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[JOUR DE COLÈRE] Ce Dies Iræ n’est pas nôtre

16 janvier 2014 Bougainville

À nouveau, cette opinion émane de l’un de nos rédacteurs, et est professée à titre individuel. Cet article n’engage pas l’intégralité de l’équipe de votre gazette, dont le Comité de Réaction n’a pas tranché sur la question.

C’est une vieille tactique que de lancer une action, et, en ayant ainsi l’initiative, de crier à la traîtrise et de faire porter le chapeau de l’échec à ceux qui ne s’y rallient pas.

La bande de Quakers puritains répondant au nom martial de Civitas excelle dans ce domaine : initialement invités au sein de la coalition informelle qui se réunit à l’été 2012, pour préparer la riposte au projet de loi Taubira, ils firent cavaliers seuls en annonçant une manifestation sous leur tutelle le 18 novembre, sans en prévenir les autres. Ils eurent ensuite beau jeu d’accuser les critiques de « division », et de compromission avec le système. Il fallut l’engagement des évêques le 15 août, puis la Manif pour tous du 17 novembre, pour que la vérité éclate : Civitas n’avait pas le monopole de la contestation, et ils avaient finalement été boudés par la masse des manifestants.

Aujourd’hui, on nous rejoue le même scénario : à la place de Civitas, le collectif "Jour de Colère" (JDC), aussi transparent que l’eau de la Seine, qui dresse des procès en hérésie contre les esprits libres qui ne souhaitent pas manifester le 26 janvier. Nous serions ainsi des « rabats-joie », des vendus à la franc-maçonnerie (pourtant présente dans leur collectif, avec les ultra-laïques de Résistance républicaine), des « bisounours » etc.

Le contributeur Remseeks, dans son article Dies Irae sans moi, a déjà listé d’excellentes raisons pour ne pas aller manifester le 26 janvier. Je le rejoins, en insistant la méthode « colérique » contestable de JDC, et sur leur solution incompatible avec le bien commun.

Une méthode contestable

JDC répète à chaque fois le même argumentaire : vous avez essayé de faire plier le gouvernement l’an dernier avec la Manif pour tous, et cela n’a pas marché car vous étiez des gentils bisounours, écoutant de la « musique de kermesse » et jouant avec des ballons. Nous changeons de recette, et nous nous faisons forts d’être plus efficaces, comme les Bonnets rouges.

JDC se trompe : les Bonnets rouges n’ont pas été écoutés parce qu’ils auraient plus virulents que la Manif pour tous. Le gouvernement a capitulé parce qu’il avait peur de perdre la Bretagne, et en particulier le Finistère, bastion électoral du PS, et fief de la contestation. Il leur a donné raison, sous la pression des élus socialistes bretons, qui partageaient avec les Bonnets rouges l’envie d’arracher à Paris davantage d’autonomie pour la Bretagne.

A contrario, la Manif pour tous, malgré une réalité plus prosaïque, donnait l’image d’un rassemblement de droite, de toute façon perdu pour le gouvernement, et ne disposait pas d’appuis hauts placés. De plus, les Bonnets rouges, avec une coalition économique d’industriels et de distributeurs derrière eux, avaient les moyens de faire mal au portefeuille de l’État.

A son erreur d’appréciation, JDC propose une mauvaise solution : la manifestation « colérique », non-violente, promettent-ils, mais agressive, comme y invitent leurs clips vidéos, tous plus horribles visuellement les uns que les autres. Or, le rôle que veut nous faire jouer JDC n’est pas le nôtre. Nous sommes des chrétiens, des artisans de paix. Nous sommes des familles, des scouts, des guides, des personnes âgées... Pas des activistes professionnels de la rue. Pas des « Black Blocs » rompus à la confrontation avec la police. La manifestation pacifique, inventive, humoristique, audacieuse, nous convient. Pas la « gueulante » colérique.

Une « sainte » colère ?

La colère, diront-ils, n’est pas toujours un péché. Il y a une colère que la Bible approuve, et que l’on appelle souvent « sainte colère ». Saint Thomas d’Aquin la justifie lorsqu’elle intervient « pour la correction des vices et le maintien de la justice ».

Le Nouveau Testament utilise deux termes distincts pour exprimer le mot « colère ». Le premier signifie « passion, énergie » et l’autre signifie « agité, bouillant ». Les exemples de colères bibliques sont nombreux : Saint Paul critiquant Saint Pierre pour son mauvais exemple (Galates 2 :11-14), la colère de Jésus envers les marchands du Temple (Jean 2 :13-18), etc.

Toutefois, ces colères bibliques, passionnées, étaient justement motivées pour corriger l’autre, pour lui apporter quelque chose, non pour le mépriser davantage ou le détruire. Celles de Jésus n’étaient d’ailleurs pas empoisonnées par le péché de l’homme, ce qui confond ceux qui écrivent « je manifesterai le 26 janvier en faisant comme le Christ ».

La colère devient un péché quand on la laisse déborder sans retenue, suscitant des conséquences irréparables. Or, « Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais surmonte le mal par le bien » nous dit Saint Paul (Romains 12 :21). La clé est de transformer la colère en amour.

L’intérêt commun contre la solution du pire

Force est de constater que JDC ne propose rien, sinon hurler sa défiance envers le régime. Un régime qu’ils invitent à détester et à considérer comme illégitime et illégal.
Ce n’est pas mon point de vue. J’ai manifesté l’an dernier non pas contre François Hollande et son entourage, mais contre leur politique. J’aurais fait de même si Franck Louvrier et Luc Chatel avaient convaincu Nicolas Sarkozy de légaliser l’union civile.

Notre combat, et je parle de celui des chrétiens, non des professionnels de la contestation, n’est pas de « résister à Hollande ». L’Église nous attend dans de multiples autres domaines, et nous invite à l’apaisement et à la construction là où les loups hurlent. Le devoir du chrétien est avant tout de bâtir pour durer. C’est ainsi que décrivait dans nos colonnes Jan Sikorski, ancien aumônier de la révolution polonaise de Solidarnosc, sous le joug communiste : « elle n’était pas dirigée contre une personne, mais tendait vers quelque chose. Elle n’avait pas comme but de détrôner quelqu’un, mais elle voulait retisser les liens entre les gens au nom de la Solidarité. »

Nous défendons l’intérêt général, et il s’oppose à la stratégie du pire et de l’embrasement, ainsi qu’au tellement facile « Hollande bashing » [1], comme le souligne Gérard Leclerc, après la dernière conférence de presse du Président : « Aussi contestataire que l’on soit à son égard, je ne pense pas que l’intérêt commun soit compatible avec une crise majeure au sommet de l’État. »

Cela n’empêche pas bien sûr d’être vigilant et critique à son égard quand il le faut. C’est pour cette raison que je manifesterai les 19 janvier et 2 février, et non lors du « Jour de colère ».

Gageons que cette micro-querelle entre utilisateurs de réseaux sociaux, comme celle opposant Civitas et la Manif pour tous, disparaîtra le 26 janvier après-midi, lorsque JDC ne mobilisera pas une foule aussi considérable qu’espéré, faute d’avoir maillé le territoire comme les réseaux qui ont permis la Manif pour tous (aumôneries, paroisses, AFC, enseignement privé etc.). Le bon peuple chrétien, en somme, pas les drogués de l’agitation à tout prix.


[1Une critique gratuite qui émane, pour beaucoup, de Sarko-boys idolâtres, qui oublient les frasques et l’inconséquence chronique de leur champion

16 janvier 2014 Bougainville

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