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[ÉDUCATION] L’enseignement du latin et du grec menacé par la réforme du collège

Les annonces de Najat Vallaud-Belkacem sur la réforme du collège ont plongé dans l’inquiétude les professeurs de langues anciennes. Ils redoutent la disparition de l’enseignement du latin et du grec [1].

Les tribunes de professeurs et d’anciens étudiants en lettres se multiplient. Tous dénoncent cet enseignement complémentaire « de Langues et cultures de l’Antiquité » qui, dans la réforme, devrait remplacer l’enseignement des langues grecque et latine par un verni culturel au prétexte de donner un enseignement plus large de l’antiquité. Perdre le latin, c’est avant tout perdre cette connaissance intime de notre histoire, de l’origine et de l’évolution de notre langue française. Tous soulignent que loin d’être élitiste, l’enseignement de latin et du grec est avant tout une filière d’excellence qui, même dans les ZEP, est accessible à tous les élèves et les forme à la rigueur du raisonnement et à l’esprit critique. En voici plusieurs extraits.

« Langues et cultures de l’Antiquité » : un enterrement de première classe

« Les collèges qui proposaient l’option facultative latin pourront l’inclure dans la matière complémentaire Langues et cultures de l’Antiquité ». Être inclus dans un enseignement et être un enseignement, ce n’est pas la même chose. Si le latin reste un enseignement, que ne garde-t-il son nom ? Et que devient le grec ancien ?

Mais voyons de plus près ce qu’est un EPI, cette « nouvelle façon d’apprendre et de travailler », selon le terme du ministère lui-même : « pratique » parce que « projet » (sic) sollicitant « l’expression orale, l’esprit créatif et la participation ». Et « interdisciplinaire » parce que « pris en charge par les enseignants de toutes les matières qu’ils sollicitent », lesquels « définissent en équipe les contenus des cours » : aucun programme n’est d’ailleurs prévu pour les langues anciennes dans les nouveaux programmes définis par le ministère.

L’appellation « langues et cultures de l’antiquité », pour ronflante qu’elle soit avec ses deux pluriels, constitue pour les langues anciennes un enterrement de première classe : un petit peu de grec ancien, un petit peu de latin, le tout avec plein de « cultures » dont l’enseignement pourra facilement être dévolu à des professeurs d’autres disciplines, selon les nécessités de service de l’établissement, et dans un horaire qui pour l’instant n’est pas défini mais ne pourra lui-même qu’être inférieur à l’horaire des langues anciennes, puisque deux EPI par an représentent entre 4h et 5h de cours par semaine.

Bref un simulacre d’enseignement du latin et du grec ancien. Il s’agit bien de supprimer les options de langues anciennes sans le dire, en faisant croire à leur transformation et même à leur démocratisation. [2]

Les langues anciennes : une interdisciplinarité rigoureuse

La suppression des options de langues anciennes, inscrite depuis des années dans un long processus, permet avant tout au ministère (puisque leur enseignement entre désormais dans le tronc général) de substantielles économies : avec 335 000 collégiens latinistes ou hellénistes en France en 2010, ce sont des dizaines de milliers d’heures économisées d’un seul coup, presque l’équivalent des 4 000 postes promis comme « nouveaux moyens » pour mettre en place la réforme du collège !

Mais au fond il y encore a plus grave : paradoxalement, les langues anciennes, qui marient la grammaire, le vocabulaire, la littérature, les arts, l’histoire, les sciences, la philosophie, représentent par excellence – et depuis toujours – le meilleur de l’interdisciplinarité, ce dogme des nouvelles pédagogies qui anime l’esprit de la nouvelle réforme du collège : mais une interdisciplinarité conçue bien différemment, qui ne soit pas factice, qui fasse vraiment sens et constitue une exigence de persévérance : celle d’un enseignement patient, structuré, rigoureux et ambitieux. [3]

Une filière d’excellence, même dans les ZEP

J’avais sursauté la semaine dernière en découvrant que les « Langues et cultures de l’Antiquité » figuraient parmi les Enseignements pratiques interdisciplinaires (EPI), dernière invention fumeuse des pédagogues de la rue de Grenelle censée redonner aux élèves le goût d’apprendre. Il s’agit, rappelons-le, de faire réaliser aux collégiens des projets collectifs concrets autour de thèmes « correspondant aux enjeux du monde actuel ». Que venait donc faire l’Antiquité dans cette galère ? Il n’a pas fallu 24 heures au corps enseignant pour découvrir le pot aux roses : il s’agit purement et simplement de tuer l’enseignement du latin et du grec ancien. [...]

