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[EUTHANASIE] « Personne ne peut s’opposer à une autorisation au cas par cas de l’euthanasie, voyons ! »

« Seigneur mon Dieu, dès aujourd’hui, j’accepte de votre main, volontiers et de grand coeur, le genre de mort qu’il vous plaira de m’envoyer, avec toutes ses angoisses, toutes ses peines et toutes ses douleurs. Ainsi soit-il. »

(Acte d’acceptation de la mort)

La dépénalisation de l’euthanasie repose essentiellement sur deux arguments : d’abord, sur l’idée que l’homme serait le seul propriétaire de son corps et le seul maître de sa vie ; ensuite, sur une conception de la dignité humaine qui nécessite d’éviter, à tout prix, la dégradation physique et mentale de l’individu, entrainant une diminution, jugée intolérable, de sa qualité de vie.

Or l’un comme l’autre de ces arguments est toujours, dans la pratique, défendu non d’un point de vue général, mais circonstanciellement, reposant sur l’idée qu’il y aurait toujours des cas dans lesquels l’euthanasie serait justifiée.

Il y a un parallèle manifeste entre cette approche et celle qui prévalut lors de la légalisation de l’avortement : Simone Veil précisait lors des débats autour du projet de loi portant son nom que, si la loi n’interdit plus, « elle ne crée aucun droit à l’avortement ». Ce qui signifiait que si droit il y avait, c’était le « droit à l’assistance médicale » pour mettre à exécution la décision d’avortement, limitée aux cas où la femme était en situation de détresse. Par la révision récemment adoptée consacrant un « droit fondamental » à l’avortement, le législateur a transformé une atteinte à la vie en « droit à porter atteinte à la vie ». Ce glissement imperceptible de l’exception vers la règle, il n’y a aucune raison qu’il ne se produise pas aussi pour l’euthanasie.

Le refus de s’engager sur cette pente impose donc, d’un point de vue catholique, de bien cerner chacune des raisons pour lesquelles, dès lors que les périmètres respectifs de l’acte de donner la mort et de celui de donner des soins, —qui ne se chevauchent jamais, — sont définis clairement, l’acte de tuer n’est, en réalité, jamais justifié.

Le respect de la vie, don de Dieu dont Il est seul à pouvoir disposer, ne peut souffrir d’aucune exception

La vie terrestre, dont la mort est le terme inéluctable, ne trouve son sens que dans la vie éternelle ; même souffrant ou inconscient, l’homme, créature de Dieu, conserve sa dignité d’être créé à Son image et à Sa ressemblance. Le respect de cette dignité ne peut souffrir d’aucune exception. Pie XII l’a fort bien rappelé dans une allocution à cent soixante-dix médecins chirurgiens des forces armées alliées, le 13 février 1945, qui mérite d’être citée in extenso tant elle pose clairement le périmètre du débat sur les soins du médecin à ses patients les plus gravement malades :

Vous apporterez dans la chambre du malade et sur la table d’opération quelque chose de la charité de Dieu, de l’amour et de la tendresse du Christ, le Maître médecin de l’âme et du corps.
Cette charité n’est pas un sentiment superficiel et non effectif ; elle n’écrit pas un diagnostic pour plaire ou se faire bien voir ; elle se refuse à considérer aussi bien les séduisants atours de la richesse que le misérable et déplaisant spectacle de la pauvreté et du dénuement ; elle est sourde aux invitations d’une méprisable passion qui chercherait une coopération dans le mal. Car c’est un amour qui embrasse tout l’homme, un frère en humanité dont le corps malade est encore vivifié par une âme immortelle que lient à la volonté de son divin Maître tous les droits dérivant de la création et de la rédemption. Cette volonté est clairement écrite pour ceux qui veulent bien la lire, d’abord dans la fin essentielle que la nature a manifestement attribuée aux organes humains, puis, de façon positive, dans le décalogue. Cet amour sincère exclura toute raison, si grave soit-elle, qu’on pourrait alléguer pour autoriser un malade ou un médecin, à faire ou à conseiller quelque chose qui contreviendrait à cette volonté suprême de Dieu.
[…]
Voilà pourquoi un médecin digne de sa profession, s’élevant jusqu’au sommet du dévouement désintéressé et intrépide à sa noble mission de guérir et de conserver la vie, méprisera toute suggestion qui lui sera faite de détruire la vie, si frêle et si humainement inutile que cette vie puisse paraître, sachant qu’à moins qu’un homme soit coupable de quelque crime méritant la peine de mort, Dieu seul et nul pouvoir terrestre ne peut disposer de la vie.

Contrairement à une opinion assez répandue, le raisonnement précité, énoncé d’une point de vue catholique, est partagé par des observateurs éloignés du catholicisme voire de toute pratique religieuse : ainsi pour Robert Badinter, ancien garde des Sceaux et principal artisan de l’abolition de la peine de mort, l’introduction d’une exception d’euthanasie dans le droit ne pourrait se faire sans nuire au droit à la vie, « le premier des droits de l’homme ». Il estime que le code pénal « a une fonction expressive et que, à ce titre il doit traduire les valeurs d’une société » ; « elle est à son plus haut niveau quand il s’agit de la vie et de la mort. Nul ne peut retirer la vie à autrui dans une démocratie » [1].

