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[POLITIQUE] Le pari de Sens Commun

Mardi 29 avril, le mouvement Sens Commun, créé par des anciens cadres de la Manif pour tous et des Veilleurs, a envahi le quartier général de l’UMP, rue de Vaugirard, pour sa deuxième réunion publique depuis son lancement, en décembre dernier. Près de 600 personnes, d’une moyenne d’âge trentenaire, se sont massées dans la salle de meeting du premier étage, débordant jusque dans les escaliers. Passant par là avant l’arrivée du gros du public, Brice Hortefeux, porte-flingue de Nicolas Sarkozy et vice-président de l’UMP a soufflé, surpris, à un des responsables de Sens Commun : "vous attendez tant de monde que ça ?"

Le meeting de Sens Commun avait pour but de présenter le manifeste du mouvement, La Droite que nous voulons, et de faire appel aux adhésions. Face à un public acquis, réagissant au quart de tour aux clins d’œil catholiques complices, les orateurs Arnaud Bouthéon, Marie-Fatima Hutin et Madeleine Bazin de Jessey ont développé et fait applaudir les grandes lignes de leur programme : reprendre le terrain laissé à la gauche sur les "questions de société" ; promouvoir une "laïcité apaisée", enracinée dans le christianisme et respectueuse des cultes, y compris musulman ; démocratiser davantage les institutions européennes, en renforçant le Parlement européen face à la Commission ; refonder l’Éducation nationale, prélude nécessaire à la refondation de la société. « On donne à l’école toutes les missions du monde, mais le métier d’enseignant est-il encore celui d’enseigner les savoirs ? Est-il d’enseigner l’ABCD de l’égalité ou l’ABCD tout court ? », a lancé le maire-adjoint de Versailles et professeur de philosophie François-Xavier Bellamy.

Les responsables de Sens Commun ont réussi à mobiliser. Sont-ils parvenus à convaincre ? A la sortie du meeting, les avis étaient très partagés. Plusieurs notaient qu’ils n’avaient pas parlé de ce qu’ils comptaient faire du mariage gay en 2017. D’autres étaient dubitatifs sur leur ambition affirmée de peser au sein de l’UMP : l’entrisme au sein de cette lourde machine leur semblait perdu d’avance. "Ils font du Trotsky, alors qu’on a besoin de Gramsci", commentait une fine analyste du combat culturel, en référence à ces deux stratégies divergentes du socialisme du XXe siècle : la participation politique pour l’un, la diffusion d’idées pour l’autre.

L’initiative de Sens Commun a suscité d’autres réactions sceptiques. Outre celle, dépitée, de Christine Boutin et de ses listes Force Vie, qui espèrent capter le même électorat mobilisé par la Manif pour tous [1], celle de Gabrielle Cluzel résume le sentiment de beaucoup :

... de la foi, il en faut, il en faut plus que pour soulever les montagnes, pour entreprendre de redonner le sens commun à ce canard sans tête continuant à courir qu’on appelle l’UMP.

Votre serviteur, pour sa modeste part, aurait quant à lui envie de donner sa chance à Sens Commun. Il est trop facile de critiquer l’engagement politique sans mettre la main à la pâte. Les peuples ont les dirigeants qu’ils méritent. Suite à la faillite de la stratégie de l’enfouissement des années 1970-1980, il y a eu un désintérêt piétiste dans certains milieux cathos pour la chose publique. Beaucoup sont encore réticents à salir leurs mains pures au contact d’un monde jugé corrompu et pourri, quitte à laisser le champ libre à la racaille. C’est bien beau de répéter la maxime d’Edmund Burke, "le mal n’a besoin que de l’inaction des gens de bien", si on permet à nos adversaires ou à des carriéristes sans foi ni loi d’investir un terrain vierge.

