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Ancien franc-maçon, Serge Abad-Gallardo, a bien voulu répondre aux questions du Rouge et le Noir. Auteur du livre J’ai frappé à la porte du temple paru en septembre dernier, nous aurons le plaisir de pouvoir venir l’écouter le 4 décembre prochain à Paris.

R&N : Pouvez-vous, pour nos lecteurs qui ne vous connaissent pas encore, présenter votre parcours dont le caractère est assez atypique ? Pouvez-vous, tout particulièrement, nous expliquer les raisons qui vous ont poussé à entrer en franc-maçonnerie et, plus tard, à en sortir ?

Serge Abad-Gallardo : Je suis issu d’une famille d’origine espagnole, catholique mais peu pratiquante. Je suis marié, et père d’un garçon et d’une fille. Après mes études à l’école d’architecture de Marseille, j’ai obtenu, au milieu des années 1980 un diplôme d’architecte DPLG. J’ai exercé quelque temps à titre libéral, puis j’ai opté pour la fonction publique car j’avais le souhait de travailler à l’échelle d’une ville, voire plus. Ma pratique professionnelle s’est alors orientée vers la maîtrise d’ouvrage publique et surtout l’urbanisme. C’est dans ces conditions que, peu après avoir intégré par concours la fonction publique territoriale, j’ai été approché par l’une de mes connaissances professionnelles, un agent immobilier avec qui j’avais sympathisé. Cet homme m’a proposé d’entrer en franc-maçonnerie, plus précisément dans l’obédience du Droit Humain. À cette époque, j’étais éloigné de la foi, et surtout de l’Église. Je cherchais des réponses aux questions existentielles que chacun se pose sur les raisons de notre présence sur terre. En réalité, j’ai compris bien plus tard que je cherchais Dieu sans m’en rendre vraiment compte. C’est parce que j’ai eu la conviction par la suite que le rituel et le symbolisme de la franc-maçonnerie n’étaient en rien un Chemin vers Dieu que j’ai démissionné de cette institution il y a quelques années. Bien au contraire, la franc-maçonnerie, qui fait (quand certaines obédiences ou loges ne sont pas athées et matérialistes !) référence au « Grand Architecte De L’Univers » (le G.°.A .°.D.°.L .°.U.°.), nous éloigne de Dieu, de notre Dieu incarné et mort sur la Croix pour nous sauver. Par ailleurs, l’anticléricalisme que j’ai rencontré en franc-maçonnerie, notamment au Droit Humain et au Grand Orient de France, m’ont également conduit à démissionner.

R&N : Comment avez-vous pu concilier votre foi catholique, puisque vous étiez croyant au moment de rentrer dans la franc-maçonnerie, et cet état ? Savez-vous si de nombreux catholiques ont été, ou sont, francs-maçons ? Selon vous quels seraient les raisons de cet engouement ? Savez-vous si des clercs font partie de ces sociétés ? Les jeunes générations y sont-elles représentées ?

