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Voile chrétien, voile islamique : y a-t-il lieu d’avoir comparaison ?

On a beaucoup glosé, ces derniers temps, sur le voile islamique et sa signification. Dans le sillage de ces réflexions (pas toujours à la hauteur des enjeux du débat, loin s’en faut) une ritournelle — bien dans l’air du temps et à grands renforts du mantra relativiste « toutes les religions se valent » — s’est plusieurs fois entendue : « Pourquoi le voile des bonnes soeurs dérange-t-il moins que celui de la pieuse musulmane ? ». Au-delà du fossé socio-historique évident qui sépare le christianisme et l’islam en France — et qui explique naturellement la place culturelle plus grande du premier par rapport au second dans notre pays —, cette question n’est pas si étrange qu’elle n’en a l’air. Elle soulève, au contraire, une véritable interrogation sur le sens de ces pratiques vestimentaires qui semblent similaires au sein des deux religions. Car si comparaison n’est pas raison, il nous appartient de « lever le voile » sur la signification profonde qui sous-tend le port de cet habit au sein des « deux grands monothéismes » (sic). Car, disons-le d’emblée, ce « morceau de tissu » qui fait des émules, n’est pas le même dans le christianisme et dans l’islam tant ils renvoient à des considérations culturelles, spirituelles voire mystiques radicalement différentes. Tâchons de voir pourquoi.

Le(s) voile(s) : ce que disent les textes et les pratiques

D’abord, mettons fin à certains clichés qui ont la vie dure. Non, la plupart des femmes voilées en France ne le sont pas par contrainte, mais par choix. Il s’agit là d’un constat dépassionné et objectif. Certes, nous ne nions pas le fait qu’il arrive que certaines se voilent par pression familiale ou sociale, ou parfois même par provocation identitaire, mais la majorité des musulmanes en France (et plus largement, en Occident) choisissent de se voiler, et cette décision découle souvent d’une authentique quête spirituelle. Elles se disent, ainsi, « soumises à Dieu et non aux hommes ». C’est donc un acte que nous, catholiques français, devons prendre au sérieux.

Mais que disent les textes ? Dans le Coran, la référence au voile se fait à deux reprises — et de manière, somme toute, assez détournée :

« Commande aux femmes qui croient de baisser leurs yeux et d’observer la continence, de ne laisser voir de leurs ornements que ce qui est à l’extérieur, de couvrir leurs seins d’un voile (khimâr), de ne faire voir leurs ornements qu’à leurs maris ou à leurs pères, ou aux pères de leurs maris, à leurs fils ou aux fils de leurs maris, à leurs frères ou aux fils de leurs frères, aux fils de leurs sœurs, ou aux femmes de ceux-ci, ou à leurs esclaves ou aux domestiques mâles qui n’ont pas besoin de femmes, ou aux enfants qui ne distinguent pas encore les parties sexuelles d’une femme. Que les femmes n’agitent point les pieds de manière à faire voir leurs ornements cachés. » (Coran, 24 ; 31)

« Ô Prophète ! Prescris à tes épouses, à tes filles et aux femmes des croyants de serrer sur elles leurs mantes ! Cela sera le plus simple moyen qu’elles soient reconnues et qu’elles ne soient point offensées. » (Coran, 33 ; 59)

Certains hadiths [1], dits sahihs (c’est-à-dire considérés comme fiables par une majorité de théologiens musulmans, notamment compilés dans les recueils de Boukhari et de Mouslim), sont bien plus explicites :

« Qu’Allah fasse miséricorde aux premières femmes émigrées (converties) ! Lorsqu’Allah a révélé le verset : — et qu’elles rabattent leurs voiles sur leurs poitrines — elles ont déchiré leurs mourout (type de tunique) et les ont utilisé comme voile.  » (Boukhari, n°4758)

« Alors que j’étais assise — c’est Aïcha, l’une des femmes de Mahomet, qui parle — à ma place, le sommeil m’a gagné et je me suis endormie. Safwân Ibn Mu’attal qui était à l’arrière de l’armée arriva au lieu où je me trouvais. Il vit une forme humaine endormie et me reconnut car il m’avait vu avant l’obligation du voile. Je me suis réveillée alors qu’il m’appelait après m’avoir reconnue, et je mis mon voile (khimâr) ». D’autres versions du hadith rapportent, selon les tenants du port du voile intégral obligatoire : « Je me suis couvert le visage avec mon jilbâb ». (Boukhari & Mouslim)

