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Réconcilions-nous !

13 décembre 2011 Bougainville

Après un petit mois de dispute autour de la pièce controversée de Romano Castellucci, quelques plumes font le bilan d’une brouille durable parmi les catholiques français.

Sur la Nef, Jacques de Guillebon déplore [1] :
L’affaire Castellucci aura eu des conséquences fâcheuses pour tout le monde, en témoigne la violence des passions qu’elle a déchaînées. Certains continuent de croire qu’elle aura permis l’émergence de je ne sais quelle fierté catholique. Libre à eux de le penser (…) cette polémique aura surtout montré combien, dans un certain monde traditionaliste français, il est devenu presque impossible de discuter .

A moins d’être taxé de « libéral », de « tiède », de « moderniste ». Et de fait, plus les évènements qui prennent la foi chrétienne pour cible se multiplient, plus le fossé se creuse entre les « mous » et les « extrémistes ». Depuis quatre ans environ, les coups de poings devant Notre-Dame de Paris [2] et les kiss-in chahutés, la tension monte, particulièrement au sein des jeunes, et les positions se radicalisent des deux côtés.

Alors que les catholiques expérimentent chaque jour la situation d’être minoritaires et fragiles, ils se payent le luxe inouï de la division, des rancœurs et des reproches. Certains se font une raison, comme Michel de Jaeghere, dans le dernier numéro de l’Homme Nouveau : « Il faut se résigner à nos désaccords, en tentant seulement de les exprimer charitablement. »

Sommes-nous donc condamnés à être prisonniers de nos luttes de chapelles ? Condamnés à choisir entre « l’abbé X et l’abbé G » [3] ? Il est pourtant clair que nous ne pouvons pas proposer un dialogue avec la société si nous n’avons pas fait l’unité en notre sein.

Alors que le monde a toujours plus besoin de notre témoignage, les chrétiens catholiques doivent chercher à se rassembler, non pour remettre en cause leurs différentes sensibilités, mais pour être capables de parler d’une seule voix, et d’annoncer ensemble le Christ, Dieu vivant. Pour cela, un travail de réconciliation, de part et d’autre, avec humilité et vérité, semble nécessaire.

« Qu’ils soient un »

Trop longtemps, la communauté catholique française fut l’otage de luttes stériles, dont on reconnaît encore aujourd’hui les stigmates. Au cœur de ces conflits, l’éternelle guerre liée au traditionalisme et à la place accordée à la forme extraordinaire du rite.

Or, il est une vérité que les milieux dits progressistes de l’Église se refusent de reconnaître, c’est l’attrait de la liturgie traditionelle chez les jeunes catholiques français, et la bonne santé des communautés qui promeuvent son retour en grâce. Parallèlement, le Saint-Père mène depuis le Motu proprio de 2007 un lourd effort pour mettre un terme au schisme avec la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX). Derrière le concept abstrait du lefebvrisme, il y a des personnes, des familles avec leurs histoires et des réalités plus complexes que les clichés bien connus. Il y a aussi des qualités et des valeurs indéniables, qui manquent à l’Église.

Il nous appartient d’accompagner l’œuvre du Pape. La parabole du fils prodigue est plus que jamais d’actualité : nous autres, « grands frères » nés dans le champ de Rome, sommes-nous disposé à accepter l’accueil généreux et plein de bonté que le Pape prépare aux fidèles de la « Frat’ » ? Trop souvent, nous succombons à la tentation de juger notre prochain, « intégriste », « fondamentaliste », pour en oublier le Corps du Christ brisé par les divisions.

