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Espoir et humilité

19 avril 2012 Bougainville

Nous attendons tous d’avoir une idée de l’accord conclu entre le Saint-Siège et la FSSPX. A la grâce de Dieu, l’étiquette « intégriste » n’aura bientôt plus cours, sauf pour les quelques sectes qui s’enferreront dans leur folie sédévacantiste.

Si la nouvelle, annoncée hier soir par les spécialistes de cette étrange profession italienne que sont les « vaticanistes », de la signature par la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X du préambule doctrinal proposé par Rome se confirme, il faudra que le Peuple de Dieu laisse éclater sa joie et remercie le Ciel pour la patience et la bonté du pape Benoît XVI, mais aussi la confiance de Mgr Bernard Fellay.

Jusque tard dans la nuit, je regardais une nouvelle fois cet entretien accordé par le supérieur général de la « Frat’ » à la chaîne de télévision catholique canadienne Sel et Lumière, peu après la levée des excommunications et du scandale Williamson de 2009. J’étais étonné de voir que le contexte anglo-saxon est bien plus propice au débat et au dialogue sur ce sujet que le cadre passionnel gaulois… Le prélat, malgré ses accents un peu victimaires, semblait animé d’un amour sincère de l’Eglise, et faisait preuve d’une bonne volonté inattendue. Qui pouvait imaginer que la réconciliation entre catholiques allait se réaliser aussi vite ?

Il y a assurément eu trop d’irrationnel dans l’affaire « tradi ». Certains progressistes sont horripilés par le seul fait que le prêtre leur tourne le dos à l’autel. Des fidèles de la FSSPX éructent dès qu’ils entendent le seul nom du pape Paul VI. Il fallait aux différentes parties faire le pas nécessaire, dans la vérité, pour que tout catholique espère voir les blessures communes être peu à peu pansées.

La veille de ces évènements historiques, le journaliste Jean Mercier, de La Vie, faisait un bilan [1] avant l’heure de cette quête de l’Unité qui aura habité l’âme du Saint-Père depuis son accession au Trône de Pierre. Il faut citer de larges passages de son analyse combien elle est intelligente et charitable :

« Benoît XVI est-il le crypto intégriste que certains décrivent ? L’accusation est ridicule. L’homme, comme nous l’avons déjà expliqué, est à l’opposé de la pensée intégriste, qui affirme par exemple que l’Eglise ne peut pas évoluer. A rebours de ce fixisme, il a béatifié le cardinal John Henry Newman, qui avait théorisé le développement du dogme dans l’Histoire. Par ailleurs le pape n’a eu de cesse de valoriser le Concile Vatican II, bête noire des fidèles de Mgr Lefebvre. Ses déclarations et ses prises de position envers l’œcuménisme et les autres religions en sont d’autres preuves.
 
Sa motivation est ailleurs : résoudre les fractures au sein de l’Eglise (…) Le pape est-il vraiment dupe de la bonne volonté des Lefebvristes de se réconcilier en profondeur avec la Grande Eglise ? Sans préjuger de la pureté d’intention de ces derniers, il est évident qu’ils n’ont jamais renié leur posture de fond contre le Concile et qu’ils ne le feront jamais. La demande de levée des excommunications ne s’est accompagnée d’aucun repentir sur la désobéissance de 1988. (…) au-delà de la possible « mauvaise foi » de ses interlocuteurs, qui sont des clercs (rappelons que la Fraternité est un « mouvement » clérical), le pape sait que le salut de nombreux laïcs est en jeu, des braves gens attachés à des paroisses pour des raisons affectives et familiales et qui ont le droit à une normalisation de leur statut ecclésial. Un évêque français me disait récemment que la plupart des intégristes sont des gens ultra blessés. Le pape panse donc ses brebis en danger. (…) Benoit XVI est convaincu du bien-fondé de Vatican II et de ses décisions, mais il est critique sur ce que les catholiques en ont fait ensuite, notamment dans les pays occidentaux. Il sait que les intégristes agitent l’épouvantail du Concile à partir d’une certain nombre d’excès post conciliaires mais il ne veut plus que ce moment de l’Histoire de l’Eglise, certes essentiel, devienne un abcès de fixation pour une désunion des catholiques. Par ailleurs, il a toujours regretté que l’on ait rejeté des formes traditionnelles de la foi et de la liturgie d’avant Vatican II. Il estime probablement que les Lefebvristes ont un rôle à jouer dans une réappropriation du patrimoine rituel catholique.
 
