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Vatican II vu par Julien Green (3/3)

29 juin 2013 Vivier du Lac

Enfin, voici le dernier volet de notre immersion dans l’univers du concile greenien : les pratiques innovantes et modernistes, depuis la Seconde Guerre mondiale, semblent s’engendrer les unes les autres, sans avoir eu besoin d’une quelconque promulgation pour foisonner. Fort malheureusement, elles se multiplient dans le sillage de Vatican II, bénéficiant d’une très mauvaise compréhension de son contenu comme de son esprit. C’est cette période de la légitimation usurpée que nous aborderons aujourd’hui : aller plus loin, jusqu’à la mort de l’auteur en 1998 par exemple, demanderait infiniment plus de place. C’est une tâche que nous nous réservons pour plus tard... Pour l’heure, arrêtons-nous à la fin 1966, où il n’est pas encore temps, pour le romancier américain, de voir « un saint homme » en Monseigneur Marcel Lefebvre, qui se tromperait cependant en hypothéquant la vertu d’obéissance à l’autorité pontificale...

Après le concile (1965-1966)

Si le concile œcuménique Vatican II est officiellement clos le 8 décembre 1965 par Paul VI, en lisant le Journal de Green, nous avons l’impression que les jeux sont déjà faits, et les conclusions tirées au tout début de l’année 1965. C’est pourquoi nous croyons pouvoir établir une rapide esquisse de la position de Julien Green face à l’immédiat après-concile dès ce moment. Nous n’épiloguerons pas, car il est clair que la crise de l’Église éclate dans toute son étendue à partir des années 1970, et perdure sans doute aujourd’hui encore.
La foi se trouve chez beaucoup transformée, comme l’attestent certains faits compromettant l’unité des chrétiens. C’est à regret que se dessine une nouvelle souffrance pour Green, souffrance qui est plus tard encore accrue, par cela seul que certaines – prétendues – réformes ne se font pas dans la douceur et paraissent ainsi peu justes :

Aux États-Unis, un prêtre a été chassé de l’Église pour avoir enseigné que, hors de l’Église, point de salut. C’est ce qu’on nous avait appris dans notre jeunesse, mais on ne pense plus ainsi et voilà ce prêtre hors de l’Église pour avoir soutenu que c’était dedans qu’on faisait son salut, et non ailleurs [1] .

Dans le même registre, une forme larvée de pélagianisme s’impose :

« Ce matin, à la messe de neuf heures, sermon du prêtre qui nous dit : ’’Beaucoup sont appelés. Il dépend de nous d’être élus !’’ Ô Pélage ! Mais que dire, c’est ce qu’on croit aujourd’hui [2] . »

Les retours sur les innovations se multiplient, et J. Green recueille plusieurs témoignages de mécontentement chez des clercs :


Hier je me promenais sur la route qui va au manoir du baron X. Le curé d’ici m’a rejoint en automobile et m’a parlé pendant près d’une heure de toutes sortes de choses, notamment de la difficulté qu’il y a à dire la nouvelle messe. Quatre livres sont nécessaires. Le Credo ne trouve pas grâce à ses yeux, ni le Gloria [3] .

Un manque de fermeté – comportement image d’une charité mal comprise – décontenance une grande partie des fidèles, fidèles qui ressentent le besoin d’être vraiment guidés :

« Une catholique se confesse à un prêtre d’avoir manqué la messe. Réponse : ’’Cela n’a pas d’importance.’’ La femme en question a dit plus tard qu’elle avait senti toute sa foi chavirer [4] . »

Pourtant déjà immense, l’inquiétude de Julien Green parvient à croître encore, et trouve son réconfort dans un article de foi que certains auraient peut-être abandonné à sa place :

Un catholique vient me voir et me tient le discours suivant : « Jeunes, nous pensions avoir un temps infini devant nous, puis, en vieillissant, nous nous disions que, si le temps fuyait, il y aurait, après, l’éternité. De nos jours, on croirait que celle-ci même nous est ôtée. L’Église ne parle plus des fins dernières, elle garde le silence comme s’il n’y avait rien. Où est la foi ? » Il faut croire à la parole du Christ qui a promis que son Église durerait jusqu’à la fin [5] .

La correspondance de Green avec Maritain peut nous aider à prendre la température du moment. Ainsi s’exprime l’Américain, le 11 janvier 1966 :

J’ai reçu ces jours-ci la visite d’une dame envoyée par l’Osservatore Romano qui voulait savoir ce que je pensais du Concile. Ma réponse, très générale et malheureusement verbale a été bien entendu que j’étais pour, mais il y aurait beaucoup à dire, non pas d’une façon restrictive, mais en entrant un peu dans les détails [6] .

