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Islam : une alliance souhaitable

En 2008, les opposants au mariage gay aux Etats-Unis furent confrontés à un dilemme. Alors qu’ils organisaient une campagne de référendum d’initiative populaire en Californie sous le nom de "Proposition 8", pour revenir sur le mariage gay, légalisé en 2004, se posa pour eux la question de s’allier aux mormons.

Les mormons, fidèles de l’Eglise de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours, représentent 3 % de la population californienne. Ils ont de nombreux temples et centres dans l’Etat, et y sont particulièrement actifs. Les mormons sont résolument contre le mariage homosexuel [1], et il était donc tout naturel de s’allier à eux pour ce référendum. Or, les mormons sont, d’un point de vue chrétien, des hérétiques (ainsi que nous l’avons longuement expliqué). Pour les dirigeants de la campagne Proposition 8, majoritairement protestants évangéliques, il était impensable de s’allier avec des individus qui travestissent le christianisme, et dont le prosélytisme représente une menace sérieuse (16 millions d’Américains sont mormons, et le chiffre augmente).

Pourtant, devant l’urgence de l’objectif, les réticences de nombreux leaders conservateurs finirent par céder la place au pragmatisme. Il y eut donc une alliance informelle, et les mormons pesèrent de tout leur poids financier et militant (leur célèbre porte-à-porte) pour la campagne. La Proposition 8 fut votée par 52 % en novembre 2008, à la surprise générale des médias [2], grâce à l’union de tous les citoyens de bonne volonté dans une lutte commune, qu’ils soient chrétiens, hérétiques, mécréants ou apostats.

Toutes proportions gardées, un cas de figure similaire se présente en France dans la lutte contre l’indifférenciation des sexes, avec l’islam.

Les intérêts d’une alliance

Les musulmans seraient entre 5 et 7 millions en France. Ils représentent une force incontournable. Leur vision sur le mariage gay, et sur l’indifférenciation sexuelle en général, est incompatible avec celle promue à Paris par les hiérarques socialistes.

S’ils furent largement absents de la Manif Pour Tous en 2013, malgré les multiples efforts pour les intégrer, la mobilisation de la communauté musulmane de Lyon, cornaquée par le recteur de la Grande Mosquée (et encouragé par le Cardinal Philippe Barbarin), et le bon accueil qu’ils firent aux "tracteurs" dans les banlieues, les musulmans ne se sont réellement manifestés que lors de la controverse sur la théorie du genre à l’école. Indifférents aux couples de même sexe, ils le sont beaucoup moins lorsqu’il s’agit de leurs enfants. Les Journées de Retrait de l’Ecole furent un succès, et le retrait de la loi Famille, en février 2014, doit sans doute autant, sinon plus, à l’agitation de Farida Belghoul qu’à la Manif Pour Tous.

Cette prise de conscience vis-à-vis des projets sociétaux du régime s’est poursuivie lors des élections municipales : le vote musulman a manqué aux élus socialistes, voire a été décisif pour les vaincre, en Seine-Saint-Denis, à Évreux, à Marseille... A noter que l’UDI, parti perçu comme conservateur sans être anti-islam comme l’est l’UMP, a largement profité du report des voix musulmanes [3].

Enfin, la récente désaffection des musulmans vis-à-vis de la gauche aux municipales coïncide avec l’affirmation, dans les médias, d’une bourgeoisie islamique, soucieuse des valeurs d’ordre, de travail et de transmission, qui se retrouve dans celles de l’enseignement catholique.

Une dynamique favorable à une alliance entre chrétiens et musulmans, unis dans un même instinct de saine conservation des repères de la société semble donc enclenchée, et paraît gagnante pour l’avenir.

De sérieuses limites

Pourtant, force est de constater que nous sommes encore loin d’une levée en masse des musulmans aux côtés des chrétiens dans leur combat des valeurs. La faute au fossé social qui sépare les deux communautés, selon certains, ou à l’enfermement des musulmans sur eux-mêmes, selon d’autres. En effet, la force de l’Oumma est de procurer un univers situé hors des pesanteurs de la société ambiante. Beaucoup de musulmans ne se sentent donc pas concernés par les bouleversements actuels. Pour être honnête, une telle attitude communautariste, passive et piétiste, se retrouve également chez les Juifs religieux et de nombreux protestants évangéliques. Elle guette également certains milieux catholiques, comme ceux de la Contre-Réforme Catholique.

En Belgique, au Royaume-Uni, aux Pays-Bas, les importantes communautés musulmanes sont demeurées muettes devant les légalisations du mariage gay ou de l’euthanasie - même s’il est certain qu’elles n’en pensent pas moins : à Rotterdam, le rejet de l’homosexualité par la population islamique, quasi-majoritaire, est une réalité dont a témoigné l’ancien correspondant local de Libération, Sylvain Ephimenco [4].

Un autre obstacle à la participation des musulmans au combat des valeurs : leurs divisions internes, et l’absence d’impulsion venant d’en-haut. Farida Belghoul est très contestée parmi les musulmans, il n’y aucun consensus sur les Journées de Retrait de l’Ecole. Le dernier congrès de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), au Bourget, a été le théâtre de violentes dissensions entre pro et anti-Belghoul. Notre "Jeanne d’Arc d’Alger", comme certains l’appellent, est par ailleurs soufie : elle se rattache à un mysticisme musulman, qui valorise le dialogue interreligieux, mais qui n’est absolument pas représentatif de l’islam sunnite majoritaire en France.

