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Un sondage particulièrement intéressant vient de paraître dans La Vie. Interrogés sur leur proximité avec le Front national, 7500 Français partagent majoritairement ses valeurs identitaires… mais les catholiques pratiquants résistent davantage que la moyenne à l’adhésion au parti de Marine Le Pen.

En revanche, le sondage indique une convergence des catholiques avec le reste des Français sur plusieurs propositions portées par le FN, à l’exception de la peine de mort - n’en déplaise au chef de région aux grosses chevilles du pélé de Chartres de mai dernier, qui nous expliquait que c’était tout à fait compatible avec une vision catholique de la société.

Le sondage note également que, contrairement à leurs aînés, 50 % des catholiques de moins de 35 ans sont sensibles au discours du FN. La « Cathosphère » en est un bon exemple : le vent « Bleu Marine » a soufflé dans les cheveux de beaucoup, et ils sont nombreux, y compris au sein de cette gazette, a voir dans ce parti un allié utile sur le front du combat pour les valeurs, sinon le moindre mal à choisir dans le champ politique.

Devant cet enthousiasme, votre serviteur souhaite pour sa part convaincre ses frères en Christ de l’urgence de la réflexion. Non pas qu’il faille jeter l’opprobre sur ceux qui votent FN, beaucoup en ont trop soufferts, y compris de la part de membres du clergé [1].

Contrairement aux fonctionnaires de la représentation nationale de l’UMPS, fréquentant les mêmes cercles, courtisés par les mêmes groupes d’influence, le FN ne peut être jugé que sur son discours, et pas encore sur ses actes. Voter pour ce parti vierge de toute expérience corruptible du pouvoir, et de sanctionner par la même occasion le Système, est largement compréhensible.

D’autant que le FN correspond à l’état d’esprit majoritaire : Sarkozy l’a démontré en 2007 et en 2012, la droite ne gagne plus une élection au centre. Les Français sont avides d’un État fort et protecteur, rejettent l’Union européenne technocratique, se méfient de l’ordre mondial américain, et sont pris d’un vertige identitaire, avec une phobie grandissante de l’Islam.

Toutefois, la réflexion s’impose, à la lumière des limites vérifiables du Front national.

Le sectarisme suicidaire du FN

Depuis sa fondation, le Front national est un parti qui applique la préférence familiale. Il est entièrement au service d’un clan et de ses protégés ponctuels. Cette jalousie exclusive est mortifère, car elle préfère voir le navire sombrer, plutôt que de le voir arborer les couleurs d’un autre. On ne compte plus, depuis la scission mégrétiste, les cadres chassés pour avoir déplu ou résisté aux dirigeants du parti. Les électeurs FN votant pour l’étiquette plus que pour le candidat, les exclus, même après des années de bons et loyaux services, sont implacablement éliminés par les urnes (le député-maire Jacques Bompard, solidement implanté à Orange, est une exception).

Conséquence, parmi d’autres, de ce sectarisme : le manque de cadres, l’inexpérience de beaucoup, aggravée par un investissement variable quand ils sont aux affaires. Ainsi, Marine Le Pen, qui critique à juste titre l’absence de protectionnisme, sèche régulièrement la Commission du commerce international du Parlement européen, dont elle est membre.

Sectarisme également idéologique : il faut avoir été sympathisant MPF pour se souvenir de la violence des Frontistes envers les « traîtres », « Villiers le sous-marin jaune »... Le parti, victimisé, s’imagine seul défenseur de la plus grande France. Or, le FN n’a pas le monopole du patriotisme. Beaucoup ferraillent pour la souveraineté de notre pays à droite, même s’ils font face à des rapports de force souvent désavantageux au sein même de leurs mouvements.

Ce faisant, le FN est une machine à faire gagner la gauche. C’est une réalité factuelle : plus le Front est fort, plus la droite classique s’effondre, et donc plus les petits marquis de gauche s’installent. L’enjeu actuel pour le FN, s’il veut s’imposer, est non de pousser l’UMP à s’allier avec lui, mais de liquider ce parti. Ce qui prolongera pour un certain temps le règne fragile du PS sur une France ancrée à droite.

