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Bâtir l’unité des catholiques

Cet article prend part à une controverse. Il est une réponse à « L’unité retrouvée des catholiques », publié sur le site Aleteia par un frère bénédictin. Ce dernier article répondait lui-même à un texte de Guillaume Bernard, publié sur le même medium, et intitulé « L’unité perdue des catholiques ».

Depuis un certain temps, il est de bon ton de disqualifier systématiquement les observations que tout un chacun est amené à formuler sur la liturgie dite « conciliaire », a fortiori s’il en déduit une préférence pour l’ancien missel tridentin. Soit on trouve ces observations « secondaires », soit leur formulation même les fait soupçonner de vouloir faire table rase de la réforme liturgique. Qu’il s’agît d’Agatha Christie, Serge Lama, Paul Claudel, Jean Fourastié, Michel Galabru ou du cardinal Ratzinger, les personnalités critiques furent nombreuses et diverses. Aujourd’hui, presque 50 ans après la réforme, elles gagnent en visibilité. Le dynamisme supposé ou au moins la résilience des communautés attachées à la liturgie traditionnelle, le réel attrait d’une partie des jeunes catholiques pour le rite ancien, ou le succès actuel du cardinal Sarah auprès de nombreux prêtres diocésains, témoigne de ce que la réforme liturgique suscite des réserves, pas seulement pour ce qui ne tient qu’à ses formes actuelles ; et que l’ancien Missel possède, de façon contingente ou substantielle, des vertus qui semblent faire défaut ailleurs.

I. – La messe n’est pas le lieu d’un étonnant « concours de tradition ». C’est assurément mal comprendre la Tradition que de la concevoir comme la recherche fanatique de la conformité aux pratiques anciennes. Ce genre de démarche ne peut conduire qu’à des tentatives archéologisantes au mépris du génie de chaque époque. Le cardinal Ratzinger a décrit cette tentation à propos du mouvement liturgique :

Le fanatisme archéologique et le pragmatisme pastoral – qui est généralement une forme pastorale de rationalisme – sont également faux. Ces deux-là peuvent être décrits comme des jumeaux impies. La première génération de liturgistes était pour la plus grande part des historiens. C’est pourquoi ils étaient enclins au fanatisme archéologique : ils essayaient de déterrer la forme la plus ancienne dans sa pureté originelle ; ils ont regardé les livres communément utilisés, avec les rites qu’ils offraient, comme l’expression de la prolifération rampante à travers l’histoire d’excroissances subalternes qui furent le résultat de mauvaises compréhensions et de l’ignorance du passé. [1]

Suivant Louis Bouyer, « la Tradition est un modèle vivant, donné une fois pour toute, dans ce qu’il a d’essentiel, par le Christ et ses Apôtres, et ce modèle doit être vécu à travers les âges [...]. » [2] Adrien Nocent ajoute : « Celle-ci [la liturgie] ne consiste pas dans l’observance d’une formule détaillée qui exclut tout changement et tout progrès, comme elle ne peut être non plus l’objet de remaniements inconsidérés de la part des individus. » [3] Dire que le nouveau missel serait « plus » traditionnel que le missel de saint Pie V n’a donc aucun sens. Soit un missel est traditionnel, soit il ne l’est pas. Mais il n’y a pas entre eux de classement futile. En revanche, certaines observations vis-à-vis de la réforme liturgique gardent leur valeur ; ainsi de cette impression qu’a donnée le missel de Paul VI de « remaniement inconsidéré » plutôt que de « progrès ». On trouvera de l’intérêt à comparer la méthode, la nature et l’ampleur de la dernière réforme liturgique par rapport aux précédentes. [4]

