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Interroger Chauprade

8 septembre 2014 Bougainville

Cet été, alors que le Moyen-orient s’enflammait, le nouvel élu au Parlement européen Aymeric Chauprade publiait une note digne de l’Ecole de guerre, intitulée « La France face à la question islamique : les choix crédibles pour un avenir français ». Cette prise de position a été interprétée comme un changement stratégique du Front national dans les relations internationales, et surtout vis-à-vis d’Israël, qualifié d’allié objectif face à l’islamisme sunnite.

Le manifeste de Chauprade coïncidait avec le silence ambigu du FN envers les manifestations propalestiniennes à Paris. On se souvient des efforts de Marine Le Pen, en 2012, pour se présenter comme bienveillante à l’égard d’Israël et des Juifs de France, envoyant Louis Aliot faire des visites dans l’Etat hébreu. Pourtant, la présidente du FN vient de recadrer Chauprade, indiquant que sa tribune n’engageait pas le parti, et relevait de sa stricte vision personnelle. Elle refuse donc de trancher entre une ligne traditionnellement hostile à Israël, dopée par Alain Soral et ses sbires, et une posture d’alliance de moindre mal contre l’islamisme.

La leçon de Chauprade aux écoliers FN

Pas de chance pour Aymeric Chauprade, son propos a été rapidement isolé sur un point polémique, alors qu’il s’agit d’une réflexion cohérente sur le Moyen-orient, et les relations entre la France et le monde arabe. On retrouve un des thèmes favoris du géopoliticien : la disparition des nationalismes arabes, détruits par les Etats-Unis, l’Arabie Saoudite et le Qatar (de la guerre d’Irak de 2003 au Printemps arabe) et l’avènement, sur leurs ruines, d’un islamisme sunnite menaçant.

La géopolitique n’a jamais été le fort de la droite dite « nationale », et a fortiori du FN. En témoignent les errances de certains de ses membres envers l’ex-Yougoslavie dans les années 1990, soutenant d’abord la Croatie nationaliste contre les Serbes réputés communistes (les « Serbolchéviques »), puis se découvrant une passion pour la Serbie contre les Kosovars albanais. On retrouve les mêmes affres s’agissant des chrétiens d’Orient. Longtemps, beaucoup défendaient les dictatures arabes de Saddam Hussein à Kaddhafi, réputées les protéger, sans chercher à savoir leurs réelles conditions de vie [1], et sans les replacer dans leur contextes nationaux. Aujourd’hui, face à la disparition de ces régimes, il leur est difficile de réfléchir à une nouvelle posture, comme le propose Chauprade.

Finalement, le problème de Chauprade, qui se réclame de l’école « réaliste » de la géopolitique, est de s’adresser à des individus pétris d’idéologie. La droite dite « nationale » envisage le monde selon certains prismes définis, selon des réflexes et selon sa culture propre. Elle se complaît dans le cliché, et réfute la complexité et la nuance, fatales au dogmatisme qu’elle réclame à ses fidèles. Le même constat est d’ailleurs à déplorer pour la quasi-totalité du monde médiatique et politique. Se rapprocher d’Israël, même du bout des lèvres, est donc inaudible dans un milieu, comme le résume un observateur averti, où beaucoup sont « racistes mais propalestiniens » [2].

Le sionisme en question

Plus que sa proposition d’intervenir militairement par des frappes sur l’Etat islamique, ce qui tranche complètement avec la ligne quasi-isolationniste du FN, c’est donc son appel à ne pas soutenir l’antisionisme, qu’il assimile à l’antisémitisme, qui provoque un blocage. Bruno Gollnisch, prompt à « queneller » il y a encore quelques mois, a accusé Chauprade de « reprendre le discours officiel des autorités israéliennes ».

Face à ces accusations, et à la bile de la mouvance Soral, certains l’ont instinctivement défendu. II est piquant de constater que les mêmes qui faisaient la promotion de « Jour de Colère » en janvier 2014 brûlent aujourd’hui l’antisionisme soralien qu’ils ont adoré hier. Mais en définitive, cette défense ne dit rien sur le fond. La polémique sur le « sionisme » supposé de Chauprade, ou son appartenance à la Grande loge nationale de France (branche de la franc-maçonnerie déiste et conservatrice, distincte du Grand Orient athée et ancré à gauche) montre bien la vue limitée et obsessionnelle de ses détracteurs comme celle de certains de ses défenseurs.

Interroger Chauprade, être libre

Aymeric Chauprade est sans doute un des hommes politiques les plus compétents en matière de géopolitique. Admettre cela n’est pas pour autant souscrire à tout ce qu’il affirme. En allant plus loin que la polémique « sioniste », il y a d’autres contentieux plus profonds.