Dès lors, comment expliquer, à partir des mêmes textes (Coran et Sunna — la tradition du « Prophète » dont font partie intégrante les hadiths), une telle disparité de pratiques vestimentaires chez les musulmanes, de celles qui revêtent le niqab à celles qui ne portent rien, en passant par celles qui arborent un simple hijab ? Et surtout, quel sens attribuer au port du voile chez les musulmanes, entre celles qui se disent émancipées par cet habit et qui reprennent à leur compte — de façon assez curieuse — le slogan féministe soixante-huitard « mon corps, mon choix », à celles qui se vêtissent de cet habit en conservant le sens qu’il a toujours eu : celui d’une pudique observance religieuse entérinée par une tradition multiséculaire qu’elles tiennent pour d’origine divine ?

En réalité, la question du voile en islam renvoie à un problème bien plus « structurel », en tout cas au sein du sunnisme [2] : celui de l’absence d’une hiérarchie ou d’une autorité compétente et légitime en matière exégétique et interprétative. Tout comme le protestantisme, l’islam sunnite ne connaît pas de Magistère. C’est donc tout à chacun, avec sa subjectivité et son histoire personnelle, qui se doit d’interpréter les textes — situation problématique d’autant plus renforcée aujourd’hui à mesure que l’individualisme ambiant s’immisce dans les pratiques religieuses. Le musulman pourra éventuellement s’appuyer sur l’avis d’un ouléma ou d’un cheikh pour éclaircir tel ou tel verset ou hadith, mais la véracité de leurs interprétations reste toute relative. Il suffit, en effet, de constater que nombre de ces théologiens musulmans se contredisent sur plusieurs sujets pour constater qu’en dehors des fameux cinq piliers, l’islam est divisé pour le meilleur et pour le pire.

Il s’agit, en réalité, du même problème que celui de la question de la violence de certains versets coraniques ou hadiths : sans autorité interprétative légitime qui définirait le corpus doctrinal de l’islam de manière claire et sans équivoque, il est difficile d’évaluer qui, des musulmans libéraux ou des takfiristes extrémistes, dit vrai. Du côté de la Bible, la référence au voile est notamment faite par saint Paul dans son épître aux Corinthiens :

« Tout homme qui prie, ou qui prophétise, ayant la tête couverte, déshonore sa tête. Mais toute femme qui prie, ou qui prophétise, sans avoir la tête voilée, déshonore sa tête ; car c’est comme si elle était rasée. Car si une femme n’est pas voilée, qu’elle se coupe les cheveux. Mais s’il est honteux pour une femme d’avoir les cheveux coupés ou rasés, qu’elle se voile la tête. L’homme ne doit pas se voiler la tête, parce qu’il est l’image et la gloire de Dieu ; mais la femme est la gloire de l’homme. Car l’homme n’a pas été tiré de la femme, mais la femme a été tirée de l’homme ; et l’homme n’a pas été créé pour la femme, mais la femme pour l’homme. C’est pourquoi la femme, à cause des Anges, doit avoir sur sa tête la marque de la puissance de l’homme. Toutefois, l’homme n’est pas sans la femme, ni la femme sans l’homme, dans le Seigneur. Car de même que la femme a été tirée de l’homme, ainsi l’homme existe par la femme, et tout vient de Dieu. Jugez-en vous-mêmes : est-il convenable qu’une femme prie Dieu sans être voilée ? Et la nature même ne vous enseigne-t-elle pas que c’est une honte pour un homme de laisser croître ses cheveux, mais que si la femme les laisse croître, c’est une gloire pour elle, parce que les cheveux lui ont été donnés en guise de voile ? » (I Cor. 11 ; 5) [3]

La différence réside donc, en amont des pratiques, dans les textes mêmes. Si l’on peut interpréter les différents textes renvoyant au voile comme une obligation pour toutes les femmes en islam, l’obligation du voile est bien plus restrictive dans le christianisme, puisqu’elle n’est prescrite qu’à l’église et, au sein du catholicisme, dans les ordres religieux en signe d’appartenance à Dieu. À moins de s’enliser dans une malhonnêteté intellectuelle des plus ridicules, on ne peut donc valablement pas mettre sur le même plan la guimpe de la moniale bénédictine ou la mantille de la « catho tradi », avec le jilbab de Diam’s ou le hijab de Maryam Pougetoux.