Islam et écologie humaine

Sur le fond, la ligne anti-islam du FN devrait interroger les catholiques. Le mariage gay, les polémiques autour des signes religieux, le débat sur la légitimité des croyants à s’exprimer sur la scène publique ont vu chrétiens et musulmans se retrouver dans la même barque, face à l’athéisme agressif et libertaire des élites [2]

Chez certains, toutefois, cette connivence ne va pas de soi. « Je préfère voter pour la municipalité sortante, de gauche et maçonnique, mais Française, plutôt que pour un candidat musulman croyant » confiait ainsi à l’auteur de ces lignes un prêtre résidant dans une ville-dortoir du Bassin parisien, où la très importante population musulmane pousse une liste communautaire pour les municipales.

Ce dilemme au sujet de l’islam, religion hégémonique, mais qui partage plus de valeurs avec les chrétiens que ces derniers avec la culture dominante, mériterait à lui seul tout un article. Nous y reviendrons.

Sur le fond également, l’écologie humaine, chère aux catholiques, n’est que de façade au FN. Que cela plaise ou non, le parti a moins fait que l’UMP opportuniste contre le mariage gay l’an passé : « Et après ? Le PACS est bien entré dans les mœurs  » se justifiait en privé le numéro 2 de Marine Le Pen, Florian Philippot.

Finalement, le Front national apparaît comme autant comme un opposant efficace que comme un défenseur paradoxal du système : allié utile de la gauche, et grenadier-voltigeur contre l’islam, pour se porter au secours de la culture occidentale actuelle.

Certes, le Front national semble le plus à même de répondre à la soif identitaire des Français. Mais il fait du Villiers sans les valeurs chrétiennes. Il a ses cautions catholiques pour attirer les électeurs, il parle de symboles (« les clochers » etc.), mais ne remet pas en cause le libéralisme culturel occidental, celui-là même qui suscite la déchristianisation. La vertu chrétienne du FN, déconnectée des autres, devient donc folle. Si la France est façonnée d’églises, c’est parce qu’elle a été faite de personnes qui croyaient en Dieu, et non d’individus attachés aux valeurs chrétiennes.

Cette liste de griefs pourrait tout aussi bien être dressée pour un autre mouvement. Comme envers chaque parti, les catholiques doivent donc être lucides, et avoir le cœur bien accroché. Ce qu’ils sont déjà, comme le montre le sondage de La Vie : leur conscience politique les met en garde contre les solutions expéditives.

L’archevêque de Lyon, Mgr Philippe Barbarin, pouvait ainsi apprendre en décembre 2011 aux journalistes de Canniveau 89 s’imaginant que les catholiques devaient voter à gauche, au nom de l’Évangile :

« … les catholiques sont libres et intelligents. Ils connaissent le message biblique, mais y sont-ils fidèles ? Jamais assez. A partir de là, ils en tirent les conséquences qui leur semblent les meilleures pour leur bulletin de vote.

Donc si on veut voter comme un chrétien, on se dit :

« A mon avis, pour la situation actuelle de la France, le plus apte à tenir cette fonction, c’est elle, c’est lui. »

J’aimerais qu’un chrétien ne vote pas selon « ses tripes ». Souvent, le vote est passionnel, sans doute pas assez mûri et pas assez préparé spirituellement. Les électeurs, les candidats, et ensuite les élus doivent avoir place dans notre prière. »

Gageons que le petit troupeau catholique restera un îlot d’espérance, de liberté, de solidarité et de créativité dans la masse morose française actuelle. Si le levain n’apporte rien à la pâte, il se dissout.


[1Il ne s’agit pas non plus de s’en prendre à La Vie, accusée ici ou là, de « gauchisme », ce qui est tout simplement faux. Il faut lire les articles de Jean Mercier ou de Jean-Pierre Denis pour constater que, indépendamment de leurs sensibilités politiques ou sociales, Jésus-Christ est au centre de leur travail. Ce qui n’est pas le cas de toutes les plumes de la « Cathosphère ».

[2Lors du rapport du Haut conseil à l’intégration sur le voile à l’université, beaucoup de chrétiens se sont reconnus dans l’ironie de l’association musulmane de Sciences Po, qui inventa des recommandations "laïques" officielles : cesser de penser à Dieu, obligation de porter des prénoms non-religieux... http://salaamscepo.com/2013/08/les-sept-recommandations-du-hci-auxquelles-vous-avez-echappe/

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