II. – Les laïques ordinaires, quoique reconnaissants aux moines bénédictins de les porter dans la prière, n’ont guère la possibilité de trouver le dimanche une messe suivant le missel du bienheureux Paul VI dite en latin et chantée en grégorien, même en habitant en ville, ou en consentant à faire beaucoup de route chaque dimanche. Ceux qui en sont injustement privés, au mépris des prescriptions du concile Vatican II, ne sont pas que des braillards renfermés ou des « fugueurs » compulsifs. Pour prier avec du grégorien, leur meilleure chance est encore de pouvoir compter sur un prêtre de la fraternité Saint-Pierre, ou de quelque autre communauté traditionnelle, à défaut d’avoir un bénédictin de bonne composition sous la main. D’ailleurs, certains demeurent fidèles à leur paroisse, en dépit de la liturgie, et d’autres acceptent très volontiers de passer de l’une à l’autre forme. Des fidèles se réjouissent également lorsqu’un évêque généreux accepte que la forme traditionnelle puisse s’épanouir dans un authentique cadre diocésain, c’est-à-dire au sein d’une paroisse, avec des prêtres diocésains.

Il serait bon de cesser de considérer les adeptes du missel de saint Jean XXIII comme des cousins un peu honteux qu’on n’admet pas aux réunions de famille parce qu’ils bavent dans la soupe. À cet égard, que signifie affirmer que « la permission de célébrer selon la forme tridentine est une autorisation ad duritiam cordis, c’est à dire “À cause de la dureté du cœur” » ? Si je ne fais à l’auteur de cette phrase le procès de croire qu’il juge ainsi les reins et les cœurs de certains fidèles, j’aimerais lui rappeler que Benoît XVI estimait que c’est par « amour » de l’ancienne liturgie que certains lui sont demeurés fidèle, et que d’autres s’y intéressent. Ces « juste aspirations », suivant la formule de saint Jean-Paul II, peuvent-elles être le fruit d’une « dureté du cœur » ?

III. – La solution n’est donc pas dans un discours, qui, de part et d’autre, consiste à trouver chez son voisin une plus grande « dureté de cœur ». Ce phénomène, qui procède d’une logique victimaire et moralisatrice, nuit profondément à l’unité de l’Église. Les exemples foisonnent dans un sens comme dans l’autre : ces séminaristes « traditionalistes » (la formule est savoureuse chez celui qui s’inquiète de prouver que le missel de Paul VI est le plus traditionnel) que l’on brocarde parce qu’ils ne souhaitaient pas assister à une messe en forme ordinaire ; ces prêtres qui refusent les concélébrations ultra-massives et souvent désordonnées de la messe chrismale (même si le droit canonique leur accorde le droit de ne pas concélébrer). Accuser les « traditionalistes » de constituer une communauté renfermée et fuyant leurs frères pratiquant la forme ordinaire ne correspond pas à beaucoup de réalités vécues. C’est aussi un procès que l’on peut facilement retourner : accueille-t-on toujours volontiers les fidèles de la forme extraordinaire ? Respecte-t-on leur sensibilité ? Les fidèles de la forme ordinaire s’intéressent-ils à ceux de la forme extraordinaire ? L’évocation de tous ces exemples plus ou moins convaincants ne fait qu’exprimer des oppositions stériles.

Il ne suffit pas non plus d’appeler à une simple tolérance, sans quoi, on laisse la porte ouverte à de possibles dérives. Il y a des revendications qui ne sont pas acceptables. Bien sûr, un évêque gagnera à faire preuve de libéralité pour contenter de légitimes sensibilités liturgiques. Mais cela ne peut se faire que dans la limite de ce qui est autorisé, avec sagesse, et en respectant authentiquement l’esprit des textes, et non seulement la lettre. Deux exemples : la langue latine et le chant grégorien. Ils ont presque disparu de la messe dans une très grande majorité de paroisses. Or, la constitution conciliaire Sacrosanctum Concilium, elle, ne laisse pas place au doute : « L’usage de la langue latine, sauf droit particulier, sera conservé dans les rites latins. » [5] Et plus loin : « L’Église reconnaît dans le chant grégorien le chant propre de la liturgie romaine ; c’est donc lui qui, dans les actions liturgiques, toutes choses égales d’ailleurs, doit occuper la première place. » [6] Est-ce à cause d’une exceptionnelle « dureté du cœur » que les ordinaires ont fait autant de dérogations jusqu’à faire disparaître la norme ?

