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Abbé Claude Barthe : « Le rédacteur a réalisé une synthèse globalement hostile à la liturgie traditionnelle »

L’abbé Claude Barthe est aumônier du pèlerinage international Summorum Pontificum et rédacteur de la lettre de réflexion sur les questions d’actualité religieuse, Res Novae (https://www.resnovae.fr/blog/actualite/). Spécialiste de la liturgie romaine traditionnelle et analyste reconnu de la crise actuelle de l’Église, son dernier ouvrage paru en décembre 2018 porte sur La messe de Vatican II. Dossier historique paru aux éditions Via Romana. Il a bien voulu répondre aux questions du Rouge & le Noir sur le récent rapport de la Conférence des évêques de France au sujet de la messe traditionnelle.

R&N : Pourquoi la Conférence des évêques de France (CEF) a commandé un rapport sur les résultats du Motu Proprio de Benoît XVI sur la forme extraordinaire du rite romain et pourquoi ce rapport s’est retrouvé dans la presse ?

Abbé Claude Barthe : Le rapport en question est la synthèse en dix pages, réalisée au sein d’un bureau de la Conférence des Évêques de France, des réponses faites par ces évêques à un questionnaire de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi. Pour comprendre le contexte de cette enquête, il faut savoir qu’il existe dans l’épiscopat italien et dans la Curie romaine (à la Secrétairerie d’État entre autres) un puissant groupe de pression très hostile au statut, selon lui privilégié, accordé à la liturgie traditionnelle par le Motu Proprio Summorum Pontificum de Benoît XVI (dans lequel cette liturgie est qualifiée de « forme extraordinaire du rite romain », FERR). Ce groupe a obtenu la suppression de la Commission Ecclesia Dei, dont les compétences ont été recueillies par un bureau de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi [1]. C’est vraisemblablement pour faire taire ces récriminations contre la liturgie traditionnelle que le pape François a demandé à la CDF de lancer une enquête en mars dernier (avec neuf questions : « Où en est, dans votre diocèse, l’application du motu proprio Summorum Pontificum – Si la forme extraordinaire y est pratiquée, répond-elle à un véritable besoin pastoral ou est-elle promue par un seul prêtre ? », etc.)

Théoriquement, les évêques avaient à adresser leurs réponses à la Congrégation pour la Doctrine de la Foi. Mais la Conférence italienne, comme la française, et comme d’autres peut-être, ont décidé de rassembler elles-mêmes les réponses et d’en faire la synthèse, pour l’adresser ensuite à Rome, ce qui leur paraissait plus « collégial », et permettait d’instiller une ligne générale sur cette question. Cette synthèse de la CEF, document interne, a été adressée à la CDF et à chacun des évêques français. Elle a été publiée à la suite de fuites, par Paix liturgique [2].

R&N : Le rapport de la CEF est-il une charge contre la Tradition ou lui reconnaît-il des qualités ?

Abbé Claude Barthe : Le rédacteur a réalisé une synthèse globalement hostile à la liturgie traditionnelle, ou en tout cas à sa trop grande visibilité. Certes, il énumère les constats positifs concernant Summorum Pontificum qu’ont énoncés les évêques dans leurs réponses : pacification, réponse à un besoin pastoral, bonne influence sur la rigueur dans célébration de la messe ordinaire, mais en les minimisant systématiquement. Si l’on en croit le rédacteur, les évêques affirmeraient que la FERR n’est pas missionnaire, ce qui laisse pantois quand on sait que les messes paroissiales sont toujours plus désertées, tandis que les célébrations traditionnelles font le plein et provoquent, notamment chez les jeunes, un nombre non négligeable de conversions (la synthèse reconnaît d’ailleurs cet attrait qu’elle exerce sur les jeunes, mais l’explique par leur « fragilité », leur désir d’une identité rassurante…).

Les chiffres donnés au sujet des messes traditionnelles sont typiquement les « chiffres de la police » (elles rassembleraient en moyenne entre 20 et 70 personnes…). Et pourtant, il apparaît clairement que l’existence publique de la messe traditionnelle est désormais un fait acquis en France. Fait acquis que nombre d’évêques aimeraient bien cantonner ou réduire, mais qu’ils ne discutent plus.