Mais la principale limite à une alliance avec l’islam demeure la même que celle qui a fait douter les évangéliques américains de s’unir aux mormons : peut-on travailler avec une religion rivale et menaçante ? Cette réticence est d’autant plus lourde qu’en France, elle fait référence au changement de culture, et à des défis démographiques.

Front des religions ou défense de la liberté occidentale ?

Au fond, les opposants à la transformation de la société opérée par la mouvance LGBT sont entre deux rives contradictoires. D’un côté, les partisans d’une solidarité objective des croyants face à l’athéisme agressif des élites. De nombreux catholiques se sentent proches des musulmans dans leur milieu étudiant ou professionnel, où ils se retrouvent en butte aux mêmes incultures et intolérances. En outre, des mesures législatives répressives contre l’islam, de la loi sur la Burqa à la "Charte des valeurs républicaines" proposée fin 2012 par la Droite (dite) forte, pourraient bien pénaliser un jour les chrétiens, la laïcité s’appliquant à tous.

De l’autre, ce que Alain Finkelkraut décrit dans le dernier numéro de Causeur comme "la communauté de destin inattendue des « sionistes » et des « souchiens »", face à un multiculturalisme d’État, dont l’islam est le principal bénéficiaire. Plus largement, la volonté chez un nombre grandissant de Français de protéger leur mode de vie, leur culture, et leur intégrité nationale, contre un changement de population qu’ils n’ont pas choisi, et face à un islam hégémonique. Et à tout prendre, ils préfèrent une France malade de ses vices, plutôt qu’un partage de la société avec un ordre musulman.

Cette position progresse dans l’opinion publique, et s’accorde sur la défense de la liberté occidentale. Cela pousse certains à être solidaire de la modernité, et à en excuser, voire à en justifier certaines de ses dérives. Les populistes anti-islam néerlandais et flamands défendent ainsi sans complexes les drogues et la sexualisation exacerbée. Le UKIP britannique les suit dans cette voie. Le Front national le fera sans aucun doute plus ouvertement à l’avenir qu’actuellement.

A ce stade, les chrétiens doivent fuir cette tentation de faire bloc avec les dérives de la modernité, même au nom d’une lutte "culturelle".

Une nécessaire lucidité

On dit souvent que l’optimiste voit le verre à moitié plein, et le pessimiste, le verre à moitié vide. Le chrétien, lui, voit le verre, tout simplement. Ou du moins s’y efforce-t-il.
La foi chrétienne lui procure à la fois un détachement et une incarnation dans les réalités du monde. Ce qui le sauve, c’est sa lucidité, non pas cynique et désabusée, mais tournée vers l’Essentiel : la victoire du Christ sur la Croix.

A la question d’une alliance avec l’islam face aux projets politiques fous, votre serviteur répond oui, au vu des intérêts d’une telle union, qui prévalent sur les dangers qu’elle comporte : quel intérêt de vouloir préserver une France culturellement homogène, mais qui aurait perdu son âme ? Au moins, garderait-elle sa liberté, y compris celle de devenir folle, diraient certains. Ce n’est pas mon opinion.

Votre serviteur affirme qu’une alliance avec l’islam est souhaitable, mais à la condition ultime d’être lucides. Les musulmans ne sont pas nos cousins spirituels. L’islam, en tant que système englobant l’individu, est inquiétant. La coexistence religieuse n’est pas sans risque.

Mais nous avons des atouts. La France, si elle redevient forte et fière d’elle-même, aura beaucoup moins de peine qu’en ce moment à intégrer les musulmans dans le creuset national. La transmission d’une histoire commune valorisée est une des clés de cette unité. L’affirmation d’un christianisme réveillé et dynamique en est également une.

Les enjeux sont énormes. Outre celui de freiner, grâce à des alliés objectifs, des stupidités politiques, il y a celui d’évangéliser les musulmans. Or la rencontre du Christ passe souvent par les personnes, par les discussions, par le partage.

Au nom des atouts de la France, au nom des enjeux, il faut essayer l’alliance avec les musulmans. Sans naïveté, avec prudence.


[1Même si, actuellement, ils modèrent leurs critiques contre le mariage gay, dans le but de convertir de nouveaux adeptes. Duplicité supplémentaire de cette multinationale religieuse : http://www.motherjones.com/politics/2013/04/prop-8-mormons-gay-marriage-shift

[2Preuve que revenir sur le mariage gay, fût-ce dans le fief historique du mouvement LGBT, est possible. A noter cependant que la Proposition 8 fut rendue inconstitutionnelle en 2013, car subsistait une union civile pour les couples de même sexe, qui cassait la logique d’égalité entre les citoyens. L’alternative de l’union civile fut donc le motif d’abolition du mariage : avis aux stratèges de l’UMP...

[3De l’aveu même de responsables du parti en privé, pourtant pro-LGBT.

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