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[EX-LIBRIS] De Mao et Trotsky à Bush et Blair. Lʼétrange trajectoire des soldats de lʼAn 68

Recension de l’ouvrage de Jean-Michel Vernochet, En lʼAn 68. Trublions, enragés & messianiques ouvrent le bal du diable sous lʼenseigne de la post-modernité, Alfortville, Sigest, 2018, 134 p.

Habituellement les bals ne durent que le temps dʼune soirée. Or il existe un bal qui se tient depuis 50 ans. Ce bal, cʼest le bal du diable. Telle est la thèse de Jean-Michel Vernochet dans son dernier ouvrage En lʼan 68 : il y aurait quelque rapport entre les événements de Mai 1968 et le princeps hujus mundi, le « prince de ce monde »...
Ces événements seraient les prodromes de lʼère de lʼantinomisme. Ils auraient ainsi initié lʼavènement dʼun ordre anoméen, pour reprendre le néologisme intelligent de Vernochet. Cʼest-à-dire un ordre sans foi ni loi. Un ordo ab chao en somme, cher aux grands maîtres maçonniques qui vénèrent la République universelle, veau dʼor des temps nouveaux.

Le messianisme de Mai 68

Lʼirruption dʼune référence religieuse pose question quand il sʼagit dʼétudier Mai 68. Vous ne retrouverez nulle part cette grille de lecture eschatologique dans la littérature scientifique consacrée à ce sujet. Et pourtant, nʼétait-ce pas un messianisme, hérité du prophète Isaïe, qui poussa les enragés et autres trublions à hisser les barricades au cœur du quartier latin ? Une poignée de révolutionnaires professionnels furent des agents provocateurs qui réussirent à déclencher un important monôme estudiantin qui se transforma vite en grève généralisée, paralysant lʼactivité économique de la France.
La « Grand Soir » fut à la portée de ces révolutionnaires professionnels, de ces jeunes hommes dʼextraction petite-bourgoise et juive, qui avaient lʼintention de restaurer hic et nunc le paradis originel, soucieux quʼils étaient de réparer le monde, ou, pour emprunter le langage kabbalistique, « faire tiqqun olam ».
Au fond, pour schématiser à peine, les trotskystes, qui avaient échoué durant les années 1920-1930 à prendre le pouvoir dans lʼEst soviétique, surent accomplir ce haut fait en Occident pendant les années 1960 et 1970. Mai 68 doit alors être compris comme le détonateur dʼune crise révolutionnaire dont les conséquences visibles, matérielles, apparurent claires comme de lʼeau de roche dans les décennies suivantes. Un coup dʼétat médiatique, symbolique, précédant le coup dʼétat politique, institutionnel. À cet égard la victoire de François Mitterrand à lʼélection présidentielle de 1981 a été lʼacmée du « moment 68 ».

Une révolution qui dura 25 ans

Elle intervient à peu près vingt-cinq ans plus tard. À ce sujet le sociologue Henri Mendras souligne : « Une révolution dure toujours un quart de siècle environ. Les troubles qui ont duré du siège de La Rochelle (1627) à la Fronde (1653), en détruisant les restes de la société féodale et les institutions parlementaires, ont permis lʼavènement de la France classique et monarchique dʼAncien Régime. La Révolution de 1789, suivie de lʼEmpire (1814), ont détruit lʼAncien Régime et ont mis en place les principes et les institutions de la France paysanne, industrielle, bourgeoise et républicaine. Les vingt années que nous venons de vivre (1965-1984) ont balayé les fondements de cette France pour laisser place à une société neuve [1]. »

Avec lʼarrivée dʼun socialiste à lʼÉlysée, les contestataires dʼhier accèdent aux responsabilités. Et les idées de Mai rentrent à lʼintérieur des cabinets ministériels. Idées chimiquement pures et non leur succédané, que fut par exemple le projet de « Nouvelle Société » porté par Jacques Chaban-Delmas, premier ministre de Georges Pompidou.

Ce « moment 68 », en outre, est relié à une autre temporalité que 1981, année de consécration de ces chevelus rapidement devenus des ronds-de-cuir, portes-paroles de la génération de lʼaprès-guerre, appelés baby-boomers. Notre auteur explique que la genèse idéologique du mouvement soixante-huitard – la « pensée 68 » – se situe au moment même où Trotsky et ses troupes échouent à faire triompher leur révolution permanente mondiale face à Staline qui promeut le socialisme dans un seul pays. Rappelons que ce dernier le fait assassiner en 1938 à Mexico, par lʼintermédiaire dʼun certain Raoul Mercader.

