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Il faut sauver le soldat Ivan

31 mars 2012 Dupleix

Suite à la publication sur votre gazette préférée d’un entretien entre l’impitoyable Paysan Breton et Ivan Rioufol, et suite à un partage peu prudent sur Facebook, de nombreux commentaires ont été faits sur la nature peu recommandable du personnage : simpliste, il serait un odieux réactionnaire. Preuve à l’appui cette émission de télévision, que l’on recommande tant elle est édifiante et symptomatique de la connerie contemporaine [1]. On peut le dire, l’émission flingue allègrement Ivan Rioufol, les protagonistes ne le laissant pas en placer une.

J’ai donc vu l’émission, et il y a une chose qui m’a frappé et qui explique sans nul doute l’incompréhension de beaucoup face à son raisonnement : C’est que pas à un seul moment on ne lui a laissé le temps de clarifier ses positions. Or c’est bien là, il me semble, l’objectif du dialogue contradictoire. Quand on défend une position, on est toujours abasourdi par la position adverse, et en temps normal, on demande à l’opposant de rendre raison. C’est même à cette condition que le dialogue peut dépasser le niveau d’une conversation au café du commerce, et c’est à cette condition que Platon a pu écrire ses dialogues et Maistre ses Soirées. Or ici, l’exigence du dialogue (ou débat) ,rabattu par tous les participants, exclut dans les faits Ivan Rioufol, qui n’a jamais le temps de s’expliquer. Il n’est donc pas étonnant qu’à la vue de cette émission, sa thèse nous paraisse aberrante.

Je remarque juste que l’on donne plus de crédit au langage de Disiz, qui est un des rares à surpasser celui de Nadine M, mais dont l’auteur est pardonné parce qu’il fait partie des « minorités visibles », ou encore à ce philosophe stalinien qui a eu l’intelligence de dire qu’il votait Mélenchon, signal positif qui le classe dans cet extrémisme légitime reconnu par nos penseurs « demi-habiles » - qu’à celui de Rioufol qui a eu la maladresse de rappeler qu’il a écrit un livre au titre provoquant, dans lequel il déclare être réactionnaire, ce qui est un signal négatif qui le classe parmi les déviants intellectuels que la bienpensante société rassemblée ici honnit. Le docteur ès-Rap s’étonne d’ailleurs que Rioufol dise être d’accord avec lui vers la fin de l’émission, lorsqu’il déclare qu’il n’a rien contre les musulmans de France : N’était-il pas censé être le méchant, l’odieux, l’infâme, le cruel réactionnaire, digne des « heures les plus sombres de notre histoire » ? Cela relève, outre de la stupidité, d’un amalgame total entre racisme, fascisme, opposition au multiculturalisme et le fait d’être de droite (j’ajouterai d’être contre l’avortement), sans doute un de ces amalgames qui rend le système inattaquable. Comme une épée de Damoclès, la menace d’un point Godwin prêt à s’abattre sur quiconque osera nourrir le moindre soupçon à l’endroit d’un des éléments de ce système.

A partir de là, à chaque fois qu’il pourra prendre la parole, on ne le laissera pas continuer. On le fera taire, et on l’empêchera de développer une idée demandant du temps. Ses dires resteront de fait caricaturaux. Tout y est dans ce petit cercle qui confine au ridicule : Le binoclard éclairé, l’arabe, le gaucho furieux, les écrivains au regard perdu dans le vague, précieux acquis travaillé par le marketing, et quelques académiciens emportés par le mouvement, dont on pourrait questionner la présence et l’intérêt si l’on y voyait pas un moyen de donner sa caution de sérieux à ces palabres ridicules. Ils adhèrent tous au même corpus, à la même idéologie : Finalement le rejet de Rioufol ne fait qu’éclairer les présupposés que les autres protagonistes ont, notamment sur la société multiculturelle.

Après avoir lu l’entretien du R&N, les pensées incomplètes que Rioufol a réussi à émettre me paraissent à moi plus légitimes. Ce que Rioufol constate, c’est la rupture du lien social, et la perte de toutes les ressources spirituelles [2] (ne pas réduire à la religion, et surtout inclure famille, tradition, histoire, éducation, corps sociaux, collectifs (nation ou classe sociale)) qui donne des exemples et des ressources dans lesquelles celui qui fait face à l’adversité peut puiser. Notre société est une société de paumés où les valeurs désincarnées se font le plus grand indicateur de la perte des vraies valeurs (valeurs, civilisation, des termes qui n’apparaissent que quand leur objet est mort). A cet égard, le multiculturalisme, pour Rioufol, n’est pas la cause, mais un des agents qui accélère la décomposition d’une société française sans transmission. Qu’il y ait des communautés c’est un fait : Il y a la famille, les réseaux, la religion, les deuxièmes langues. Par contre le communautarisme comme moyen d’organiser les communautés, parce qu’il est ségrégatif, et que les communautés sont autonomes et ne sont liés que par l’autorité de l’État, dilue, exclut et nivelle par le bas la société.

Quand au problème de l’islamisme, il se pose évidemment, l’Islam ne connait pas les hérésies : Il n’y a pas de lecture du coran qui soit illégitime, et le salafisme est théologiquement aussi fondé que les pratiques de la majorité de nos compatriotes, qui n’ont rien de scandaleux. A cet égard, Mehra est un paumé qui a rencontré le diable.

Le seul tort d’Ivan Rioufol aura été de penser en dehors des clous, et pour cela il a été honteusement mis à l’écart. Nous tenons ici à lui apporter tout notre soutien.

Dupleix.


[1Expression que l’on emprunte à John Malkovitch, dans Burn After Reeding.

[2Lire l’excellent « The Minimal Self », du sociologue Christopher Lasch (sociologue américain très intéressant que l’on pourrait définir comme un orwellien, un défenseur de la common decency et d’une gauche non idéologique, c’est-à-dire qui refuse les grands récits sur l’émancipation de l’humanité).

31 mars 2012 Dupleix

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