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[EX-LIBRIS] L’enseignement de l’ignorance de Jean-Claude Michéa

Recension de l’ouvrage de Jean-Claude Michéa, L’enseignement de l’ignorance, publié en mai 1999, Climat, Paris, 111 pages.

Contrairement à de nombreuses personnalités de gauche, le philosophe montpelliérain Jean-Claude Michéa, qui sait faire la distinction entre la gauche et le socialisme, a toujours considéré que le niveau scolaire français s’est effondré depuis 1968. En bon anarchiste-conservateur, fidèle disciple en cela de Georges Orwell, Michéa n’est pas un adepte du progressisme capable de transformer des échecs retentissants en succès éblouissants. En somme, le philosophe anti-utilitariste n’apprécie guère les pédagogistes de l’Éducation Nationale. Il a même commis un livre pour étayer sa position : L’enseignement de l’ignorance. Au fondement de ce titre apparemment antinomique, on peut sans doute trouver la phrase de Lichtenberg qui figure en exergue de l’ouvrage :

« Aujourd’hui on célèbre partout le savoir. Qui sait si, un jour, on ne créera pas des Universités pour rétablir l’ancienne ignorance ? »

Pour Jean-Claude Michéa, la prophétie du philosophe des Lumières allemandes s’accomplit sous nos yeux. Comme tout le monde, il constate que l’indéniable chute du niveau de civilité de la société a aussi contaminé l’école : déracinement, disparition de la politesse, destruction de la cellule familiale et des structures sociales. D’après l’auteur, l’ignorance, définie comme la perte de l’intelligence critique, est devenue le fondement et la finalité de notre système éducatif. Le capitalisme dans lequel baignent toutes les sociétés modernes n’a comme but que l’accumulation et la rentabilisation du capital. Cette logique du profit va de pair avec l’apparition de la figure de l’individu libéral, homme qui est à la recherche, non pas de la vérité ou de sa place dans la Cité, mais de son intérêt bien compris. Toutes les entraves nationales, culturelles, religieuses ou familiales à ce paradigme de l’intérêt doivent être abolies. Dans les années 50, l’école française était un des systèmes éducatifs les plus réputés au monde. La formation classique qu’elle prodiguait permettait aux élèves de développer leur esprit critique et de prendre l’ascenseur social pour les plus modestes d’entre eux. Mais le capitalisme n’a que faire d’esprits critiques, il en a même horreur. L’école est ainsi apparue comme étant une entrave au développement de l’esprit marchand.

C’est pourquoi, le sanctuaire de l’enseignement qu’était l’école doit devenir le fer de lance du capitalisme dans l’optique d’adapter l’élève à l’universalité marchande. Dans un premier temps, il a fallu s’attaquer aux patois et aux traditions locales, vieux totems irrationnels totalement incompatible avec la Raison scientifique de l’Économie politique. La culture classique fut gardée quelques temps car elle n’était pas dangereuse pour le développement du Capital. Puis advint Mai 68 et sa validation de l’idéologie du désir, son interdit d’interdire et son corollaire économique : le désormais classique « Laissez faire, laissez passer ». La destruction de l’autorité du maître et la vision de l’élève vu comme un individu qui va lui-même se constituer son savoir par l’entremise d’un professeur transformé en animateur ont légitimé l’absence de nécessité qu’il y avait à maîtriser les langues mortes ou à bien connaître la culture nationale. Il ne s’agirait pas non plus d’être raciste envers les enfants français d’immigrés de fraîche date. Michéa cite d’ailleurs son maître Christopher Lasch à propos de l’abaissement spectaculaire du niveau scolaire aux États-Unis :

« L’éducation de masse, qui se promettait de démocratiser la culture, jadis réservée aux classe privilégiées, a fini par abrutir les privilégiés eux-mêmes. La société moderne, qui a réussi à créer un niveau sans précédent d’éducation formelle, a également produit de nouvelles formes d’ignorance. Il devient de plus en plus difficile aux gens de manier leur langue avec aisance et précision, de se rappeler les faits fondamentaux de l’histoire de leur pays, de faire des déductions logiques, de comprendre des textes écrits autres que rudimentaires. » [1]