Ajoutons également que le rapport au texte est totalement différent dans le christianisme et dans l’islam, ce qui invalide radicalement toute espèce de comparaison possible entre la manière dont doivent être interprétés les textes bibliques et coraniques. La Bible est un texte inspiré par Dieu. Ce sont donc bien des hommes — de chair et de sang, à un instant t, vivant dans une culture particulière — qui ont composé les Saintes Écritures, mais on considère que les auteurs des textes reconnus comme canoniques par l’Église ont été inspirés par l’Esprit Saint durant leur rédaction — c’est à dire guidés, orientés et conseillés. La Bible et tout le contenu de la Révélation chrétienne est donc le fruit d’une coopération féconde entre l’intelligence humaine et l’Amour divin. La doctrine de l’inspiration rend ainsi l’interprétation des textes bibliques à la lumière du contexte culturel et social dans lequel il est reçu, possible et même souhaitable [4] — d’autant plus que le christianisme est la religion de l’Incarnation. Le Coran (littéralement : « la récitation »), au contraire, est supposé être la Parole incréée de Dieu [5], existant depuis toute éternité, et dictée miraculeusement à Mahomet au début du VIIe siècle. Sous ce rapport, il est bien plus difficile d’interpréter un verset du Coran en faisant valoir l’adaptation à un contexte culturel bien défini comme argument à opposer au port du voile ou au djihad guerrier par exemple. Comment les hommes pourraient-ils, en effet, interpréter la Parole de Dieu réputée éternelle et incréée, en fonction de leurs circonstances quant à elles bien contingentes et déterminées ?

Le sens chrétien et musulman du voile traduit une profonde différence dans le rapport à Dieu

Ce différent rapport du croyant au texte dans les deux religions est une parfaite transition pour aborder le point sous-jacent à ces deux pratiques du voile dans l’islam et le christianisme : celui de la relation à Dieu, vécue très différemment par les chrétiens et les musulmans.

Dans le christianisme, tout baptisé, mort et ressuscité avec le Christ dans les eaux du baptême, est appelé à une union mystique et sponsale avec le Christ, Dieu fait Homme. Certains religieux et religieuses — à l’image de sainte Catherine de Sienne — ont même connu le mariage mystique, union spirituelle intense avec le Christ que certains comparent même assez audacieusement à l’union telle qu’elle existe entre époux terrestres. Chez saint Paul [6], ainsi que pour toute une tradition perpétuée par les Pères, l’Église entière est d’ailleurs comme considérée l’Épouse mystique du Christ, et ne forme donc qu’une seul chair avec son Divin Maître, dont elle est également le Corps [7].

La conception de Dieu dans l’islam, en comparaison, en fait une entité bien plus distante. Dieu est radicalement le Tout Autre, et l’élévation mystique de l’âme vers Dieu si elle peut exister dans certaines spiritualités musulmanes — comme dans le soufisme —, est, il faut bien l’avouer, largement moins répandue qu’au sein de la religion catholique. De ces deux rapports radicalement différents à Dieu dans le cadre de l’islam et dans le cadre du christianisme, découlent une conception du voile revêtant deux sens bien distincts — si ce n’est même opposés — dans l’une et l’autre des deux religions.

Le voile, chez la religieuse chrétienne, est le signe de son appartenance surnaturelle au Christ, tout comme la femme appartient analogiquement à son époux (et vice versa nous dit d’ailleurs saint Paul, bien moins « macho » qu’on ne le prétend). Cette signification spirituelle et surnaturelle du voile chez les vierges consacrées chrétiennes a notamment été illustrée par saint Ambroise qui disait qu’elles sont recouvertes d’un ignobile uelamen, nobile castitati, que l’on pourrait traduire par « voile sans éclat, mais grande gloire pour la chasteté ». Le voile des religieuses renvoie donc à leur appartenance au Ciel et à leur rejet de « l’esprit du monde » — pilier central de la spiritualité de la vie religieuse chrétienne, en particulier monastique — ainsi que de toutes les attaches terrestres qui y sont liées : la vie conjugale, la vie de famille, le confort matériel, la « réussite » socio-professionnelle etc. C’est cette signification que recouvre le voile chez la religieuse, au même titre que la tonsure chez leurs confrères masculins.