R&N : La lecture du document laisse penser que la CEF règle certains comptes avec la Fraternité Sacerdotale Saint Pierre (FSSP). Qu’en pensez-vous ?

Abbé Claude Barthe : Elle en a contre tous les instituts traditionnels. Contre la FSSP, parce que ses prêtres refusent de concélébrer le jeudi saint avec le presbyterium diocésain ; contre l’ICRSP, rapportant qu’un évêque s’étonne que cet institut ait organisé un voyage avec des jeunes de moins de 18 ans pour les faire assister à des ordinations à Gricigliano (un détournement de mineurs…) ; contre toutes les communautés, du fait de la formation « indigente » de leurs prêtres – il faut comprendre pas assez conciliaire –, les suspicions étant clairement formulées en ce qui concerne l’enseignement donné par la Fraternité Saint-Pierre et l’Institut du Christ-Roi.

R&N : Le rapport de synthèse dévoile une profonde méconnaissance de la Tradition. S’agit-il d’ignorance ou de mauvaise foi (le document critique notamment la pauvreté des sermons des abbés traditionalistes) ?

Abbé Claude Barthe : Il y a parfois une méconnaissance factuelle étonnante : la synthèse prétend par exemple que les célébrations de mariages, obsèques, baptêmes sont exceptionnelles ! Quant à la méconnaissance des prédications des desservants traditionnels jugées « médiocres » (ce qui fait au minimum sourire, quand on pense à bien des prédications paroissiales…), elle est idéologique : ces prédications sont considérées comme trop vieux jeu, relevant d’un catéchisme désuet, pas assez conciliaires. Comment qualifier la qualité de la méconnaissance qui permet à la CEF d’affirmer que la Fraternité Saint-Pie-X est « hors de l’Église » ? La CEF sait pourtant que le pape François a donné à ses prêtres pouvoir de confesser et aptitude à recevoir délégation pour marier.

R&N : La CEF a-t-elle pour objectif d’imposer aux abbés célébrant la forme extraordinaire le bi-ritualisme et une adhésion totale et inconditionnelle à tout le contenu du Concile Vatican II qui est pourtant présenté comme un concile pastoral ?

Abbé Claude Barthe : La CEF ne fait que rassembler – et orienter – les vœux que les évêques de France présentent à Rome. Ces vœux, en effet, outre celui de ne pas laisser proliférer les célébrations traditionnelles («  être vigilant à ne pas étendre la FERR »), se résument à celui-ci : conduire les prêtres et les fidèles de la FERR au bi-formalisme (votre lapsus – « bi-ritualisme » –, serait considéré par la CEF comme révélateur !)

Il est douteux que le pape François les suive sur ce terrain, tout simplement parce que le sujet ne l’intéresse pas. En revanche, à terme, pourrait intervenir une pression sur les instituts Ecclesia Dei pour le bi-formalisme : il peut advenir qu’ils soient réduits au droit commun, c’est-à-dire mis, comme tous les instituts religieux, sous la juridiction de la Congrégation pour les Religieux et non plus sous celle de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi. Si cela était, par le jeu des plaintes de certains membres de ces communautés, par des visites canoniques et par d’autres moyens, ces instituts pourraient se voir déstabilisés. Mais nous n’en sommes pas là pour l’instant.

Au sujet de l’adhésion à Vatican II, le document de la CEF relève – à juste titre – que l’attachement à la liturgie traditionnelle a des fondements doctrinaux. Pour résumer, on pourrait dire que la fluidité de la doctrine qui sous-tend le rite ordinaire (lapsus de ma part !), notamment quant à l’expression du sacrifice eucharistique, a des rapports avec la fluidité de certains textes de Vatican II, qui disent gris pour ne dire ni noir ni blanc. « Un monde à part, une Église parallèle se dessine », écrit dans sa synthèse le porte-parole de l’épiscopat. Or, justement, Summorum Pontificum tentait d’établir, par une sorte de génial bricolage, une coexistence pacifique entre les deux « formes ». C’est largement insupportable, dit la CEF, qui aimerait bien que Rome réduise la voilure de la liturgie traditionnelle. Mais l’Église de France exsangue, qui a de moins en moins de fidèles, de prêtres et de deniers, a-t-elle la capacité de repartir en guerre, comme dans les années qui suivirent le Concile ?

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