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[VENDREDI DU R&N] Bourgeois, voici ta victoire...

Par Tudi Pen-Pigel

Comment n’être pas ému devant la désolation de ce monde. Et ce sont, sans aucun doute, les plus acharnés à le rendre invivable qui s’en lamentent le plus. Jérémie ne pleura pas tant sur Jérusalem que le bourgeois sur la cité qu’il s’est fait fort de réduire en cendres. Il travaillait à la saper depuis bien longtemps, notre petit bourgeois, avec sa liberté, son égalité, sa fraternité, qui sonnent d’autant plus faux à présent que nous découvrons qu’il ne s’agissait que d’une vaste et infâme fumisterie de hongres de la pensée. Maintenant, son empire, avec autant d’assurance que son lourd postérieur sur ses monceaux d’or arrachés aux nécessiteux, s’est assis sur les décombres fumants de la civilisation. Le bourgeois a même poussé le vice jusqu’à embourgeoiser ceux qu’il a dépouillés. Chacun voit le monde à présent au travers de la sacro-sainte loi du nombril, et pense, vote, manifeste, en fonction de ses seuls intérêts. Le bourgeois a même fini par instiller son petit esprit sournois jusque dans les églises, pour en évacuer le seul Esprit qui soit, et même dans la nature elle-même, en démontrant à la face du monde que lui, le bourgeois, celui qui jamais n’a usé de la faculté de pensée à aucun moment de sa morne vie [1], celui qui distille ses lieux communs de bistrotier à l’échelle industrielle, pouvait, s’il le voulait, décréter que deux hommes pouvaient avoir des enfants, à force d’assertions d’une stupidité si profonde qu’il ne me paraît pas opportun de revenir dessus.

À présent, par la disgrâce de cent-quarante ans de sa république, instrument d’abêtissement de masse et devanture dorée de la Loge, le bourgeois est devenu le maître du monde, de la nature, ayant réussi même à se débarrasser de l’Homme des douleurs, Jésus-Christ, le Prince de la Paix, le trop encombrant rival. Même les catholiques sont entrés dans la danse de la fête éternelle, qui nous prend tous dans son interminable ronde, grâce à la télévision, aux journaux, et autres moyens d’aliénation, qui rendent chaque jour le pauvre plus réceptif aux frénésies excrémentielles du bourgeois. La fête permanente, outil de manipulation indolore, achève les plus récalcitrants, qui, vautrés dans l’immanence, la fornication et le socialisme, et par la grâce d’un demi-siècle de marxisme-léninisme scolaire, ne sont plus en mesure de penser. Et nous voici, en 2013, devenus tous des bourgeois.

L’on trouvait jadis les excellents Bloy, Hello et Barbey d’Aurevilly pour s’en désoler. Mais nul ne s’en émeut plus. Vautrés dans un confort insolent, ou nourris aux mamelles infernales de leur république, les Français se plaisent à demeurer enchaînés. Après tout, ces chaînes, c’est par le sacro-saint suffrage universel qu’ils se les sont imposés, mus à la foi par les amours contradictoires de l’égalité et des privilèges. Chacun est devenu son propre étalon de valeur, si bien qu’aujourd’hui, chacun est son propre dieu, un dieu jaloux, qui défend avec ferveur son jardin des délices, si possible au détriment des autres, pour se prouver à soi-même sa toute-puissance, ou pour au moins s’en donner l’illusion. Le voici, notre bourgeois. Il n’a plus besoin de Dieu, il a trouvé mieux : lui-même. Son dieu, c’est son ventre. Sa loi, c’est sa vision du monde, qui est fonction de son désir. Sous aucun prétexte le temple des égoïsmes ne saurait être violé : le bourgeois-dieu a horreur du blasphème. Et il s’en gargarise sans cesse, sitôt qu’un autre dieu est là pour opiner du chef à cet oracle prophétique. Cet hommage qu’il se rend à lui-même est le signe de sa divinité. Il peut tout acheter, créer, procréer, de toutes les manières que ce soit. Et il pourra peut-être même bientôt, à force de sacrifice d’embryons humains, qui monte à ses narines en parfum d’agréable odeur, vivre éternellement. Être VRAIMENT un dieu, per omnia saecula saeculorum. Mais ce bourgeois-dieu n’est encore qu’une image en puissance. Et en attendant ces jours bénis, qui seront SA parousie, le bourgeois pleure.