Il n’est pas honteux d’avoir les mains sales, si elles se salissent d’un labeur honnête, de convictions, et non de compromissions. L’agriculteur, l’artisan, le garagiste ont les mains sales. Qu’on le veuille ou non, l’UMP donne accès à des postes de responsabilité. Plutôt que de promettre la défaite aux jeunes espoirs de Sens Commun, il faut les encourager. Mais il convient également de les mettre en garde, et de les conseiller sur la marche à suivre, s’ils ne veulent pas perdre leur âme, ni leurs sympathisants :

Maintenir l’objectif d’abrogation de la loi Taubira

Sens Commun ne doit pas perdre de vue cet horizon, sans s’y enfermer. C’est ce qui motive le noyau de son public. Or il y a une règle de base en politique : avant d’étendre son influence, il faut unir sa base.

Didier Maus, président émérite de l’Association française de droit constitutionnel
est formel : il est possible de modifier ou d’abroger le mariage gay.

Il y a un principe élémentaire : ce qu’une loi a fait, une autre peut le défaire. Heureusement, le législateur n’est jamais tenu par ses précédents. Sinon les alternances politiques n’auraient plus grande signification. La seule réserve est qu’en matière de droits fondamentaux le retour en arrière n’est pas possible. Le Parlement peut renforcer les libertés, il ne peut pas les restreindre. Comme le Conseil constitutionnel a pris soin de souligner que les règles relatives au mariage ne concernent pas « les droits et libertés fondamentaux », il n’existe aucun obstacle constitutionnel à une modification de la loi, voire à son abrogation totale ou partielle.

Reste à savoir quelle alternative proposer à la loi Taubira. Celle qui semble politiquement le plus acceptable reste l’union civile en mairie, déconnectée de l’adoption. C’est l’option promue par Hervé Mariton. Pourtant, comme nous l’avons déjà écrit, l’union civile est vouée à l’échec. Il faut inventer une solution originale, qui satisferait les besoins des couples de même sexe en matière de successions, héritage, procurations, visites à l’hôpital, aménagements parentaux, sans procéder à l’union civile, déjà existante, par ailleurs, avec le PACS.

Faire pression sur l’UMP

Le politique est structurée par les rapports de force. Pour faire valoir ses convictions, il faut peser, et parfois donner des coups. Fort de son audience, Sens Commun ne doit pas craindre d’imposer ses conditions à l’UMP, et à contrecarrer le camp adverse. C’est parfois plus faisable qu’on le croit : ainsi, sans que la Réacosphère ne le remarque, la sémillante Aurore Bergé, militante pro-mariage gay, promise à une bonne place sur la liste UMP pour les européennes, a finalement été purgée, suite aux multiples pressions.

Pour éviter le danger de l’engloutissement, Sens Commun doit être fidèle à son exigence originelle : le "CDD de deux ans" avec l’UMP, jusqu’à la primaire de 2016. Si aucun ponte du parti ne se présente avec une position claire sur la loi Taubira, Sens Commun ne doit pas avoir de scrupules à claquer la porte.

Enfin, il est évident que Sens Commun n’est ni l’aboutissement du mouvement social de l’an dernier, ni le seul moyen de transformer l’essai. Notre force est avant tout culturelle : nous sommes partout, mobiles et libres. A côté de la tentative Sens Commun, il est vital de cultiver les autres engagements : les Veilleurs, l’Écologie humaine, la Manif pour tous, votre gazette favorite...

Il est également sain d’encourager l’infiltration d’autres partis que l’UMP : le FN a une vraie force de frappe, et a grand besoin de cadres. L’UDI, malgré la mafia gay qui y règne, a un large maillage territorial, et la plupart de ses parlementaires ont voté contre la loi Taubira. De plus, de nombreux musulmans ont voté pour l’UDI aux dernières municipales , par méfiance envers la posture anti-islam de l’UMP. Un créneau d’une droite conservatrice, ouverte aux musulmans, est-il possible ?

La guerre culturelle a plusieurs leviers. L’engagement politique en est un, à côté du lobbying indépendant des partis et de la diffusion des idées. Autant s’en réjouir !


[1Sans remettre en cause les valeurs essentielles portées par Force Vie, on a l’impression que Mme Boutin opère un « remake » de l’après-PACS de 1999 : voulant capitaliser sur la mobilisation, elle se présente aux élections présidentielles de 2002, drapées dans les valeurs morales. On connaît la suite : un mini-score, et un ralliement à l’UMP. De quoi s’interroger sur l’intérêt d’une telle candidature.

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