IV. – Reprenant les aspirations du Mouvement liturgique, la priorité devrait être de mieux former les prêtres et les fidèles, quelle que soit leur sensibilité liturgique, pour que chacun participe mieux, suivant sa place, et d’abord intérieurement, au mystère eucharistique. Cette formation pourrait raréfier les terribles contre-sens qui germent dans des esprits mal informés, et fleurissent sous diverses plumes.

Le sens de la célébration liturgique est un excellent exemple. À la question « croyez-vous vraiment [...] que le Christ ait célébré la cène dos aux apôtres (sic) ? », je réponds savoir que le Christ n’a pas célébré la cène face aux apôtres car il a célébré la Cène dans le même sens qu’eux. Je renvoie volontiers à Louis Bouyer, dans Architecture et liturgie :

L’idée qu’une célébration face au peuple ait pu être une célébration primitive, et en particulier celle de la Cène, n’a d’autre fondement qu’une conception erronée de ce que pouvait être un repas dans l’antiquité, qu’il fût chrétien ou non. Dans aucun repas du début de l’ère chrétienne, le président d’une assemblée de convives ne faisait face aux autres participants. Ils étaient tous assis, ou allongés, sur le côté convexe d’une table en forme de sigma, ou d’une table qui avait en gros la forme d’un fer à cheval. L’autre côté était toujours laissé libre pour le service. Donc nulle part, dans l’antiquité chrétienne, n’aurait pu survenir l’idée de se mettre « face au peuple » pour présider un repas. Le caractère communautaire du repas était accentué bien plutôt par la disposition contraire : le fait que tous les participants se trouvaient du même côté de la table. [7]

« Il en résulte, écrit encore Louis Bouyer, que la messe dite ”face au peuple” n’est qu’un total contre-sens, ou plutôt un pur non-sens ! » [8] Admettons-le : la question initiale paraît assez péremptoire, tout à coup. Ne pas faire droit à ces observations, c’est ignorer des études récentes [9] et, plus fondamentalement, se méprendre sur le sens communautaire de l’orientation.

Sur ce point comme sur d’autres, revenir à la messe ad orientem va dans le sens d’une « réforme de la réforme », c’est-à-dire d’un louable effort de purification des pratiques qui ont pu amoindrir ou contrarier l’intelligence et la vie de la célébration du mystère eucharistique. Nous nous réjouissons donc qu’on critique intelligemment la « liturgie conciliaire », si cela peut susciter des progrès, et faire un sort à la litanie des demi-vérités ou des assertions hasardeuses trop souvent entendues. Nous n’acceptons pas, en revanche, les procès d’intention, les proclamations victimaires, les postures moralisatrices. Ma citation conclusive du pape François sera un brin plus courte : « Qui suis-je pour juger ? »


[1Joseph RATZINGER, « Preface », pp. 11-12, in Alcuin REID, The Organic Development of the Liturgy, Ignatius Press, San Francisco, 2005 (traduction de l’auteur depuis l’anglais).

[2Louis BOUYER, La vie de la liturgie, coll. Lex Orandi, n° 20, Le Cerf, Paris, 1956, p. 98.

[3Adrien NOCENT, La messe avant et après saint Pie V, Beauchesne, Paris, 1977, p. 46.

[4Sur la notion de « développement organique » de la liturgie : Alcuin REID, The Organic Development of the Liturgy, Ignatius Press, San Francisco, 2005.

[5CONCILE VATICAN II, constitution Sacrosanctum Concilium, n° 35, Editions du Centurion, 1967, p. 166.

[6Id., n° 116, p. 197.

[7Louis BOUYER, Architecture et liturgie, Le Cerf, 1967 (2009), pp. 49-50.

[8Louis BOUYER, « Postface pour l’édition française », p. 67, in Klaus GAMBER, Tournés vers le Seigneur !, Éditions Sainte-Madeleine, 1993.

[9Cf. Michael Uwe LANG, Se tourner vers le Seigneur, Ad Solem, 2006.

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