Ce ne sont pas les larmes de sang de l’Agonisant de Gethsémani, mais celles de la brute au crâne épais qui s’aperçoit, après une vie d’égoïsme totalitaire, que sa religion n’a mené à rien. « Qui nous fera voir le bonheur ? », demande le psalmiste. À cette question, le bourgeois-dieu n’a pas encore e réponse. Il est toujours insatiable, et, prenant peu-à-peu conscience de sa finitude, il s’enfonce dans le désespoir, et cherche refuge dans d’autres idoles, refusant obstinément de revenir de tout son cœur à Celui qui malgré tout lui pardonne du haut de sa Croix. Alors le désir s’emballe, et c’est la fuite en avant, vers toujours plus d’égoïsme, de mépris du prochaine et de haine de Dieu... Celui-là, d’ailleurs, notre bourgeois ne songe qu’à se l’ôter de la vue. Il ne veut plus entendre Sa Voix torturée qui, à ses imprécations, répond par les Béatitudes : « Heureux les humbles ». Quelle horreur ! Alors il lui faut faire des lois, afin d’évacuer le pesant Crucifié, et de l’enfermer sous bonne garde dans son tombeau, d’en sceller la pierre pour jamais. Et de s’assurer, cette fois-ci, qu’Il y demeure dans le néant. Pas question que les gardes s’endorment, cette fois, et de se réveiller comme Caïphe au matin de Pâques, la bouche encore pâteuse après la fête de la veille, voyant que le tombeau de Celui qui se disait la Vie était vide. La laïcité est là pour ça. Par de grands renforts de lois, aucune chance de s’en sortir ne doit être laissée au Fils de l’Homme. Et le catholique d’opiner du chef, en portant la couronne funèbre de la Lumière du Monde, remisant le double commandement de l’amour, pour chérir les principes républicains. Il ne faudrait surtout pas s’imposer, pensez-vous. Il ne nous reste plus qu’à gérer des valeurs, pour mieux se fonde dans le moule, et éviter le scandale de la Croix : « Les hommes sont fiers d’ignorer le Vrai, l’Être, le Beau : ils le méprisent et sont fiers de leur mépris. Si quelqu’un préfère cet Infini que j’attends[…] à un tas d’ordures, on lui dit : Cachez-vous, n’avouez pas votre préférence, car nous allons nous moquer de vous [2] ». Plus d’Église, mais une société d’opinions. Plus de Christ, mais Jésus philosophe humaniste. plus de Béatitudes, mais un discours socio-économique. Plus de Vérité, mais un relativisme avilissant. Nous avons troqué le nom de Chrétien contre celui de bourgeois. L’imitation du bourgeois nous a imposé d’abandonner les commandements du Vivant pour servir une loi de mort. Et nous avons pris ses mœurs détestables, nivelé la pensée, abandonné la prière. Peuple infidèle, adultère, nous nous prostituons aux idoles du bourgeois, comme jadis le roi Salomon devant les Baals de ses innombrables épouses, délaissant la sagesse pour croire aux fables. Et nous sombrons dans le néant, ayant croqué du fruit porteur de mort. Et le scandaleusement inconnu Ernest Hello de dire, « l’imagination a perdu l’habitude d’unir l’idée du beau à celle du bien... [Elle] entraîne cet homme ainsi trompé du côté de la splendeur, et il trouve, au fond du gouffre, le dégoût qui l’attendait [3] ».

Bourgeois, la voici, ta victoire : plus d’espérance, plus de Salut. A présent, nous sommes tous comme toi. Ton Panthéon, c’est toi-même, Mammon, Eros, l’horoscope, la loge et la météo. Ton Credo dépouille le nom de Dieu : « Je suis ». Du moins le crois-tu. Mais tu es mort. Car le juge que tu as offensé, t’a déjà jugé. Le sang des malheureux que tu foules au pied pour satisfaire ton confort, ces enfants du Tiers-monde que tu dépouilles pour avoir ton iphone à vil prix, du paysan que tu affames pour de baffrer sans payer un kopeck, du miséreux qui se meurt en bas de chez toi pendant que tu enterres Kiki, ton fier chat angora, dans un cercueil à 600€, de ta vieille mère que tu laisses crever dans une maison de retraite, pendant que tu pars au bout du monde en première classe, monte et crie vers le Dieu très haut. Mais ce n’est jamais de ta faute. La société est ainsi faite. Tu as beau t’en indigner, rien ne te fera changer. Car un dieu ne change pas.

A y réfléchir, le bourgeois n’est pas un pharisien. Il est pire encore. Il se drape dans une vertu immanente, qui ne sont que les chaînes de sa servitude, qu’il polit avec une dévotion fanatique. Les avertissements du Seigneur, pense-t-il, ne le concernent pas. Il n’a de toute façon cure ni de Vérité, ni de morale. Tout ce qui peut entraver ce qu’il appelle la marche du progrès, et qui n’est en fin de compte que la marche de son égoïsme, fait figure pour lui d’ineptie tintée de fascisme, concept que les cuistres soucieux de se donner des airs érudits jettent à tout va dans la fosse aux lions médiatique. Il n’est pas tant soucieux de faire respecter la loi que de faire respecter SA loi, SA volonté, SA vision du monde, SA médiocrité, qui varie en fonction des temps, de ses mœurs, de sa fortune, des fluctuations de la bourse. Tout change pour que rien ne change. Ce qui compte, c’est d’être soi-même en n’étant rien, en évitant surtout de se connaître soi-même. Le bourgeois est un dieu inconnu. Le bourgeois, et c’est là son drame, n’aime pas. Et le pire, c’est qu’il ne s’aime pas lui-même. Il se hait même dévotement, ce dieu qui se regarde avec un mélange de délectation et de mépris. Il est incapable d’aimer, car il est vide. Ce qu’il appelle l’amour, à force de proclamer que tout est néant, que tout n’est qu’hormone, que tout est relatif, n’est en fait qu’un matérialisme béant, qui prend l’autre pour un objet de consommation, qui comporte, comme tout produit de super-marché, une date limite. Il n’y a plus de place pour l’amour, parce qu’il a rejeté l’Amour. Il l’a remisé au sépulcre, et n’en supporte pas même le souvenir, qu’il faut éliminer des centres de nos villages. Le bourgeois préfère le néant, parce qu’il est confortable. Mais «  le néant est une racine qui produit l’ennui pour fleur, et pour fruit le désespoir [4] ».