L’école a évolué à travers deux axes. Le premier, la démocratisation de l’enseignement, a lamentablement échoué sans qu’il soit besoin de s’appesantir sur le taux d’illettrisme dès l’entrée en classe de sixième. Le second axe a pour objectif d’adapter l’élève au monde moderne. Cette finalité est venue à l’appui de la constatation de la Fondation Gorbatchev selon laquelle 2/10e de la population mondiale suffirait à faire tourner le monde au XXIe siècle. C’est ainsi qu’arrive Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller de Jimmy Carter et fondateur de l’organisation mondialiste la Trilatérale, et son concept de tittytainment : « cocktail de divertissement abrutissant et d’alimentation suffisante permettant de bonne humeur la population frustrée de la planète ». À l’école, ce beau programme d’émancipation humaine s’est traduit par une segmentation de la population enfantine en deux catégories. Le premier ensemble d’élèves des bonnes écoles publiques ou privées bénéficie d’un enseignement correct sans être extraordinaire, ce qu’on pourrait dénommer du savoir utilitaire, afin qu’ils puissent occuper à l’avenir les postes clés que leur offrira l’économie marchande. Au second ensemble est imposé le pédagogisme.

Naturellement, les instituteurs qui ne souhaiteraient pas participer à cette entreprise massive de lavage de cerveaux seront vite rappelés à l’ordre par les petits capos de l’Inéducation Anationale que sont les experts en sciences de l’éducation à qui revient la noble tâche de les former à déconstruire l’apprentissage des élèves afin d’aboutir à ce qu’ils ne maîtrisent même plus les règles les plus élémentaires de la logique. Jusqu’à récemment écrivait Guy Debord, « presque tout le monde pensait avec un minimum de logique, à l’éclatante exception des crétins et des militants ». [2] Le pédagogisme a une haine de la culture classique qu’il daigne tout juste étudier pour s’informer et se documenter et certainement pas pour se former l’esprit par la lecture. Si l’école républicaine avait pour mission de transmettre le savoir et les vertus, les IUFM, crées par Lionel Jospin, ont au contraire pour but de détruire le savoir et la morale. La doctrine libérale du vice individuel produisant de la vertu collective n’est évidemment pas étrangère à cet affaissement de la civilité ou de la décence commune. De nos jours, les petits prêtres cathodiques et non catholiques, n’ont de cesse que de nous expliquer à quel point les pauvres racailles de banlieue ne sont pas intégrées. Jean-Claude Michéa note avec ironie qu’ils sont au contraire parfaitement intégrés au système capitalisme au vue des valeurs qu’ils brandissent toujours fièrement : l’argent à tout prix par le vol, la violence et les trafics, les femmes faciles et la haine de l’autorité.

Troisième livre du philosophe montpelliérain, L’enseignement de l’ignorance constitue une bonne porte d’entrée pour découvrir sa pensée. Écrit comme toujours dans un style classique et ironique, le livre regorge de phrases chocs et amusantes sans pour autant en perdre sur le fond qui nécessite quelques connaissances philosophiques sur le libéralisme et le socialisme. Comme d’habitude, Michéa y développe sa critique du libéralisme et du capitalisme pour proposer un socialisme conservateur où l’économie ne serait qu’un segment de la société sans en être la cause et la finalité. Il serait facile de lui reprocher qu’il s’éloigne souvent du sujet de l’école alors qu’il essaie simplement de décrire la cause de son délitement qu’il voit dans le développement du capitalisme. Cette thèse est tout à fait plausible car le système capitaliste et son corollaire politique et sociétal qu’est le libéralisme a une tendance à déraciner les hommes. Or, quoi de plus enracinée que l’école enseignant l’histoire nationale, les langues mortes au fondement de notre civilisation, la littérature et la philosophie classiques ainsi que la morale ? C’est pourquoi, ce n’est plus Carthage qu’il faut détruire mais bien l’école.

Karl Peyrade


[1LASCH Christopher, La Culture du Narcissisme, Climats, 2000.

[2DEBORD Guy, Commentaires sur la Société du Spectacle, Lebovici, 1988.

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