Néanmoins, il ne serait pas loyal d’escamoter ce qui nous sépare. L’affaire Castellucci a rappelé les points de divergence qui existe entre le monde traditionaliste et les autres catholiques ; ainsi, la compréhension de la « royauté sociale du Christ », slogan de guerre de l’Institut Civitas, qui a suscité la réponse de l’archevêque de Paris, Mgr André Vingt-Trois :

On peut exprimer sa blessure, mais cela ne peut pas devenir un argument de combat organisé. De même que l’objectif du Christ n’est pas d’établir un royaume terrestre, notre objectif n’est pas de transformer les pays en églises, mais de vivre en chrétiens dans des pays qui ne sont pas nécessairement chrétiens. Il faut que nous acceptions que cette différence puisse aller jusqu’à l’injure et que nous acceptions de supporter avec le Christ l’incompréhension, l’hostilité et la violence des autres. Sinon, nous entrons dans une guerre culturelle qui n’est pas vraiment dans le sens de l’Évangile.

Pour l’Église, la théocratie n’est pas à l’ordre du jour. Les partisans de Civitas, ou du moins de la doctrine qu’il colporte, mettent alors en exergue les écrits des papes de la fin du XIXe siècle, qui intiment aux chrétiens de travailler à établir une royauté du Christ « politique », ce que Mgr Marcel Lefebvre traduira par « régimes chrétiens » (en prenant l’exemple ambigu de l’Argentine du général Videla). Ils en oublient cependant les décisions du Magistère depuis Vatican II, qui ne rejette pas en bloc Pie IX, Léon XIII et Pie X, mais comme l’a écrit le cardinal Ratzinger [4], le Magistère actuel peut et doit parfois rectifier certaines de ses affirmations quand elles sont trop liées à un contexte historique précis.

Ainsi, certains éléments actuels de la doctrine catholique étaient autrefois condamnés par le Magistère, comme la liberté religieuse, l’œcuménisme (certains diront : oui, mais cela, ce sont des erreurs modernistes du Concile… Nous y reviendrons) ou encore l’exégèse historico-critique.

La royauté sociale « politique » du Christ énoncée par Quas Primas n’appartient pas à la théologie dogmatique, mais à la théologie politique, et n’apparaît pas comme divinement révélée. N’étant pas un dogme, elle a été rectifiée par Vatican II, et même par des théologiens bien avant le Concile : dans ses nombreux écrits, le cardinal suisse Charles Journet fut l’apôtre d’un équilibre audacieux entre la primauté du spirituel et l’autonomie des choses temporelles, qui sera repris par les Pères du Concile. Sur cette base, l’Église prône aujourd’hui une « saine laïcité » entre l’État et l’Église, qui doit permettre aux croyants de s’investir et de s’exprimer sur la scène publique.

Vatican II et moi

Mais malgré ces clarifications faites, la dispute subsiste autour de la place du Concile Vatican II, qui demeure encore aujourd’hui la véritable pomme de discorde parmi les forces vives du catholicisme français. Précisons que nous ne parlons que des actes du Concile, et non des dérives qui furent commises en son nom et en contradiction avec ses documents, seuls dotés d’autorité.

Pour travailler à l’unité des catholiques, il est nécessaire pour ceux qui vivent des fruits de Vatican II d’exprimer clairement leur désir de ne pas voir le Concile être éternellement dénigré. Exercice périlleux quand on sait les réactions parfois irrationnelles que cela peut susciter…
Comme disait André Frossard, « les intégristes sont des gens qui font toujours la volonté de Dieu, qu’Il le veuille ou non. » S’il existe des poncifs anti-FSSPX (« vous êtes d’extrême-droite », étant le plus connu), on trouve également des banalités sur l’autre rive, parmi lesquelles l’Église est sous la coupe d’un complot « moderniste » et que seule Ecône peut sauver Rome.

Un des arguments principaux des contestataires du Concile consiste à dire que Vatican II était un concile pastoral, qui n’a donné aucun nouvel énoncé dogmatique... Toutefois, comme nous l’avons vu pour la royauté sociale du Christ, beaucoup de désaccords entre les traditionnalistes et l’Eglise ne relèvent pas du dogme, mais du lien entre la Tradition et le Magistère.

En effet, le monde traditionaliste est affecté du même subjectivisme que l’on retrouve à l’extrême inverse, progressiste et soixante-huitard, qui consiste à voir en Vatican II une rupture historique, et non un acte d’Église, réunie en concile sous la motion de l’Esprit-Saint.