L’humanisme qu’il défend le trompe, l’éloignant de l’Ecce Homo prophétique de Pilate, désignant sous les traits du roi d’Israël couvert d’ordure et de sang, lui a fait oublier ce qu’était l’amour. L’homme pécheur, c’est ce Christ défiguré. Cet homme broyé qui, par amour, s’est mis à notre place au gibet auquel notre péché nous exposait. Et toi, bourgeois, tu Lui craches à la face, et tu détournes la tête, tant le regard du Roi du Monde t’es insoutenable. Tu préfères tes chaînes, elles te sont plus confortables. Le peuple déicide, c’est toi. C’est toi lorsque tu prétends cacher la cité bâtie au sommet d’une montage, et que tu places la lampe sous le boisseau. C’est toi lorsque tu dis croire en Christ, mais que tu préfères le monde, et que les sollicitudes des jours ne te font pas voir qu’Il est le Chemin, la Vérité et la Vie : « Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi ». C’est toi qui soufflettes Jésus-Christ lorsque tu prétends croire et ne mets pas en pratique. C’est toi qui fouette Jésus-Christ lorsque tu t’aimes plus que ton prochain. C’est toi qui impose la Croix sur les épaules de Jésus-Christ lorsque tu prétends te sauver par tes propres moyens, par les fables de la science et de la politique. C’est toi qui cloue le Christ au bois lorsque tu fermes les yeux sur les saints innocents que l’hédonisme contemporain empêche de voir le jour. Tu l’as condamné, torturé, assassiné toi-même. Et tu y as pris plaisir.

Tous ces crimes de l’homme moderne sont autant de coups portés à notre Sauveur, qui, pourtant, nous pardonne, en déversant, suite au coup de lance, un fleuve d’eau et de sang pour purifier l’homme de ses turpitudes. C’est là toute la beauté du fruit porté par la Croix, le nouvel arbre de Vie, répondant au péché de nos premiers parents : « C’est le contraire de la scène du Paradis terrestre : Dieu veut qu’on mange de ce nouveau fruit comme il avait défendu de manger l’ancien et le précepte est si profond que ce fruit lui-même a soif qu’on le dévore. Le serpent affirme aujourd’hui qu’on ne mourra pas de mort, que les yeux s’ouvriront et qu’on sera comme des dieux si on ne mange pas de ce fruit, et les hommes qui n’ont pas cessé d’écouter le démon s’en vont boire et manger ailleurs... [5] ». Mais n’en déplaise, Il est sorti du tombeau. Et ce fruit est le seul à apporter le salut. Quelle que soit la garde, quelle que soit la haine de ses adversaires, Il est celui qui est, et qui nous donne la Vie véritable. Il a vaincu le monde, qui, même s’il ne le reconnaît pas encore, tombera de frayeur au jour de son second Avènement. Prions pour n’être pas surpris, ce jour, mais bien debout, prêts à le recevoir, et à entrer en habits de fêtes dans la salle des noces.

En ce temps de l’Avent, alors que s’approche la Lumière du monde, revenons à Lui de tout notre cœur, et veillons en attendant le temps béni de sa Venue. Arrachons nos coeurs de bourgeois, et brisons nos idoles. Brisons les autels que nous avons élevés en nos âmes pour sacrifier à notre orgueil, et purifions-nous par les larmes du repentir, dans le sacrement de pénitence. En un mot, quittons l’habit du bourgeois pour revêtir l’homme nouveau. Faisons-nous petits, humbles, afin que, comme jadis les bergers, nous puissions entendre les voix des anges nous annonçant qu’un Enfant nous était donné, contrairement aux bourgeois d’alors, habitants de Beethléem, trop occupés à contempler leurs nombrils, et qui refusèrent à la Mère de Dieu et à saint Joseph, ombre du Père éternel, le gîte pour que naisse chez eux l’auteur de la Vie.


[1Léon Bloy, Exégèse des lieux communs

[2Ernest Hello, L’Homme, p. 27

[3Ernest Hello, L’Homme, p. 19

[4Ernest Hello, L’Homme, p. 18

[5Léon Bloy, Le symbolisme de l’Apparition, p. 173

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