entretient des rapports sensibles avec la première iconographie chrétienne : l’on y entend évoquer des symboles et des images qui figurent sur les représentations des catacombes : le pasteur, le pain, le poisson. Elle est toute prégnante de l’expérience baptismale et se décline volontiers sur un mode litanique : célébration du Christ-Logos et de tous les attributs que lui décernent les Écritures. Le site de cette poésie est souvent funéraire (inscriptions) : ce sont les pierres qui parlent !

R&N : Quelle fut l’influence de la poésie païenne grecque et latine sur la première poésie chrétienne en ces deux langues ?

Fr. F.C.-T. — À date ancienne, cette influence est peu sensible, que ce soit du côté grec ou du côté latin. On perçoit plutôt la fraîcheur d’une source inédite, l’arrivée d’une veine nouvelle. La faible prégnance des genres traditionnels est évidemment corrélative au « renoncement » baptismal que l’on prononce face au vieux monde païen. Le dialogue et la réconciliation culturels s’amorceront plus tard.

R&N : De même, quelle fut l’influence du monde sémitique et de l’ancien testament sur les formes ou les thèmes de cette première poésie chrétienne ?

Fr. F.C.-T. — La première poésie chrétienne naît des psaumes et, dans la pratique liturgique des communautés, se confond presque avec eux. Le judaïsme des deux premiers siècles s’exprime lui-même volontiers sous la forme d’hymnes fortement imprégnées par le Livre des psaumes : il suffit de penser aux Hôdayôt (Hymnes) de la communauté de Qumrân.

R&N : Certaines formes poétiques, particulièrement les hymnes, joueront plus tard un rôle important dans la liturgie chrétienne. En avons-nous déjà des traces durant les deux premiers siècles ?

Fr. F.C.-T. — Le genre hymnographique connaîtra au IVe siècle un essor considérable, tant en Orient (Éphrem de Nisibe) qu’en Occident (Hilaire, Ambroise, Prudence), cette vogue étant parfois liée à la finalité polémique de l’hymne, dans le cadre d’une riposte aux séductions de l’arianisme. Mais c’est de ce tout premier âge prénicéen (avant le concile de Nicée, en 325) que nous avons hérité l’hymne « Lumière joyeuse » (Phôs hilaron) que nous utilisons aujourd’hui encore dans notre liturgie des heures.

Premiers écrits chrétiens, Édition publiée sous la direction de Bernard Pouderon, Jean-Marie Salamito et Vincent Zarini, Bibliothèque de la Pléiade, 1648 pages, Gallimard, octobre 2016.


[1Ce texte est présent dans le volume Premiers écrits chrétiens dont il est question ici, p.589.

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