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La notion de « guerre juste » dans le Magistère de l’Église

« La guerre est mère de toutes les pauvretés, une grande prédatrice de vies et d’âmes » twittait le Saint Père au début du mois de septembre [1]. Si cette affirmation pontificale est irréfragable, il n’en n’est toutefois pas moins vrai que la guerre est un des éléments originels des patries, des civilisations et que de tout temps les hommes s’en allèrent guerroyer, et souvent — si ce n’est toujours — pour de nobles et légitimes causes, du moins en étaient-ils convaincus. Existe-t-il alors des guerres justes et dans quel cadre ? « Qui veut la paix prépare la guerre » laissaient entendre d’autres habitants de Rome à une autre époque, guerre et paix s’opposent-elles ainsi réellement ?

Il convient d’abord de distinguer deux types de guerres dans les écritures auxquels nous ferons référence, celles qui relèvent de l’ordre spirituel et celles qui relèvent de l’ordre temporel ; c’est seulement sur ces dernières que nous nous pencherons dans cet article. Nous pouvons aussi écarter les débats autour de l’expression « guerre sainte », cette appellation, comme en témoigne le vide de l’article y faisant référence sur Wikipedia [2], est un abus sémantique employé par ceux qui ont l’habitude de nous parler de « l’obscurantisme du moyen-âge » à des fins anticléricales.

Afin de cerner au mieux la notion de guerre, l’enseignement traditionnel de l’Église est fondamental. Toujours en vue de la vérité, du bien et de la justice, «  il devient humainement impossible de penser que la guerre soit, en notre ère atomique, le moyen adéquat pour obtenir justice », nous explique Jean XXIII dans son encyclique Pacem in terris (1963). Les guerres engendrent en effet des conflits nouveaux et complexes à chaque situation, l’Histoire en témoigne. Jean Paul II ne se voile pas la face dans Centesimus annus (1991) en constatant : « la puissance terrifiante des moyens de destruction, accessibles même aux petites et moyennes puissances, ainsi que les relations toujours plus étroites existant entre les peuples de toute la terre, rendent la limitation des conséquences d’un conflit très ardue ou pratiquement impossible ». Définissons ce que l’on entend par « faire la guerre » : « une guerre d’agression est intrinsèquement immorale. Dans le cas tragique où elle éclate, les responsables d’un État agressé ont le droit et le devoir d’organiser leur défense en utilisant notamment la force des armes », cet extrait du paragraphe 500 Compendium de la Doctrine Social de l’Église pointe deux modes de faire la guerre : l’agression et la défense. C’est avec logique et bon sens que l’on voit le bien dans la défense et le mal dans l’agression. Néanmoins ce discernement d’une guerre juste et d’une guerre injuste doit être plus affiné. Pour faire usage de la force, le Catéchisme de l’Église Catholique nous donne quatre conditions :

  • « — que le dommage infligé par l’agresseur à la nation ou à la communauté des nations soit durable, grave et certain ;
  • — que tous les autres moyens d’y mettre fin se soient révélés impraticables ou inefficaces ;
  • — que soient réunies les conditions sérieuses de succès ;
  • — que l’emploi des armes n’entraîne pas des maux et des désordres plus graves que le mal à éliminer.  » [3]

Ces limites de « nécessité » et « proportion » permettent de mettre en lumière des guerres justes : intervention pour la protection d’innocents et de la dignité humaine et a contrario permettent de condamner le terrorisme, la course aux armements, les guerres d’intérêts économiques ou les guerres d’expansion. Lors de processus de paix : « Le pardon réciproque ne doit pas annuler les exigences de la justice ni, encore moins, barrer le chemin qui conduit à la vérité ». [4]

Afin d’aller plus loin sur le caractère licite ainsi que juste de certaines guerres et inversement, étudions l’enseignement de Saint Thomas d’Aquin à propos de la guerre dans la Somme Théologique. Dans ses objections, Saint Thomas commence par citer les évangiles : « Tous ceux qui prennent l’épée périront par l’épée. » (Matthieu 26, 52) et il se demande « est-ce alors un péché ? Il n’y a que le péché qui soit contraire à un acte de vertu. Or la guerre est contraire à la paix. La guerre est donc toujours un péché. » Une autre de ces objections cite : « Ne brutalisez personne, contentez-vous de votre solde. » (Luc 3, 14) Il n’y a ici pas d’interdictions de combattre. Saint Thomas répond à ces objections en donnant lui aussi des conditions à la guerre juste :