Serge Abad-Gallardo : Justement, lorsque j’ai été initié en franc-maçonnerie, ma foi était bien tiède ! Ceci explique cela. Nul doute que si ma foi avait été ce qu’elle est aujourd’hui je me serais abstenu de « frapper à la porte du Temple ! ». Qu’aurais-je eu à y chercher que je n’ai aujourd’hui trouvé, depuis la Grâce que j’ai reçue à Lourdes en 2012, dans le Sacré Cœur du Christ ? Lorsqu’on a la foi en Dieu, on se détourne des idoles ! Et la franc-maçonnerie est, au sens Biblique, tout simplement idolâtre. Quant aux catholiques qui ont été, ou sont francs-maçons, j’en ai particulièrement peu connu. Ils sont très largement sous-représentés. En tous cas, s’agissant de catholiques fervents. J’établis dans mon livre, confirmant ainsi ce qu’a énoncé mon ami Maurice Caillet, pourquoi on ne peut pas être catholique et franc-maçon : par exemple, lorsqu’on est initié, il nous est demandé d’abandonner tout dogme, pour se consacrer, par le rituel maçonnique, à la recherche de la « vérité ». Or comment un catholique véritable pourrait-il mettre de côté les dogmes de l’Église, pour aller à la recherche d’une Vérité qu’il sait déjà être révélée en Christ ? Trop loin de l’Église, je n’avais pas compris cela à l’époque ! De plus mon parrain maçonnique m’avait répondu qu’il n’y avait pas de problème d’excommunication. La Fédération Nationale du Droit Humain persiste à énoncer sur son site aujourd’hui encore cette affirmation de manière tout aussi erronée. Cela doit nous interroger, quand l’erreur, à force d’être persistante dans le temps, possède de ce fait une telle proximité avec le mensonge : car la doctrine de l’Église a été confirmée en la matière depuis novembre 1983 ! Je démontre aisément dans mon livre que tout catholique qui serait en même temps franc-maçon, quelle que soit l’obédience d’ailleurs, est sous le coup d’une excommunication !.
Depuis une douzaine d’années que je suis installé à Narbonne, je n’ai croisé qu’une ou deux « sœurs » à la messe. Et encore, en de très rares occasions ! Les catholiques qui sont également francs-maçons sont généralement assez loin de la foi et de la pratique religieuse. Il ne suffit pas de se dire catholique. La foi doit se vivre au quotidien.
Hormis les affairistes, ou ceux qui se considèrent comme les héritiers de Robespierre ou de la révolution française, les personnes qui sont attirées par la franc-maçonnerie le sont, comme j’ai pu l’être, par l’aspect initiatique, hermétique des rituels. La franc-maçonnerie possède une sorte d’aura néo-romantique. On s’imagine découvrir des secrets véritables. Or un rituel du 12e degré (Hauts Grades du Droit Humain) précise que l’une des raisons d’être du « secret maçonnique » est d’attirer le « chaland » ! Et cela fonctionne. On est donc attiré, un peu comme une lampe électrique fascine les insectes. Mais on découvre ensuite des aspects bien plus dérangeants, occultes, magiques.
J’ai été franc-maçon pendant près de 25 ans. J’ai eu de nombreuses fonctions d’officier, y compris celle de Vénérable Maître et j’ai été admis dans les Hauts Gardes. J’ai fréquenté de nombreux ateliers et obédiences maçonniques. Je n’y ai jamais rencontré un seul prêtre ! Cela ne signifie pas bien entendu qu’il n’y en ait pas. Le cas de Pascal Vesin, qui a récemment été démis de ses fonctions de prêtre par le Vatican à raison de son appartenance au Grand Orient démontre que cela existe. Mais c’est un fait rarissime, que certaines loges utilisent pour rechercher une sorte de respectabilité ou tenter de berner les catholiques. Il s’agirait, selon ces loges, d’un argument « anti-incompatibilité ». Mais pour un Catholique authentique, cet artifice maçonnique ne tient pas devant la Doctrine du Magistère. Quant à moi, outre que je ne comprends pas la présence, même très anecdotique, de prêtres en franc-maçonnerie, j’ai simplement la conviction que ces prêtres qui seraient en même temps francs-maçons ne sont pas en conformité avec le Droit Canonique, et avec le Magistère de l’Église. À cet égard, je ne porte aucun jugement personnel sur le cas de Pascal Vesin, que j’analyse succinctement dans mon livre. Mais je m’interroge par exemple pour savoir comment cet homme a pu à la fois prêter serment d’obéissance à l’Église et en en même temps à une obédience maçonnique (le Grand Orient) qui a favorisé l’émergence d’une loi sur l’avortement ? Il y a là une contradiction fondamentale, théologique et philosophique, qui m’échappe totalement !
Quant aux jeunes générations, elles sont peu présentes en Loge. Il faut savoir que la franc-maçonnerie recrute plutôt dans les tranches d’âges de 40 à 50 ans, et parmi les catégories sociales des classes moyennes, voire plutôt aisées. Au Droit Humain, par exemple, les enseignants y sont assez nombreux. J’ai rarement rencontré un ouvrier plombier en loge ! Par ailleurs, la moyenne d’âge des loges est assez élevée (mis à part celles du Grand Orient dont la politique de recrutement est assez active).

R&N : Fondamentalement, quels sont selon vous les objectifs et les motivations profondes de ces différentes sociétés ? Avez-vous pu mesurer leur influence réelle sur la vie politique et institutionnelle de notre pays – notamment en matière de politique familiale, morale et économique ?