D’abord, son engagement auprès de Poutine, qui, comme un peu partout sur la « réacopshère », vire à l’idolâtrie du « Tsar ». Précisons que, dans la guerre civile ukrainienne, c’est l’Occident qui est le principal responsable, en voulant arracher l’Ukraine à la sphère russe et l’attirer dans le camp de l’OTAN. La Russie riposte à une ingérence à ses frontières comparable à une tentative de la Chine d’intégrer le Mexique dans une alliance militaire dirigée contre Washington. Une confrontation avec la Russie est irresponsable, et nuisible pour l’Europe. Ceci étant dit, il est malhonnête de taire la brutalité des autorités russes envers leurs voisins, ou de l’excuser. Il est également vain d’espérer que la Russie vienne prendre la tête d’une alternative mondiale contre l’ordre américain. Moscou sert ses intérêts, et surtout ceux du clan au pouvoir. Quant à dire que la Russie défend les «  fondamentaux de la civilisation chrétienne », il est regrettable, là aussi, que nombre d’admirateurs de Poutine s’arrêtent à la façade, et ne voient ni l’instrumentalisation de l’Eglise orthodoxe par le régime (vieille tradition, me dira-t-on), ni le syncrétisme nationaliste opéré par Poutine, qui met la momie de Lénine sur le même plan que les reliques des saints russes [3]. A moins qu’ils ne le taisent sciemment.

Ensuite, son ralliement à la « remigration », nouvelle lubie en vogue : « Notre pays a accueilli des millions de musulmans. Une partie restera, une autre devra partir. ». Il est regrettable que ce récent dogme soit coloré de christianisme par certains, encore que la peinture employée s’écaille trop vite pour faire vrai. Malgré toute la prudence des Papes à laisser les États régler ce type de problèmes internes, croire ou laisser croire que l’Église catholique puisse accepter la « remigration » est un mensonge. Soyons précis : l’Eglise défend l’identité nationale, affirme que le migrant a d’abord le droit à ne pas émigrer, dénonce les effets néfastes de l’immigration de masse sur les pays hôtes et les pays de départ, mais n’a jamais donné un quelconque signe d’approbation à l’illusion « remigratoire ». Fût-elle « par charité », la remigration est une appréciation subjective, qui ne se trouve ni dans les Écritures, ni dans la Tradition chrétienne, ni dans les propos des Papes. Ceux qui la prônent sont cohérents avec leur vision politique, pas avec le christianisme.

Mais même sur le plan politique, c’est un sophisme et un chantage intellectuel que de prétendre que c’est la seule solution qui s’offre à nous. Le droit du migrant à ne pas émigrer, et la légitime défense des identités nationales ne débouchent pas logiquement sur une sommation de départ pour des milliers de personnes humaines vivant sur le sol français. Il existe des alternatives, et de nécessaires ajustements dont les pouvoirs civils doivent débattre, comme le droit du sang ou la politique de visas. La réponse chrétienne, quant à elle, est l’évangélisation, le réveil spirituel, pas la « remigration ». Il est d’ailleurs paradoxal de réclamer la dignité de l’enfant à naître, et d’oublier celle du Français d’origine maghrébine - l’inverse l’est tout autant.

Finalement, c’est le christianisme qui doit être l’élément de discernement ultime vis-à-vis de Chauprade. Celui-ci a rendu hommage au suicide blasphématoire de Dominique Venner, à Notre Dame en mai 2013. Pourtant, entre la « vieille religion des Européens », qui apporte sa froideur affective, une vision de l’homme faussée et un culte de la puissance, et l’Évangile, la promesse d’amour et de salut personnel, et le « Messie crucifié », il ne peut guère y avoir de points communs.

Chauprade n’est pas à idéaliser, comme personne d’autre sur terre. L’interroger, interroger les idées reçues, à droite, à gauche et ailleurs, c’est se poser la question de la liberté chrétienne par rapport à la Cause. Celle-ci ne remplacera jamais le Christ. Elle ne devrait même pas lui être subordonnée : le chrétien catholique dispose d’une liberté qui ne l’emprisonne nulle part. Il est l’homme sans Cause. C’est cela qui lui permet de survoler les polémiques idéologiques. Non qu’il s’en désintéresse, mais qu’il les voit à leur juste place, avec lucidité et détachement : « Nul ne peut servir deux maîtres. Car, ou il haïra l’un, et aimera l’autre ; ou il s’attachera à l’un, et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mamon. » (Matthieu 6 : 24-34).

Nieztsche écrivait à juste tire qu’il n’est pas de meilleure discipline que de penser contre soi. Le christianisme va plus loin : « la vérité vous rendra libre » (Jean 8:32).


[1La situation des chrétiens d’Orient, sous les régimes nationalistes arabes, n’était pas uniforme : en Egypte, ils étaient tenus à l’écart de la société par Moubarak, successeur d’Anouar el-Sadate, qui avait fait emprisonner le clergé copte. En Libye, la présence chrétienne était très faible. En Irak, les chrétiens étaient largement tolérés dans leur culte, à condition qu’ils n’évangélisent pas, mais n’avaient pas accès aux hautes fonctions, à moins de donner des gages de nationalisme baasiste (comme Michel Johanna qui se rebaptisa « Tarek Aziz », et fut le ministre des Affaires étrangères de Saddam). En Syrie, ils ont été associés davantage aux institutions du régime (le ministre de la Défense syrien tué en 2012, était un chrétien, Dawoud Rajiha), mais le chef de l’Etat et l’essentiel des dirigeants sont musulmans.

[2On pourrait ajouter, pour certains, fidèles au Pape sur le mariage et l’avortement, mais rebelles à son discours s’agissant des immigrés ; opposés au libéralisme, mais ennemis de l’Etat ; plus catholiques que les catholiques, mais schismatiques de cœur, anticléricaux et souvent méprisants des évêques.

8 septembre 2014 Bougainville

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