Le voile, en islam, ne renvoie pas la femme qui le porte à son appartenance à Dieu, mais uniquement à sa soumission vis-à-vis de Lui, et plus encore, à son indisponibilité vis-à-vis des autres hommes que ceux de son entourage proche. Le voile, en islam, ne relègue donc pas la femme au Ciel, mais au contraire, à son appartenance terrestre. Le philosophe Robert Redeker soutient assez justement à ce propos : « La comparaison [du voile des musulmanes] avec le voile des religieuses catholiques ne tient pas plus debout. Ce voile contient un message : je n’appartiens qu’à Dieu, autrement dit à personne d’humain, je n’appartiens à aucun homme en particulier. Le voile islamique au contraire affirme : je n’appartiens qu’à mon mari ou, si je ne suis qu’une fillette ou une adolescente, qu’à mon futur mari. Désappartenance terrestre du côté du voile de ces religieuses, appartenance terrestre et sexuelle du côté du voile islamique. Du côté du voile de ces religieuses, l’on perçoit un message d’indifférence choisie aux choses du sexe, un désir de chasteté volontaire, quand du côté du voile islamique se profile le message inverse, affirmant que la personne qui porte le voile est une chasse gardée. » [8]

Si le voile marque ainsi la soumission de la femme à Dieu dans l’islam pour signifier son indisponibilité aux hommes extérieurs de son cercle intime, il renvoie à l’appartenance exclusive à Dieu dans le christianisme en vue de souligner l’indisponibilité totale de la religieuse qui le porte.

Pour résumer, si le voile chrétien et le voile musulman paraissent extérieurement les mêmes, les raisons profondes et intérieures qui amènent une musulmane et une chrétienne à le porter et le sens qu’elles donnent à cet habit sont donc radicalement divergents. Il n’y a donc pas lieu d’avoir une quelconque confusion, ni même comparaison possible entre ces deux formes de voiles — aussi difficile que cela puisse être à accepter pour notre époque relativiste et égalitariste en mal de repères.

Sara BERNIER

[1Il s’agit des paroles et des actes de Mahomet — ou de ses plus proches compagnons — que la majorité des musulmans, en particulier sunnites, considèrent comme ayant une valeur égale à celle du Coran. Ces hadiths, ainsi que la Sîra (vie de Mahomet) constituent la Sunna, ou « tradition du Prophète ».

[2Contrairement au chiisme, branche de l’islam notamment présente en Iran, qui est structuré en clergé et qui peut, lui, légitimement et valablement interpréter les textes religieux islamiques.

[3Pour ceux qui souhaiteraient approfondir ce passage de l’épître aux Corinthiens concernant le voile, nous les renvoyons au texte Polémiques sur le voile catholique de l’abbé de Tanoüarn et publié sur son blog en 2010.

[4C’est d’ailleurs pour cette raison que le port de la mantille tend à disparaître chez les femmes dans les églises en Occident, car le voile dont parle saint Paul est avant tout un donné culturel méditerranéen.

[5D’un point de vue métaphysique, le dogme du Coran incréé, progressivement théorisé par les théologiens musulmans à partir du VIIIe siècle, pose d’ailleurs de sérieux problèmes concernant l’Unicité de Dieu, que l’islam s’enorgueillit pourtant de défendre le plus parfaitement. Si le Coran est incréé et éternel, il n’y a donc pas de différence ontologique fondamentale entre Dieu et Sa Parole et cela reviendrait donc à dire qu’il existe deux entités divines : Allah et le Coran… À moins de dire explicitement, comme le proclame le christianisme et le dogme de la Sainte Trinité, que la Parole de Dieu est Dieu, consubstantialem Patri.

[6« Car je suis jaloux de vous d’une jalousie de Dieu, parce que je vous ai fiancés à un seul époux, pour vous présenter au Christ comme une vierge pure. » (II Cor. 11 ; 2)

[7« De même, en effet, que le corps est un, tout en ayant plusieurs membres, et que tous les membres du corps, si nombreux soient-ils, ne forment qu’un seul corps, ainsi en est-il du Christ. Aussi bien, nous avons tous été baptisés en un seul Esprit pour ne faire qu’un seul corps, Juifs et Grecs, esclaves et hommes libres, et nous avons tous été abreuvés d’un seul Esprit » (II Co 12 ; 12-13)

[8REDEKER Robert, « Le voile islamique marque une appartenance terrestre et sexuelle ». Marianne, 7 novembre 2019 [marianne.net], (page consultée le 2 décembre 2019).

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