(…) On mesure ici combien cette volonté de dialogue et de restauration de l’unité fonctionne, du côté du pape, comme une série de paris sur l’avenir, osés dans la confiance. »

Pour ma modeste part, c’est avec cette même confiance et une humilité filiale que j’adhère au grand dessein du Saint-Père. Je suis impatient de voir les fruits de ce rapprochement se matérialiser par un nouvel élan pour l’évangélisation. Mais mon amour de l’Eglise et ma joie de voir l’Unité en passe d’être retrouvée ne m’empêchent pas de relever quelques points que j’aimerais ardemment voir éclaircis au plus vite. Contrairement à beaucoup, je ne m’offusquerai certainement pas d’une plus large diffusion de la Messe de Saint Pie V, engagée par le Saint-Père, et qui est un véritable trésor pour l’Eglise. Je considère les deux formes du rite romain comme étant complémentaires et nécessaires, tout comme je suis « pour », du haut de mon humble avis de laïc, que l’on introduise dans la « messe de toujours » certaines modifications prévues par le Concile, comme la communion au Corps et au Sang du Christ, et que l’on libéralise d’autres formes particulières de la liturgie, comme le Book of Divine Worship anglican, approuvée par Rome pour les Ordinariats de la Chaire de Pierre et Notre-Dame de Walsingham.

Cependant, il faut bien être conscient que cet accord intervient alors que peu de choses sont réglées sur le fond. Jeudi 12 avril dernier, devant des journalistes à Paris, l’abbé Laurent Touze, de l’Opus Dei, avait pointé les problèmes très concrets que les membres de la FSSPX posent à leurs interlocuteurs catholiques : « Leur théologie commence à Grégoire XVI (1831-1846) et s’arrête à Pie XII (1939-1958). Leurs manuels de références datent du début du XXe siècle. Leur attachement à la lettre des textes est presque pathologique  ». Il avait également interrogé leur capacité à accepter la diversité et le jeu en équipe des diocèses, comme cela a récemment été demandé à l’Institut du Bon Pasteur.

En tant que catholique lambda, je m’interroge.

Outre Mgr Richard Williamson, que penser d’un Mgr Bernard Tissier de Mallerais, qui, interviewé en août 2009 par la revue américaine The Angelus, parlait comme un Témoin de Jéhovah : « Nous vivons la grande apostasie dont parle saint Paul aux Thessaloniciens  » ? Que penser de ses conseils Kinder-Küche-Kirche adressés aux jeunes du XXIe siècle : « Pour les jeunes gens, des livres sur la royauté sociale du Christ. Pour les jeunes filles, des livres de cuisine, de couture, et pour aménager la maison » ?

Que penser, plus proche de nous, d’un abbé Régis de Cacqueray, supérieur d’un District de France scandaleusement politisé, qui, dans ses vœux de 2012, conspuait… Harry Potter (!) et maudissait encore Benoît XVI : « Les hommes d’Eglise et le pape lui-même se sont fourvoyés » ?

Je m’interroge sur certains enseignements en vogue dans la FSSPX. Par exemple, ce qu’on appelle mièvreusement « l’antijudaïsme traditionnel » sur divers sites et forums, qui ne me semble pas aller de pair avec le dialogue engagé par Jean-Paul II et Benoît XVI avec le peuple de l’Ancienne Alliance, qui ne s’oppose pas – au contraire ! – à une annonce charitable de la Bonne nouvelle.

