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Catholiques catastrophiques : quand foi rime avec burnout

Le thème du burnout émerge au début des années 1970, mais fait sa véritable entrée sur le tapis rouge des médias au début des années 2010. Ayant plus que la côte ces dernières années, on le voit partout et présenté sous toutes ses coutures. Mais si nous faisions un peu plus connaissance avec ce nouveau venu aux allures de mijaurée.

Dédale préparant des ailes pour Icare, par Louis Cheron

Du verbe to burn out, signifiant littéralement « griller » comme cela arrive à un circuit électrique ou une prise, il désigne un syndrome de surmenage professionnel. Le salarié, en raison de demandes excessives d’énergie, de force ou d’investissement au travail, s’enraye, surchauffe, jusqu’à frôler le risque de l’explosion et totalement disjoncter. En gros, Monsieur Dupont, ayant voulu faire trop de zèle ou victime d’un manager toxique, peu à peu s’épuise, s’use, jusqu’à se brûler les ailes, tel le damné Icare ayant voulu trop s’approcher du soleil.

Depuis quelques années, c’est le grand bal : magazines de psychologie, presse spécialisée, médecins psychiatres, cercles des professionnels RH et même les blogs de bien-être au travail en raffolent, et en font un merveilleux ragoût que tout un chacun peut manger à sa sauce.

Une proposition de loi a même été réalisée en février 2018, qui visait à "reconnaître comme maladies professionnelles les pathologies psychiques" liées au travail, initiée par François Ruffin, et qui fut finalement… rejetée. [1]

Alors, burnout : fléau ou phénomène de mode, info ou intox ? Qui n’a pas entendu un de ses amis, à l’air brillamment pompeux, se passant une main dans les cheveux et nous asséner un très direct mais plus ou moins à l’aise « Oui, moi j’ai déjà fait un burnout » ? Mais quel est donc cet invité surprise, déployant ses ailes tel un oiseau de proie au-dessus des jeunes générations - et des plus anciennes aussi malheureusement - ?

Pourtant, sans vouloir affoler le peuple, la situation est loin d’être aux réjouissances, et les sonnettes d’alarme tirées ne semblent pas être si vaines. Telle une pandémie qui prolifère, on ne sait plus comment l’arrêter et il dévore tout sur son passage.

De plus, la fille aînée de l’Eglise n’est malheureusement pas en reste dans ce courant : en effet selon l’Observatoire de la Santé au Travail, plus de 30 000 personnes seraient concernées en France par l’épuisement professionnel, au moins 35% des salariés sont dans un niveau dépressif élevé et 24% en situation d’hyperstress.

Aléas obligatoires d’un monde de l’entreprise prédateur et sans pitié me direz-vous ? Conséquence ignominieuse de la déshumanisation du monde de l’entreprise, due à la taille inhumaine des structures et plus profondément, de l’abandon des valeurs chrétiennes par la société occidentale ? On n’a pas encore entendu parler de burnout dans les caves des couturières du Bangladesh ! Peut-être cela joue-t-il, mais le phénomène, malheureusement, est loin d’épargner la sphère chrétienne.

On en parle peu, comme un tabou, de peur d’être cloué au pilori. A demi-mots, certains amis qui furent confrontés à cela se livrent pourtant et témoignent : « L’Eglise est inhumaine par bien des aspects. Dans le milieu associatif par exemple, nos interlocuteurs se permettent de nous répondre de manière scandaleuse parfois, car ils savent que nous sommes comme eux de « gentils cathos » et qu’ils sont issus du même « cercle ». Ils estiment sans doute que nous avons fait vœu d’auto-flagellation éternelle. Ils font des choses qu’ils ne se permettraient pas avec des non-cathos. »

Le catholique serait donc le bouc émissaire en entreprise ? Même pas, puisqu’il s’agit bien ici de catholiques entre eux, entassés les uns sur les autres dans des organismes telles des sardines dans une boîte, et qui s’entre-dévorent. La parole est dure, violente. Mais crûment vraie. Les voix n’osent pas se lever dans un carcan fermé, mais quelques bruits froissent ce silence d’or.