Dans sa réponse, Jacques Maritain se montre beaucoup plus bouleversé, contrairement à l’image que l’on donne couramment de sa pensée à cette époque :

« Nous sommes dans la pire crise moderniste. (Ce qui n’empêche pas que la Concile ait fait des choses admirables.) Et je ne me console pas de voir la laideur et la bêtise introduites (avec le français) dans la liturgie sacrée [7] . »

Nous voyons que pour la première fois, une véritable dichotomie est opérée entre le concile, ses textes et son œuvre d’une part ; et le modernisme d’autre part, qui n’est pas de lui et qui lui préexiste, même s’il peut s’en réclamer. C’est alors que Julien Green s’explique plus avant :

« Cher Jacques, je ne puis être heureux de ce qui se passe dans l’Église. C’est une épreuve à laquelle le Seigneur nous soumet. Elle ôte la joie du cœur, mais j’ai confiance, cela passera [8] . »

Le désespoir est surmonté.

Il est absolument certain que J. Green ne s’est pas renfrogné et s’est efforcé de jouer le jeu, si l’expression est permise, et de tout faire pour rester à jour, avec l’ensemble de ses frères chrétiens :

Ce matin à la messe, il m’a semblé que la maîtrise était assez bonne et les chants un peu moins affreux. L’épître était lue par un blanc-bec de seize ans qui, évidemment, ne comprenait rien au texte, mais j’étais dans de bonnes dispositions. Va pour l’Église nouvelle, puisqu’il n’y a plus que celle-là... J’ai essayé de m’associer à toutes les personnes présentes, j’ai même chanté un peu, ce qui ne m’arrive pas souvent. […] En sortant de l’église, j’ai été frappé par une augustine en prière. […] Les gens passaient près d’elle, mais elle était seule avec le Seul, elle était l’Église qui ne change pas, parce que Dieu ne change pas [9] .

Somme toute, Julien Green parvient à se rassurer à propos de la possible existence d’un juste milieu qui serait toujours caractérisé par la stricte obéissance à Rome. La difficulté réside dans les intermédiaires entre le Saint-Siège et les fidèles... Tout ce qui va au-delà de l’obéissance romaine s’égare donc, et nombreux sont les actes isolés qui le déconcertent :

Visite d’un jeune religieux américain qui vient de faire un court séjour en Hollande, à Maastricht. On fait l’essai, dans un couvent de là-bas, d’une messe d’un nouveau style. Elle commence à l’offertoire. À « Ceci est mon corps », on ajoute : « pour ceux qui y croient », ce qui est du pur calvinisme. Plus de confession auriculaire. La confession générale suffit et l’on va ensuite communier, comme chez les protestants. Mon visiteur se déclare inquiet pour l’avenir de la foi – en Hollande tout au moins [10] .

C’est comme si J. Green pouvait se rassurer de ce qu’il voit et vit lui-même, à Paris, en le comparant aux faits extrêmes qu’on lui raconte et dont beaucoup se déroulent – encore une fois – aux Pays-Bas :

Un prêtre hollandais me raconte ceci. Récemment, à la fin d’une messe dans une ville de Hollande, un prêtre voit qu’il reste des hosties dans le ciboire et dit au servant : « Jetez-les. » Selon lui, en effet, il n’y a plus de présence réelle s’il n’y a plus de communiants [11] .

Subjectivisme !

En novembre 1966 enfin, Green expose clairement sa position, pleine de foi et de confiance, en introduisant l’idée d’une crise qu’il prévoit courte :

Visite de mon jeune ami prêtre. Je lui avais dit, il y a quelques temps : « J’ai, comme beaucoup de catholiques, des réserves à faire sur certains changements apportés par la nouvelle Église, mais il n’y a pas deux Églises catholiques, il n’y a que celle-là, c’est donc à celle-là que je me fie avec la même liberté et la même assurance qu’à l’autre. Il n’est pas imaginable, en effet, que le Saint-Esprit ait abandonné son Église. Par conséquent, aucune discussion n’est possible. La foi reste la même. » Il avait paru heureux de m’entendre parler ainsi, mais hier, je l’ai vu inquiet, parce que, me dit-il, des prêtres perdent la foi, et ce qui se passe en Hollande l’effraie. Rien à dire, sinon que nous sommes au beau milieu d’une crise. Par définition, une crise ne dure pas [12].