Focus sur lʼécole de Francfort

Dans lʼentre-deux-guerres, tout un aréopage dʼintellectuels juifs (Reich, Gross, Boas, Marcuse, Adorno, Lukacs, Marcuse) se réunissent au sein de lʼécole de Francfort. Ce courant philosophique a pour ambition de concilier marxisme et freudisme, ce qui a pour effet de transformer la nature du Messie-collectif érigé par le communisme. Lʼouvrier (de lʼindustrie), à qui il fut assigné par Marx un rôle messianique, fut remplacé par le marginal, le déviant, celui qui sʼéchappe de la norme. Norme sexuelle dʼabord : femmes, homosexuels et prépubères deviennent les nouveaux sauveurs de lʼhumanité. Viennent ensuite les immigrés, les délinquants, les narcomanes. Ce nʼest plus le collectif – les masses populaires – qui compte, mais le cas isolé, lʼidentité individuelle. Le particularisme, lʼindividualité, subsume le holisme socialiste.
Lʼhistorien Yuri Zlezkine exprime sans détours la nature profonde de cette école freudo-marxiste : « Toujours fidèles à la promesse de salut du marxisme mais dépités par le peu dʼenthousiasme du prolétariat allemand pour le projet dʼenterrer le capitalisme (ou plutôt par sa tendance à lire Marx à lʼenvers et à sʼen prendre directement aux Juifs), ils sʼefforçaient de combiner marxisme et freudisme en psychanalysant les déviations de classe et en collectivisant la pratique psychanalytique [2]."

La parousie égalitaire promise ne sera plus seulement dʼordre économique et social. La Révolution sera aussi et surtout une « Révolution sexuelle ». Cʼest là que lʼon retrouve les traces de la pseudo-science ou pseudo-religion fondée par le Dr Freud. Le sexe, ou le libidinal, se substitue aux rapports de classe comme critère surdéterminant de mis en intelligibilité du réel. La matérialisme historique est remplacé par le matérialisme érotique.
Voici, tracée à gros traits, la manière dont Jean-Michel Vernochet représente la crise de Mai 68. Une boom de post-adolescents boutonneux qui se révèle être un bal du diable où ce leitmotiv lancinant passe en boucle : désormais le Mal est le Bien, et le Bien est le Mal. Son livre précédent, LʼImposture, annonce le prochain, celui sur 68. À la page 80, cʼest cette fois la révolution de 1905 en Russie qui est associée à lʼexpression bal du diable [3].

Les faux-semblants de lʼantagonisme entre capitalisme et communisme

Notre auteur se livre à une réflexion très subtile et bigrement intéressante sur la congruence entre ultra-libéralisme et communisme. Ces deux paradigmes, que selon les apparences tout oppose, se bornent au fond à ériger la disparition de lʼÉtat comme finalité politique absolue, le premier nommant « marché auto-régulé » et le second « société sans classes » le monde idéal prophétisé et donc visé, un monde post-étatique dont paradoxalement la mise en œuvre nécessite toujours plus dʼadministrations, de codes, de bureaucrates et de lois.
Il est clair quʼen prenant au pied de la lettre la maxime rousseauiste « cʼest la loi qui créé la liberté », lʼon en vient inéluctablement à provoquer une exorbitance du droit positif, autrement dit à produire de lʼinflation législative.
Ultra-libéralisme et communisme, qui à première vue apparaissent comme deux modèles diamétralement opposés, sont in fine deux matérialismes. Ils forment en réalité une synthèse que Vernochet désigne par le vocable dʼanarcho-capitalisme. Milton Friedman publie en 1962 le principal bréviaire du libéralisme-libertaire, intitulé Capitalisme et Liberté.

Du trotskysme au néoconservatisme : itinéraire dʼenfants gâtés

Ainsi à lʼOuest, au mitan du XXe siècle, constate-t-on un mouvement massif de jeunes intellectuels marxistes vers le libéralisme. Lionel Trilling, auteur du livre The Liberal Imagination, est un exemple emblématique de la conversion des intellectuels juifs américains, initialement marxistes, au libéralisme, durant les années 1940 et 1950. Là se trouvent les origines du néo-conservatisme, dont les figures majeures, de Paul Wolfovitz à Romain Goupil, passèrent du pacifisme tiers-mondiste nourri par lʼindigne la guerre du Vietnam à la justification de lʼintervention américaine en Irak en 2003 pour déloger le « dictateur sanguinaire » Saddam Hussein et ses prétendues « armes de destruction massive ».