Je me pose en outre cette question : hors de ses fiefs, la Tradition fait-elle de l’évangélisation ? Ou s’y oppose-t-elle parfois de manière grossière, en faisant fuir les non-croyants par des manifestations dignes des processions armées de la Ligue à Paris en 1590 ? C’est ce scrupule qui m’a poussé à critiquer, peut-être avec une certaine indélicatesse, l’exutoire collectif qui se tint cet automne à l’occasion des pièces de Castellucci et Garcia, au nom d’une théocratie catholique fantasmée.

J’attends également des autorités de l’Eglise qu’elles agissent avec plus de fermeté envers ces clercs revenus à Rome ces dernières années, qui se sont cependant baladés avec gourmandise sur la frontière du schisme. Je pense notamment à l’abbé Christophe Héry et à sa très peu charitable charge contre la Messe Paul VI, « messe des Lumières  » : « La prière sur les offrandes substituée à l’offertoire traditionnel dans la messe de Paul VI illustre à merveille l’esprit de la liturgie apparue après Vatican II, sous une lueur qui évoque à s’y méprendre la lanterne sourde des Lumières  ». Ce qui est ici remis en cause est le rite ordinaire, qui s’inspire de la bénédiction juive du repas prononcée en Son temps par le Christ : Baroukh ata Adonaï, Elohènou, melekh ha olam, borè peri hagaffen, « Béni es-Tu, Seigneur, notre Dieu, Roi de l’univers, Qui crées le fruit de la vigne.  » Or, pour ce prêtre un tantinet pharisien, le « Dieu de l’univers » ne peut être qu’un code secret pour évoquer « l’Être suprême de Voltaire ou le Grand Architecte des Maçons »… Au secours !

J’observerai enfin avec attention les suites du rapport de la visite canonique de Mgr Pozzo, secrétaire de la Commission pontificale Ecclesia Dei, auprès de l’Institut du Bon Pasteur et de son fondateur, l’abbé Philippe Laguérie [2]. Un prêtre que j’apprécie beaucoup pour son zèle apostolique et sa radicalité évangélique, moins pour ses déclarations à l’emporte-pièce sur Vatican II.

En rentrant à la maison, certains vont devoir accepter que leur libre-examen de l’Eglise soit remis en question. « Manifestement ces sacres [les ordinations illégales de Mgr Lefebvre de 1988] étaient de Dieu  », écrit l’abbé de Tanoüarn ? Quelques siècles auparavant, Mélanchthon aurait très bien pu poursuivre : « Martin Luther se serait offusqué qu’on le considère comme dépositaire de la légitimité ecclésiale. »

Lors de la messe chrismale du Jeudi saint, en la basilique saint-Pierre de Rome, le Souverain pontife avait délivré une homélie qui sonnait autant comme un bilan aux fidèles de la FSSPX que comme un avertissement aux ridicules rebelles autrichiens de la Pfarrer Initiative :

« Ce qui est demandé, c’est une configuration au Christ, et en ceci nécessairement un renoncement à la si vantée autoréalisation. (…) La désobéissance est-elle un chemin pour renouveler l’Eglise ? (…) Peut-on percevoir en cela quelque chose de la configuration au Christ, qui est la condition nécessaire de tout vrai renouvellement, ou non pas plutôt seulement l’élan désespéré pour faire quelque chose, pour transformer l’Église selon nos désirs et nos idées ? »

Il ne faut pas avoir de nostalgie pour une forme de sainteté passée. Dieu nous veut saint pour le temps dans lequel Il nous place. Le cardinal John Henry Newman, pour parler de la Tradition de l’Eglise, parlait du grand fleuve de la Tradition, avec ses confluents et ses courants. C’est dans cette grande Tradition que nous devons nous réconcilier.

19 avril 2012 Bougainville

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