La rébellion déclarant que l’Église n’est plus l’Église était un refus d’obéissance au motif d’une autorité supérieure au Magistère : les consciences privées. Au fond, la subjectivité personnelle des fidèles lefebvristes est une copie du « libre-examen » de Martin Luther, qui est vomi par ces mêmes personnes, largement ignorantes à son sujet.

En ce sens, Mgr Marcel Lefebvre et ses disciples sont des modernes, car ils préférèrent leurs opinions à l’autorité de l’Eglise (même s’ils revendiquèrent et affirment encore aujourd’hui le contraire). Ce problème est au cœur de l’affaire Castellucci, lorsque des évêques furent sciemment désobéis par des catholiques, préférant écouter leur cœur ou les slogans de Civitas plutôt que les consignes officielles.

« Notre honneur est fidélité », dites-vous ? Mais que devient cette fidélité lorsqu’elle s’attache à des opinions personnelles, qui entrent en contradiction avec les enseignements de l’Église ? Être fidèle en soi n’est rien si on n’est pas d’abord fidèle à l’Église.

La Tradition n’est pas supérieure au Magistère, soumis à la révélation divine et expression de la Tradition. Elle est l’instrument du Magistère, et non l’inverse, et c’est lui qui prime sur toute opinion concernant ce que doit être la Tradition. Seule, elle est un romantisme qui a mal vieilli, et qui regrette un passé idéalisé.

Les catholiques attachés au Concile Vatican II dans sa juste compréhension et fidèles au Saint-Père attendent donc de leurs frères qu’ils clarifient leur identité et leur position, indépendamment de l’état des négociations entre le Saint-Siège et Écône. Cette requête ne s’adresse pas uniquement aux seuls pasteurs et fidèles de la FSSPX, mais aussi à ceux qui, tout en refusant l’étiquette de Mgr Lefebvre, professent la même doctrine.

Génération Benoît XVI

Le débat n’est jamais mauvais s’il a pour objectif de faire progresser les interlocuteurs vers la Vérité. Pèlerins sur Terre, les catholiques doivent donc ne pas cesser dialoguer, d’abord entre eux, et ensuite avec le monde qui les entourent.

Le temps des vieilles chapelles doit être conclu au plus vite, et que les étiquettes, « chacha », « tradi », « progressiste », « intégriste », cèdent la place à une seule appartenance, celle à l’Église catholique romaine, unie derrière le Saint-Père et voyant droit dans sa mission terrestre.

Plutôt que de se déchirer sur l’héritage de leurs aînés, la jeunesse catholique doit poursuivre l’élan joyeux des JMJ de Madrid et travailler au règne du Christ dans la vie de chacun, qui est une exigence de tous les jours. Elle doit, pour reprendre les mots du Bienheureux John Henry Newman, être ni arrogante, ni âpre dans son langage, connaître sa foi, en pénétrer les profondeurs, pouvoir en rendre compte, et, si c’est nécessaire, pouvoir la défendre, mais pas n’importe comment, et pas avec n’importe qui.

Il est dans l’intérêt des catholiques de s’unir et de s’entendre sur une stratégie claire et cohérente. Surtout en ce moment

Car voyons ce qui arrive : si 2012 voit l’avènement d’un gouvernement socialiste, celui-ci n’hésitera pas à aller au clash avec l’Église, en imitant ce que Zapatero a mené en Espagne. Des deux côtés, il y aura un risque d’une radicalisation des esprits et de nouveaux évènements. Ne serait-ce que dans la société, l’inculture religieuse et le seul fait que le message chrétien dérange promet de nouveaux challenges.

Nous y répondrons sans surenchère et avec habilité, ensemble, si chacun le souhaite.

- L’auteur remercie un ami dominicain pour ses réflexions qui l’ont aidé à rédiger cet article.

13 décembre 2011 Bougainville

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