Dans Maoccidents, Jean Birnbaum met en évidence les origines trotskystes du néo-conservatisme : « Lʼhistoire du néoconservatisme est bien connue. La scène originelle se situe dans les années 1930, au cœur de la cafétéria du City College de New York. Jour après jour, les staliniens de lʼ ʽʽalcôve Twoʼʼ y étaient conspués par les trotskystes de lʼ ʽʽalcôve Oneʼʼ. Le néoconservatisme naît parmi ces derniers, des étudiants hardis mais peu implantés dans le monde ouvrier. Ce sont souvent des enfants dʼimmigrés, dont les parents viennent dʼEurope centrale ou dʼIrlande. Ils doivent tout au rêve américain. Après avoir délaissé lʼinternationalisme de leur jeunesse, ils garderont une foi invincible dans la mission civilisatrice de leur pays. De lʼantistalinisme des années 1930 à lʼantitotalitarisme de guerre froide, les générations succédant aux générations, ces idéalistes ont donné le signal dʼune aventure qui a mené lʼAmérique jusquʼà Bagdad [4]. »

Mai 68, en France certes mais aussi dans le monde occidental, puisque ce fut une révolte mondiale de la jeunesse, se déployant par-delà la ligne de fracture Ouest / Est, fut le début de la prise de pouvoir par des étudiants qui étaient avant tout des militants trotskystes, ou plus largement gauchistes. Parmi eux : Lionel Jospin, Jean-François Cambadélis, Henri Weber et Jean-Luc Mélenchon, tous passés par le parti socialiste (P.S.), ce dernier étant toujours en lice pour la conquête du pouvoir. Il fait même partie des favoris, avec Emmanuel Macron et Marine Le Pen, de la prochaine élection présidentielle.
Ces trotskystes poursuivent lʼobjectif de dissoudre toutes les frontières, quʼelles soient morales ou physiques. Car ils ont pour idéal le cosmopolotisme, lʼavènement de lʼÉtat-monde, ce qui explique leur attachement très fort à la construction de lʼUnion européenne, qui justement abolit les frontières nationales.
À noter que Mélenchon, après avoir soutenu la ratification du traité de Maastricht en 1992, a mis de lʼeau dans son vin européiste, et ce afin de ne pas perdre une base socialio-communiste qui a conscience que lʼEurope mine le modèle social français [5] ». Son tournant souverainiste de 2005 (année du référendum sur le Traité instituant une Constitution européenne), qui nʼa fait que de se renforcer depuis, en témoigne sa campagne de 2017 où il martela un discours qui donnait lʼimpression dʼêtre la synthèse de ceux de Jean-Pierre Chevènement et Philippe Séguin.

Mettre à mort lʼÉtat-nation

Ainsi, ces trublions, enragés et messianiques que désigne Vernochet sont lʼavant-garde du mondialisme, comme en atteste cet épisode, relaté par Hervé Hamon et Patrick Rotman : « Les 10 et 11 décembre 1966, au théâtre dʼUlm, une centaine de militants exclus de lʼUEC fondent lʼUnion des jeunesses communistes (marxistes-léninistes). Quelquʼun propose dʼajouter un F au sigle, mais Robert [Linhart] sʼinsurge : ʽʽNous sommes internationalistes, nous nʼavons pas de patrie ! ʼʼ [6]. »
Les maoïstes de lʼUJC(ml) sont identiques, sur ce point, aux trotskystes : haro sur la Nation ! Une haine de la France maintes fois exprimée par Daniel Cohn-Bendit lors de ses interventions publiques, où quand il ne vante pas le fait de se faire déshabiller par une gosse de huit ans, fulmine contre les pensées qui viennent du terroir...

Et François Mitterrand, du haut de son statut suprême de président de la République française, de valider ces paroles subversives du sceau officiel en prononçant la fameuse sentence le nationalisme cʼest la guerre au Parlement européen, face à son meilleur ennemi Jean-Marie Le Pen, pour bien montrer à qui il sʼest soumis durant ses quatorze années de règne.

On regrettera, néanmoins, la confusion entre le lambertiste Daniel Gluckstein et le franckiste Olivier Besancenot page 127, qui est la marque dʼun dilettantisme qui peut parfois gâter les esprits dotés dʼune grande érudition. Cette erreur est dommageable puisquʼil sʼagit essentiellement dans ce volume de mettre en lumière le rôle des trotskystes en Occident depuis les années 1960.

Ainsi le nouvel opus de Jean-Michel Vernochet conviendra à un public averti curieux de comprendre sérieusement lʼobjet 68, quand les médias et les universitaires sʼefforcent de le faire méconnaître, le réduisant à une ode aux droits de lʼhomme et à la liberté des mœurs et des corps.

Rémi Hugues

[1Henri Mendras, La Seconde Révolution française (1965-1984), Paris, Gallimard, 1994, p. 9-10.

[2Yuri Slezkine, Le siècle juif, Paris, La Découverte, 2009, p. 99.

[3Jean-Michel Vernochet, LʼImposture. La décomposition programmée de lʼÉtat souverain, Saint-Denis, Kontre Kulture, p. 80.

[4Jean Birnbaum, Les Maoccidents. Un néoconservatisme à la française, Paris, Stock, 2009, p. 121-122.

[5Ce rejet de lʼEurope fondé sur un attachement fort à son modèle social national, le philosophe allemand Ulrich Beck
lʼappelle « nationalisme méthodologique.

[6Hervé Hamon, Patrick Rotman, Génération. Les années de rêves, Paris, Seuil, 1987, p. 328.

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