Serge Abad-Gallardo : Mr Vincent Peillon, dont il ne m’appartient pas dans le cadre de cet entretien d’évoquer son action comme ministre, est certainement un excellent historien. Il nous a expliqué, dans divers ouvrages et interviews, notamment un entretien du 5 septembre 2012, que la franc-maçonnerie avait pour objectif de remplacer le prêtre par l’instituteur, et de remplacer la religion catholique par une religion laïque et républicaine. J’ai tendance à dire que mon expérience en franc-maçonnerie confirme son analyse. On voit d’ailleurs, à l’époque du projet de loi sur le « mariage pour les couples de même sexe », certaines déclarations du Droit Humain à l’égard « des églises » confondre la laïcité (dont le sens réel est la séparation des pouvoirs) avec la sécularisation (qui est le rejet total du religieux dans la seule sphère privée). Or lorsqu’elle tient ces propos (le Grand Orient en a tenu d’autres du même genre mais plus virulents !), on voit que la franc-maçonnerie veut dénier au prêtre, ou à l’évêque, le droit d’expression publique, pourtant constitutionnellement garanti ! C’est, me semble-t-il, la version « light » par la franc-maçonnerie actuelle de la condamnation des prêtres réfractaires, que l’on guillotinait dans les années 1790, au motif qu’ils refusaient (en toute logique religieuse !) la Constitution civile du Clergé, alors que, par ailleurs, on se gargarisait d’une Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen qui prétendait garantir à chacun (et donc par principe aux prêtres également) la liberté de religion ! En revanche, nulle obédience ne s’est offusquée lorsque le Ministre de l’Intérieur (aux dires du commentateur, ne s’était semble-t-il jamais fait !) a invité le 30 janvier 2014 toutes les obédiences maçonniques à déguster champagne et petits fours, et « souligner le rôle positif de la franc-maçonnerie dans la construction de la République » (le Blog Franc-maçon de l’Express 31/01/2014). Or je crois démontrer dans mon livre que la franc-maçonnerie est une forme de religion (et je ne suis pas seul à l’affirmer !). Existerait-il une laïcité (pour le coup, dans son véritable sens de séparation des pouvoirs) à deux vitesses ? Enfin, et surtout, Paul Gourdeau, ancien Grand Maître du Grand Orient de France, que je cite dans mon livre, explique clairement qu’un « combat » (sic : c’est le terme qu’il utilise !) est mené au XXe siècle par la franc-maçonnerie contre l’Église Catholique. On ne peut pas être plus clair.
Quant à l’influence de la franc-maçonnerie en politique, il faut observer que c’est lorsque les deux gouvernements de l’actuelle présidence comportent un taux de francs-maçons jamais égalé depuis la IIIe République, que l’on observe des lois (mariage, famille) ou des idéologies (Théorie du Genre, GPA, euthanasie) qui portent ou tentent de porter atteinte aux valeurs que défend l’Église. « Ministères et Entreprises (n.b : publiques) sont des fiefs maçons bien tenus [1]. Je peux témoigner que la plupart des loges du Droit Humain et du Grand Orient que je connais sont très majoritairement favorables à ces théories et idéologies. Enfin, il existe une « Fraternelle parlementaire » (association de francs-maçons de toutes obédiences ayant un mandat de député ou sénateur) qui compte plus de 150 membres [2] et dont le président en 2012 était un membre socialiste du Grand Orient de France [3]. Cela représente plus de 15% de nos parlementaires alors que le pourcentage de la population française qui est « initiée » n’est approximativement que de 0,4 %.

R&N : Selon vous, quelles sont les raisons profondes qui poussent les différentes sociétés francs-maçonnes à adopter vis-à-vis de l’Église une attitude si belliqueuse ? Cette attitude est-elle d’ailleurs la même par rapport aux autres religions, et plus particulièrement aux deux autres religions monothéistes ?

