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Donald Trump : revanche de Platon, ou réveil identitaire ?

« Dans cet État, repris-je, on n’est pas contraint de commander si l’on en est capable, ni d’obéir si l’on ne veut pas, non plus que de faire la guerre quand les autres la font ni de rester en paix quand les autres y restent, si l’on ne désire point la paix ; d’autre part, la loi vous interdit-elle d’être magistrat ou juge, vous n’en pouvez pas moins exercer ces fonctions, si la fantaisie vous en prend. »

(Platon, Œuvres complètes : La République, traduction nouvelle par Robert Bacou, Paris, éd. Garnier frères, 1950, 557-558.)

Dans la séquence des régimes de Platon, l’oligarchie dégénère pour donner naissance à la démocratie, qui tient la liberté pour le bien suprême, à tel point que la liberté devient un esclavage. Les classes populaires connaissent un développement prodigieux, conduisant à la domination des plus pauvres. Les gens sont libres de se comporter et de vivre comme bon leur semble, au point même de désobéir à la loi sans être inquiétés. À bien des égards, ce régime rejoint l’anarchie par laquelle la séquence avait commencé.

Quand à l’homme démocratique, au sens où l’entend Platon, il s’agit du fils d’un oligarque qui, s’écartant en cela du comportement de son géniteur, est pris de désirs et de passions superflus, ces désirs superflus comprenant pour lui ceux qui ne sont pas nécessaires pour vivre, comme la cupidité, qui finit par régir la vie de toute la population sous un régime démocratique, chacun faisant alors exactement ce qu’il lui plaît des richesses qu’il aura pu accaparer.

Confortant les prévisions de votre serviteur, le peuple américain a placé Hillary Rodham Clinton très légèrement en tête, par le nombre de suffrages exprimés, lors de l’élection présidentielle du 8 novembre dernier. Toutefois, en raison des dispositions prévoyant l’élection du président des États-Unis au suffrage indirect par un collège de grands électeurs, qui peuvent conduire à une majorité différente de celle des suffrages agrégés, c’est le promoteur immobilier new-yorkais Donald J. Trump, qui correspond jusqu’à la caricature à l’homme politique plébiscité dans la démocratie platonicienne, qui succédera à Barack Hussein Obama comme 45e président des États-Unis le 20 janvier prochain.

Les domaines d’analyse dans lesquels le coup de tonnerre que constitue l’élection de Donald Trump à la Maison blanche permet de se pencher sont nombreux, mais nécessiteront davantage de recul que nous n’en possédons actuellement pour y tirer des conclusions robustes. En effet, il y aurait beaucoup de travail à faire sur ses enseignements à propos de la société américaine contemporaine, comme au demeurant de l’ensemble des sociétés occidentales et au premier chef la France, chez lesquelles les valeurs et préceptes traditionnels sont méprisés et finissent par être ignorés. Tous ces régimes pourraient très certainement figurer au rang des régimes démocratiques voués à terme par Platon à sombrer dans l’anarchie.

Nous retiendrons à ce stade ici trois premiers enseignements de l’évènement, sur lesquels on peut déjà dresser des observations : l’impact sur le fonctionnement du système politique américain, d’abord ; l’impact sur la politique étrangère, ensuite ; enfin, les causes sous-jacentes qui ont permis cette élection.

Les rédacteurs de la Constitution américaine avaient lu et médité Platon : cela suffira-t-il à sauver le système ?