Nous arrêtons ici cette prise de témoignage, car les choses s’accélèrent en cette fin d’année 1966, et continuent leur course sur les chapeaux de roues en 1967 et bien après. Début 1967, la possibilité d’un schisme est même envisagée par un auteur qui s’inquiète de toutes les tentatives de désacralisation fleurissant çà et là. L’annonce d’une encyclique pontificale rappelant l’obligation de célibat pour les prêtres lui fait pressentir de nouvelles pertes, de nouvelles fuites, de nouvelles coupes dans les rangs du clergé. Là s’ouvre un nouvel épisode : celui de la crise – ouverte – de l’Église à proprement parler, avec tous ses enjeux et ses protagonistes faisant progressivement leur entrée dans le Journal.

Conclusion

Nous espérons avoir fait une bonne exposition des opinions de Julien Green en des temps troubles et instables pour l’Église catholique et ses ouailles. Ainsi, dans les années précédant directement le concile Vatican II, Green dresse un état des lieux. Il fait le constat de ce qu’il aperçoit dans le monde religieux, avant même que la convocation de l’assemblée dite réformatrice ne soit annoncée. Ce tableau, peint au jour le jour, rend compte d’un profond changement des mentalités dans une partie de l’Église en Occident, illustré par un souci temporel permanent et un besoin de nouveautés – un désir de changement.

Avant même la conclusion solennelle du concile Vatican II, des innovations s’entérinent d’elles-mêmes, de leur propre autorité, au plus grand dam des amoureux de la liturgie latine et des dogmes purs, parmi lesquels nous pouvons ranger le diariste américain. Enfin, Green se montre plutôt réticent face à tout cela. Il ne peut s’engager corps et âme dans les voies nouvelles, mais peut encore moins rompre avec cette Église qu’il aime tant et qu’il a résolument choisie par le passé. La prose de J. Green transcrit donc les tourments et les souffrances d’une âme fidèle à Rome et ne parvenant pas à tout comprendre, mais gardant l’espérance, c’est-à-dire la foi en l’avenir de l’Église : après tout, celle-ci en a déjà vu de toutes les couleurs par le passé, et la barque des apôtres demeure. Il faut avoir confiance en la Providence. Son champ lexical privilégie l’adjectif « inquiet » et tous les mots qui lui sont proches. Selon la température du moment, dans le Journal, l’auteur jongle entre « Église » tout court, et « Église nouvelle », deux façons d’écrire qui manifestent les deux grandes tensions traversant l’esprit de l’Académicien. Il démontre en outre l’existence dès avant le concile d’un esprit relativiste subsistant par la suite, déformant certains textes et certaines réformes à son profit. En conclusion, Julien Green n’aurait eu aucune hésitation pour préférer l’herméneutique de la Tradition à celle de la rupture...

Dans la suite de son Journal, il évoque les événements touchant à ce que l’on appelle habituellement la crise de l’Église. Son attitude face aux « intégristes » – terme qu’il emploie lui-même à plusieurs reprises – serait particulièrement intéressante à étudier plus avant, car elle montre chez lui un souci impérieux de trouver le juste milieu, puisqu’il désire l’obéissance à tout prix,et abhorre d’autre part les expressions de ce qu’il nomme « l’Église nouvelle » ou le nouveau « modernisme ». Afin de poursuivre cette réflexion, l’étude de son ouvrage Ce qu’il faut d’amour à l’homme [13], publié en 1978, est particulièrement instructive à cet égard.

Vivier du Lac


[1Julien GREEN, Journal, VIII... (t. V), « 2 juillet 1965 », p. 375-376.

[2Ibid., « 17 octobre 1965 », p. 380.

[3Ibid., « 3 août 1965 », p. 377.

[4Ibid., « 19 octobre 1965 », p. 380.

[5Ibid., « 26 octobre 1965 », p. 381.

[6Julien GREEN, Lettre n° 169 à Jacques Maritain, datée du 11 janvier 1966, dans Une grande amitié. Correspondance 1926-1972, Paris, 1979, p. 167.

[7Jacques MARITAIN, Lettre n° 170 à Julien Green, datée du 19 janvier 66, dans Une grande..., p. 168.

[8Julien GREEN, Lettre n° 177 à Jacques Maritain, datée du 13 juillet 1966, dans Une grande..., p. 173

[9Julien GREEN, Journal, VIII... (t. V), « 27 février 1966 », p. 387.

[10Ibid., « 17 juin 1966 », p. 398.

[11Ibid., « 16 juillet 1966 », p. 403

[12Ibid., « 24 novembre 1966 », p. 411.

[13Julien GREEN, Ce qu’il faut d’amour à l’homme (Bibl. de la Pléiade, t. VI), Paris, 1990, p. 885-961.

29 juin 2013 Vivier du Lac

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