Serge Abad-Gallardo : La franc-maçonnerie (mis a part peut être l’obédience de la Grande Loge Nationale de France, que je connais peu, qui est plutôt conservatrice et d’essence anglo-saxonne, et qui n’est pas reconnue par la franc-maçonnerie française) se pose en concurrente, voire pour certaines obédiences en adversaire, de l’Église. Son projet n’est pas véritablement compatible avec les valeurs que défend l’Église : là où l’Église parle de Loi Naturelle, de Morale Naturelle, la franc-maçonnerie soutient la loi humaine et fait de la morale une contingence sociale. Par ailleurs les notions de Bien et de Mal sont clairement établies par l’Église, laquelle précise dans ses dogmes la Parole de Dieu. En franc-maçonnerie, ce sont des notions très relatives. D’ailleurs, pour évoquer le simple thème de « la Parole », pour la franc-maçonnerie, la « Parole » est tout simplement perdue ! Ce n’est pas moi qui l’affirme gratuitement, cela ressort incontestablement du rituel du 3e degré (grade de Maître). Les deux conceptions sont donc clairement antinomiques. La réponse a, là aussi, été explicitée par Vincent Peillon qui a fait un remarquable travail d’historien : c’est l’Église catholique qui est visée par la franc-maçonnerie, notamment au début, et depuis le début, du XXe siècle ; et j’ajoute que l’on peut considérer que la franc-maçonnerie actuelle en est l’héritière : j’ai entendu souvent en fin de « tenue » maçonnique [4], alors que les travaux venaient d’être clos, des exclamations de frères du GODF : « Vive la république, à bas la calotte ! ». Je n’ai jamais entendu de telles interjections à l’encontre d’autres religions. Nous n’étions pas à la fin du XIXe siècle mais entre la fin du XXe et le début du XXIe !

R&N : Quelles sont selon vous l’attitude et les solutions qui permettraient d’endiguer ou de limiter l’influence de ces corporations dans la vie publique et sur les catholiques français ? Ces solutions ne sont-elles pas limitées elles-mêmes par l’opacité et la diversité des loges existantes ?

Serge Abad-Gallardo : Tout d’abord je crois que le secret d’appartenance est un premier et véritable problème. Un problème social, politique même. Le second est que les francs-maçons prêtent serment sur leur honneur de porter assistance aux frères et sœurs. Une telle circonstance peut générer des suspicions et des abus. Et parfois les seconds justifient les premières malheureusement ! On l’a constaté, par exemple, dans les années 90 sur la Côte d’Azur lors de la venue du Procureur Eric de Montgolfier. Je travaillais à cette époque dans cette Région, non loin de Nice.
Le Grand Orient veut se placer aujourd’hui, à partir de quelques actes isolés, et sans doute regrettables, en victime d’un prétendu anti-maçonnisme renaissant. Que l’on commence par ouvrir les Loges au public et abandonner le secret, et la suspicion tombera d’elle-même ! De plus je suis de ceux qui ont toujours pensé (même lorsque j’étais franc-maçon !) que le secret porte d’abord préjudice aux francs-maçons eux-mêmes. Il faut à cet égard saluer l’action de l’association ANTICOR (anticorruption), qui demande à ses membres actifs de remplir une déclaration d’intérêt qui comporte l’indication d’appartenance à un parti politique, ou à « une association philosophique, humaniste ou religieuse » ayant notamment une « appartenance secrète ». On voit dans un article de l’Express en date du 19 avril 2013 comment un « frère » raconte l’ascension, favorisée par la franc-maçonnerie (une fois encore le Grand Orient) d’un autre « frère », qui après un certain nombre de « renvois d’ascenseurs » a démissionné de ses fonctions de Ministre, suite à un infamant mensonge devant l’Assemblée Nationale. Le secret, associé à ce type de scandale, met mal à l’aise aussi bien les francs-maçons sincères (je veux parler de ceux qui cherchent la Vérité avec sincérité) que les « profanes ». Ayant été Haut Fonctionnaire, je peux témoigner que l’on est sollicité par de nombreux frères. On ne devrait pas pouvoir exercer des fonctions administratives ou électives, et en même temps être franc-maçon sans que cela soit connu publiquement.
Par ailleurs il faut informer sur la réalité de la franc-maçonnerie et ses objectifs. Au-delà du « Bonheur de l’Humanité » qui est son objectif affiché, il faut se poser la question, comme je le fait dans mon livre, de la nature de ce « Bonheur » et du projet de société porté par la franc-maçonnerie.
Enfin, il faut revitaliser nos églises et redonner espoir aux fidèles. Il y a plusieurs dizaines de millions de catholiques en France. Ils doivent prendre conscience qu’ils aspirent à une société qui soit compatible avec les valeurs de leur foi.


[1Le Figaro Magazine, 28 février 2014, p. 39.

[2Ibid., p.41.

[3Ibid., p. 40.

[4Une « tenue » est une soirée maçonnique.

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