  • Ordonner la guerre revient aux « princes » c’est-à-dire aux autorités publiques, «  Il n’est pas du ressort d’une personne privée d’engager une guerre », car il pourrait faire cela avec des intérêts privés, alors que le prince : « ce n’est pas en vain qu’il porte le glaive ; il est ministre de Dieu pour faire justice et châtier celui qui fait le mal » ;
  • Il est nécessaire que la cause soit juste, là encore Saint Thomas en réfère à Saint Augustin : « On a coutume de définir guerres justes celles qui punissent des injustices quand il y a lieu, par exemple de châtier un peuple ou une cité qui a négligé de punir un tort commis par les siens, ou de restituer ce qui a été enlevé par violence.  »
  • « Une intention droite chez ceux qui font la guerre : on doit se proposer de promouvoir le bien ou d’éviter le mal. » Pour une cause légitime, il arrive néanmoins que la guerre soit illicite, Saint Augustin écrit en effet : « Le désir de nuire, la cruauté dans la vengeance, la violence et l’inflexibilité de l’esprit, la sauvagerie dans le combat, la passion de dominer et autres choses semblables, voilà ce qui dans les guerres est jugé coupable par le droit. »

Ces réponses peuvent de même faire réfléchir ceux qui veulent rendre eux-mêmes la justice « Celui-là prend l’épée qui, sans autorité supérieure ou légitime qui le commande ou le permette, s’arme pour verser le sang. » C’est enfin pour le bien commun et le bien de ceux que l’on combat qu’il faut savoir neutraliser l’ennemi : « On ne cherche pas la paix pour faire la guerre, mais on fait la guerre pour obtenir la paix. » (St Augustin)

Dans la suite de Saint Augustin et Saint Thomas d’Aquin, Francisco de Vitoria, théologien espagnol du XVIe siècle, théorisa la doctrine de guerre juste qui est aujourd’hui le fondement de l’éthique militaire. Il distingue les notions de jus ad bellum, jus in bello et jus post bellum. Le jus ad bellum nécessite une menace grave, un motif légitime, aucunes autre alternatives non-violentes, une proportion dans les moyens employés, une mise en perspectives des conséquences et une autorité légitime. Le jus in bello discrimine les objectifs militaires et ennemis en prenant en compte l’immunité des non-combattants. Enfin le jus post bellum a pour objectif de soutenir les victimes, de cadrer le processus de paix et de rendre justice.

L’appel aux croisades pendant le Moyen-Âge pour délivrer les lieux saints ainsi que protéger les chrétiens d’Orient était juste d’un point de vu doctrinal, mais l’Église a bien plus appelé à la Paix durant ces périodes en moralisant la noblesse et en instaurant les "Trêves de Dieu". Plus tard aux XXe et XXIe siècles, les papes s’impliquent et œuvrent pour la Paix lors de tous les conflits :

  • Benoit XV dans son encyclique Pacem, Dei munus pulcherrimum [5] et avec son appel à la paix [6] le 1er août 1917 puis sa désapprobation du traité de Versailles ;
  • Pie XII dès 1939 dans Summi Pontificatus [7] ;
  • Jean XXIII dans Pacem in Terris [8] sur la résolution de la guerre froide ;
  • Le Pape François dans son exhortation apostolique Evangelii Gaudium [9].

Par ailleurs, le Concile Vatican II, dans Gaudium et Spes, pose la seule condamnation du concile envers la guerre : "Dans une telle conjoncture, faisant siennes les condamnations de la guerre totale déjà prononcées par les derniers papes, ce saint Synode déclare : Tout acte de guerre qui tend indistinctement à la destruction de villes entières ou de vastes régions avec leurs habitants est un crime contre Dieu et contre l’homme lui-même, qui doit être condamné fermement et sans hésitation."


[1Tweet du Pape François le 04/09 : https://twitter.com/Pontifex_fr/status/639739685372235777

[2Guerre sainte (France) - Wikipédia.

[3Compendium de la Doctrine sociale de l’Eglise §2309

[4Compendium de la Doctrine sociale de l’Eglise §518

[6Exhortation apostolique de Benoit XV - Dès le début

[7Encyclique de Pie XII - Summis Pontificatus

[8Encyclique de Jean XXIII - Pacem in Terris

[9Exhortation apostolique du Pape François - Evangelii Gaudium - Le bien commun et la paix sociale

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