Des salariés, laïcs, bénévoles, mais même des religieuses ou des prêtres sont identifiés comme touchés par cette plaie. Je me souviens d’un café pris avec une amie il y a quelques semaines : la jeune femme, le visage doux et fier glisse entre deux phrases, la bouche tremblante et les yeux dans le vague : « L’Eglise est trop exigeante et ses dirigeants sont trop durs. On en souffre vraiment et on se demande parfois où est le Christ derrière tout ça. »

Responsables de séminaires, Présidents d’associations caritatives, Directeurs d’EHPAD ou même d’entreprises, imposent souvent en interne l’exigence comme étant la vertu des âmes supérieures. Au détriment parfois de la charité, dont ils se prônent superbement d’être les représentants en externe ; étant régulièrement cassants, agressifs et créant une ambiance de travail délétère.

Voici un rapide florilège glané dans des discussions : « Mon responsable me demande de ne pas compter mes heures, d’arriver vers 8h le matin et parfois de partir après 22h… ou de dormir sur place. » Ou encore : « Mon employeur m’a déjà dit « quand on travaille pour le Seigneur, on ne compte pas ! », apparemment, il ne compte pas non plus mon salaire, car j’ai du mal à terminer les fins de mois. »

Saint Paul dit : « Je ne me suis point relâché du travail afin de n’être à charge à personne ». [2]. Certes, mais cela est-il une excuse pour pousser certains au bout du rouleau ? Ces certains sont censés être nos frères en Christ, les autres membres de notre propre corps, notre prochain que nous devons aimer comme nous-même.

Réfléchissons deux minutes, regardons-nous dans la glace, et répondons-nous en conscience : oserions-nous nous infliger les mêmes plaies que celles que nous infligeons à nos congénères ? Oserions-nous dire en face que nous nous aimons, si nous nous faisions le même mal que celui que nous leur faisons parfois ?

« En effet, ma façon d’agir, je ne la comprends pas, car ce que je voudrais, cela, je ne le réalise pas ; mais ce que je déteste, c’est cela que je fais. […] Je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas. » Que Saint Paul était divinement inspiré en écrivant ces quelques mots...

Dans cette sphère où flirtent de manière ambivalente vie professionnelle et vie privée, les salariés eux-mêmes ne sont pas toujours au clair avec eux-mêmes. « Dans une autre entreprise, je n’accepterais pas de donner autant. Mais là, ma boîte travaille pour le Seigneur, donc je ne compte pas et je donne tout… ». Mais est-ce vraiment ce que le Christ nous demande ? De tout « donner », ou plutôt de tout flinguer, en servant le jour pour les meilleures causes, mais en étant absent le soir quand les enfants se couchent, en ne pouvant jamais assister au concert de fin d’année de notre grand-mère alors que cela lui ferait tant plaisir et que les moments de qualité avec elle se font rares. Tout perdre, au point de risquer même de manquer la dernière messe du Dimanche, car, dit-on, « j’ai trop de travail » ?

Beaucoup de patrons disent aujourd’hui « Donnez tout, c’est pour le Christ ». Mais si, au lieu d’inciter notre « prochain », que nous considérons parfois comme bien lointain de notre charité, à se donner davantage, nous nous vidions nous-mêmes, au lieu de chercher à nous remplir des efforts des autres. Si nous nous donnions-nous d’abord, entièrement, totalement, follement, sans compter. Mais dans le bon sens (!), et pas de la manière biaisée dans laquelle le monde voudrait tant nous voir chuter. Cela nous rendrait certainement le poids de notre conscience plus léger sur la balance de cette terre, et sur celle du dernier jour.

Enfin, si nous pensions davantage à cette phrase du Christ qui nous dit « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés », nous pourrions nous souvenir que Jésus n’a rien demandé ; au contraire, Il a tout donné… Mais pour La seule vraie bonne cause : l’Amour.

Marie Montbard

[2Seconde Epitre de Saint Paul aux Corinthiens

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