C’est souvent l’entourage du malade plutôt que ce dernier qui souhaite que ses souffrances soient abrégées

On est d’autant moins justifié à plaider l’existence de cas supposés « exceptionnels » dans lesquels l’euthanasie serait justifiée que, en réalité, les cas d’individus la demandant expressément pour eux-mêmes sont rares : la pression en ce sens vient le plus souvent de l’entourage qui, ayant une fois admis que la fin est inéluctable, désire que l’agonie se termine au plus vite. C’est pour se protéger eux-mêmes d’une image qui leur déplaît qu’ils demandent qu’on supprime, en raison de circonstances de l’espèce dont ils seraient les meilleurs juges, leur parent agonisant. De ce point de vue, on est fondé à se demander si les partisans de l’euthanasie considèrent qu’elle serait au service du malade ou de son entourage, voire de la société tout entière . Ces arguments sont tout simplement hors sujet, une fois encore dans tous les cas.

L’euthanasie revient à faire le mal pour qu’il advienne un bien

Rappelons ensuite que l’euthanasie, implique, dans tous les cas, de faire des exceptions à la règle selon laquelle il ne nous est pas permis de faire le mal pour qu’il advienne un bien, comme le rappelle saint Paul : « Et pourquoi ne ferons-nous pas le mal afin qu’il en arrive du bien (selon ce que quelques uns, pour nous noircir, nous accusent de dire) ? Ces personnes seront justement condamnées. » [2]

La volonté ne doit jamais porter sur le mal — ici le suicide — ni comme un moyen, ni comme une fin.

L’euthanasie pratiquée avec le consentement du patient s’assimile nécessairement à un suicide

Comme le rappelle le catéchisme du Concile de Trente, les exceptions au cinquième commandement ne concernent que quelques cas et l’euthanasie, sans être explicitement mentionnée, sort clairement de ce périmètre :

Il n’est pas défendu de tuer les bêtes ; puisque Dieu nous a permis de nous en nourrir, Il nous a permis par là -même de les tuer. Ce qui a fait dire à Saint Augustin : « Lorsque nous lisons ces paroles : Vous ne tuerez point, cela ne peut s’entendre des arbres qui n’ont aucune sensibilité, ni des animaux sans raison, parce qu’ils ne nous sont unis par aucun lien social. »
Il est une autre espèce de meurtre qui est également permise, ce sont les homicides ordonnés par les magistrats qui ont droit de vie et de mort pour sévir contre les criminels que les tribunaux condamnent, et pour protéger les innocents. (Quand donc ils remplissent leurs fonctions avec équité, non seulement ils ne sont point coupables de meurtre, mais au contraire ils observent très fidèlement la Loi de Dieu qui le défend. Le but de cette Loi est en effet de veiller à la conservation de la vie des hommes, par conséquent les châtiments infligés par les magistrats, qui sont les vengeurs légitimes du crime, ne tendent qu’à mettre notre vie en sûreté, en réprimant l’audace et l’injustice par les supplices. C’est ce qui faisait dire à David : « Dés le matin je songeais à exterminer tous les coupables, pour retrancher de la cité de Dieu les artisans d’iniquité. » […]
Par la même raison, ceux qui, dans une guerre juste, ôtent la vie à leurs ennemis, ne sont point coupables d’homicide, pourvu qu’ils n’obéissent point à la cupidité et à la cruauté, mais qu’ils ne cherchent que le bien public.
Les meurtres qui se font par la volonté formelle de Dieu ne sont point non plus des péchés. Les enfants de Lévi qui firent périr en un seul jour tant de milliers d’hommes ne commirent aucune faute. Après le massacre, Moïse leur dit : « Vous avez aujourd’hui consacré vos mains au Seigneur. »
Celui qui involontairement et sans préméditation donne la mort à quelqu’un, n’est pas coupable non plus. […] Ces sortes de meurtres ne sont ni volontaires ni commis à dessein, ils ne sauraient donc être mis au nombre des péchés.
Toutefois il est deux cas où nous pouvons être coupables d’homicide, sans qu’il y ait eu préméditation de notre part. En premier lieu, si quelqu’un vient à tuer son semblable, en faisant une action injuste ; par exemple, en frappant une femme enceinte à coups de pied, ou à coups de poing, de manière à causer la mort de son enfant ; sans doute il n’est pas volontairement cause de cette mort, mais il en est coupable, par la raison qu’il lui est absolument défendu de frapper une femme enceinte. En second lieu, si on donne la mort à quelqu’un par imprudence, et faute d’avoir pris les précautions et les soins nécessaires, pour éviter un tel malheur. […]
Et d’abord la loi défend le meurtre à tout le monde. Elle n’excepte personne ; ni riches, ni pauvres, ni puissants, ni maîtres, ni parents. Elle ne fait aucune distinction. Défense à tous de tuer. […]
Bien plus, défense de se tuer soi-même. Nul n’a assez de pouvoir sur sa propre vie, pour se donner la mort quand il lui plait. C’est pour cela que la Loi ne dit pas : vous ne tuerez point les autres, mais simplement : vous ne tuerez point.
Si maintenant nous examinons les différentes manières de commettre un meurtre, il n’en est point qui ne soit interdite par ce précepte. Non seulement il n’est permis à personne d’ôter la vie à son semblable de ses propres mains, ou avec le fer, la pierre, le bâton, le lacet ou le poison, mais il est encore défendu d’y contribuer de ses conseils, de ses moyens, de son secours ou de quelque manière que ce soit.