Les langues anciennes sont une filière d’excellence. A telle enseigne que le latin et le grec ont été réintroduits dans certains collèges de ZEP ces dernières années pour améliorer le niveau, avec succès. Pour avoir fait ce choix exigeant et réussi à remonter la pente, le collège Paul-Eluard de Montreuil (Seine-Saint-Denis) a été rayé de la carte des REP, le dispositif qui remplace les ZEP. [4]

Rien n’est plus utile que les matières qu’on dit inutiles

Dans La Faculté de l’inutile, l’écrivain soviétique Youri Dombrowski décrit une société stalinienne où la faculté de droit est reléguée parmi les vieilleries du passé, et son enseignement considéré comme un ensemble d’arguties et de chicanes sans objet, par opposition à la vérité détenue par le Parti. À considérer la nouvelle réforme du collège qui devrait entrer en vigueur en 2016, force est de constater, mutatis mutandis bien sûr, qu’il existe dans notre pays pourtant démocratique un « collège de l’inutile ». [...]

Dans un but de démocratisation, les « contenus plus réalistes » interdiront les classes européennes et bilingues trop élitistes, et les langues anciennes seront intégrées dans les cours de français, autant dire supprimées au profit d’une seconde langue vivante en cinquième. Utilitarisme, volontarisme sont les mots d’ordre de la réforme, leitmotiv épuisant depuis trente ans. La sentence des Shadoks « En essayant continuellement, on finit par réussir. Donc : plus ça rate, et plus on a de chances que ça marche » est aussi appropriée à l’Education nationale qu’à une usine de boulons gérée par le Gosplan. [5]

Une peur face à des citoyens rendus vigilants et critiques par l’étude ?

Entre ces langues fondatrices et la langue, la littérature française. La structure logique du latin, son vocabulaire, sa grammaire, son importance pour l’étymologie, la souplesse et la ductilité de la phrase pour le grec, la finesse des raisonnements et la sophistication des analyses ont directement créé, par une contagion bienfaisante, notre langue maternelle, quand elle est bien parlée et écrite, et irrigué nos grandes œuvres classiques et contemporaines. Sans eux qui ont été le terreau, la France et les pays européens seraient orphelins. [...]

Qu’on ne soupçonne pas ce constat irréfutable d’être élitiste alors qu’on sait qu’au collège, les enfants de troisième qui étudient le latin ont en moyenne trois points de plus en français que les autres et que l’histoire et la culture latines offrent, par exemple à de jeunes Maghrébins, l’opportunité de découvrir que leur pays a fait partie de l’Empire romain comme la Gaule.

Qu’on n’accable pas non plus ces langues anciennes en leur reprochant de faire l’admiration et d’avoir forgé la culture de « réactionnaires » quand tout démontre au contraire que leur caractère universel et l’humanité qu’elles recèlent sont aux antipodes d’une telle régression.

À rebours, je considère que la relégation du latin et du grec, non seulement par la gauche à cause d’un préjugé politique absurde mais, plus tristement, par la droite, provient sûrement d’une peur face à des citoyens rendus vigilants, critiques, aptes à la contradiction et à la dialectique grâce à eux. [6]

Le latin comme langue vivante ?

Sans abandonner l’étude rigoureuse de la morphologie et la connaissance intime des auteurs anciens directement dans le texte, et non simplement à travers des traductions, pourquoi, plutôt que de vouloir à tout prix élargir les élèves potentiels en réduisant les attentes et le niveau d’enseignement du latin, ne pas inciter à expérimenter l’apprentissage du latin comme une langue vivante, comme cela se fait dans d’autres pays ? [7]

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