Les partisans de l’euthanasie ne font pas correctement la distinction entre l’acharnement thérapeutique et les soins dus dans tous les cas au malade

Le catéchisme publié par Jean-Paul II en 1992, dit Catéchisme de l’Église catholique, traite quant à lui explicitement du cas de l’euthanasie, en faisant la distinction entre l’acharnement thérapeutique, d’une part et les soins ordinairement dus au malade, de l’autre :

La cessation de procédures médicales onéreuses, périlleuses, extraordinaires ou disproportionnées avec les résultats attendus peut être légitime. C’est le refus de " l’acharnement thérapeutique ". On ne veut pas ainsi donner la mort ; on accepte de ne pas pouvoir l’empêcher. Les décisions doivent être prises par le patient s’il en a la compétence et la capacité, ou sinon par les ayant droit légaux, en respectant toujours la volonté raisonnable et les intérêts légitimes du patient.
Même si la mort est considérée comme imminente, les soins ordinairement dus à une personne malade ne peuvent être légitimement interrompus. L’usage des analgésiques pour alléger les souffrances du moribond, même au risque d’abréger ses jours, peut être moralement conforme à la dignité humaine si la mort n’est pas voulue, ni comme fin ni comme moyen, mais seulement prévue et tolérée comme inévitable. Les soins palliatifs constituent une forme privilégiée de la charité désintéressée. A ce titre ils doivent être encouragés.
 [3]

Il n’existe aucune souffrance que la médecine moderne n’est pas en mesure d’apaiser

L’euthanasie, nous dit-on, aurait pour but d’éviter au malade de grandes souffrances, souffrances inutiles puisque sa maladie est incurable. Ces propos sont tendancieux. Ils laissent entendre que les souffrances du malade ne peuvent être soulagées et que l’euthanasie est la seule façon d’y mettre fin. Or, cela est faux. De nombreux médecins affirment le contraire. Tel le professeur Julien Israël, cancérologue et membre de l’académie des sciences morales et politiques, qui écrit : « Il n’y a aucune douleur, aucune souffrance physique, que la médecine aujourd’hui ne puisse contrôler et apaiser. Je vous assure qu’une combinaison de soins locaux, de soins généraux et d’anti-dépresseurs permet au patient de ne pas souffrir [4]. »

L’acceptation de la souffrance et du genre de mort qui nous est réservé par la Providence est source féconde de grâces obtenues de Dieu

Même si ce dernier argument, capital, est à utiliser avec précaution tant il est facilement incompris dans une société qui rejette de plus en plus toute finalité surnaturelle à la vie, l’idée qu’il est souhaitable de « choisir sa mort » implique corrélativement de refuser la mort que la Providence nous a préparée. Là aussi, il s’agit d’un argument valable dans tous les cas, puisque aussi bien chaque individu reste investi, quelle que soit sa situation, de la même dignité et de la même situation aux yeux de son Créateur. La mort par auto-délivrance est ainsi une révolte contre l’ordre naturel et traduit, consciemment ou pas, l’influence d’un esprit de rébellion contre Dieu, à l’inverse de l’acceptation de la mort considérée comme bonne principalement si elle permet à l’âme d’être dans les dispositions nécessaires pour aller au Ciel.

À ce dernier égard, l’utilisation des analgésiques causant l’inconscience qui, nous l’avons vu, sort du périmètre de l’euthanasie pour entrer dans celui des soins palliatifs, doit toutefois être pratiquée de manière à ne pas faire perdre conscience au malade sans qu’il ait pu accomplir ses devoirs moraux (testaments, restitutions éventuelles à opérer) et, surtout, spirituels (confession sacramentelle, extrême-onction, viatique si possible). L’infirmière, si elle est chrétienne, doit impérativement diriger l’esprit du malade au-delà de ses souffrances et de l’angoisse de la mort menaçante, pour le ramener avec douceur dans l’espérance théologale et préparer son âme à la venue du prêtre et au moment décisif où, aussitôt qu’il aura rendu l’âme, il va paraître devant Jésus-Christ. Un acte de contrition, récité distinctement par elle contre le front du malade encore conscient mais peut-être déjà privé de ses sens externes, peut sauver une âme pour l’éternité. Et c’est bien là l’essentiel. Dans tous les cas sans exception.


[2Ro., III, 8.

[3Catéchisme de l’Église catholique (1992), 2276 à 2279.

[4Cité par l’abbé François Castel, L’Église catholique et l’euthanasie, cité dans La Sainte Ampoule n° 153, juin 2007.

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