S’agissant d’abord de l’effet du résultat sur le système politique américain, il convient, même si les parallèles platoniciens sont troublants, de se garder de faire des amalgames simplistes. Les rédacteurs de la Constitution américaine avaient tous lu et médité Platon et avaient conçu leur État pour le prémunir contre ces dangers en y multipliant les contre-pouvoirs et en réservant la participation à l’exercice du pouvoir à la catégorie de la population considérée à cette époque comme la plus apte à cela, à savoir les hommes blancs. Le collège électoral qui semble aujourd’hui une survivance désuète et inutile avait alors été conçu pour rassurer les États esclavagistes du Sud, moins peuplés que ceux du Nord, quant à leur poids relatif dans le gouvernement de l’État fédéral. Les règles adoptées alors — et évidemment modifiées depuis — faisaient peser chaque esclave noir pour trois-cinquième du poids d’un homme blanc dans la population prise en compte pour déterminer la taille proportionnelle de chaque État dans le collège électoral.

L’État de droit tout neuf alors surgi sur le Nouveau continent, avec ses États fédérés, sa Chambre des représentants renouvelée tous les deux ans adossée à un Sénat dont les membres sont désignés pour six ans, sa Cour suprême aux membres inamovibles, son système juridique ancré dans le droit coutumier anglais, a permis, davantage que les Constitutions successives dont s’est dotée la France postrévolutionnaire, à ce pays au fond profondément traditionaliste de mieux se prémunir contre les dérives démocratiques, même au moment où le règne des médias puis des réseaux sociaux faisaient contre lui assaut de leur médiocrité assumée.

Le contexte tout à fait hors normes créé par le résultat électoral du 8 novembre 2016, dont on retiendra que personne, même votre serviteur, ne l’avait prévu, est stupéfiant à tous égards [1]. Pourtant, il n’a aucunement empêché l’exceptionnelle robustesse du système politico-institutionnel américain de se déployer : les trois principaux acteurs du processus de transition se sont en effet attachés à insister, dans les discours prononcés dans la foulée de l’annonce du résultat, sur leur volonté de voir le nouveau chef de l’État prendre ses fonctions. Ainsi M. Trump a-t-il fait alors un discours remarquablement convenu, — genre dont il est pourtant peu coutumier, — allant jusqu’à féliciter Mme Clinton pour sa campagne. Cette dernière, le lendemain, trouvait le courage de lui rendre la politesse, insistant sur la nécessité de lui donner le bénéfice du doute et de lui permettre de gouverner, suivie immédiatement de M. Obama lui-même, expliquant qu’il avait fait le choix d’une transition exemplaire, calquée sur celle dont il avait lui-même bénéficié de la part d’un prédécesseur, George W. Bush, avec lequel ses différences de position étaient colossales et notoires.

La goujaterie avec laquelle les gouvernements européens ont accueilli l’élection de M. Trump n’empêchera vraisemblablement pas un profond réalignement de la politique étrangère américaine

Autant les contre-pouvoirs précités, ainsi que son manque totale d’expérience, contiendront la marge de manœuvre de M. Trump dans les affaires intérieures, — d’autant plus que son programme, quand il existe, est extrêmement flou et fréquemment manifestement inapplicable, — autant il disposera de pouvoirs beaucoup plus larges sur le champ extérieur.

Les gouvernements allemand et français ne s’y sont pas trompés, qui n’ont pas hésité à s’écarter de tous les usages diplomatiques en exprimant ouvertement leur manque d’empressement à travailler avec lui : ainsi le chancelier allemand, Angela Merkel, a annoncé qu’elle ne coopérerait avec lui que lorsque cela l’arrangerait, tandis que l’ambassadeur de France aux États-Unis publiait sur Twitter un point de vue qui donna lieu à un « recadrage » de la part du ministre des Affaires étrangères. Le président de la République lui-même, toutefois, qui semble être totalement impréparé à la perspective de devoir travailler avec M. Trump, a fait savoir que cette élection « ouvrait une période d’incertitude » dans laquelle il avait l’intention — sans visiblement craindre de paraître le moins du monde ridicule — de faire preuve de « vigilance ».

Malgré le caractère puéril et discourtois de ces réactions, on peut comprendre la consternation de ceux qui, sur notre continent, avaient fidèlement appuyé la politique pro-arabe et russophobe de M. Obama, sans se poser jamais la question de savoir si elle était conforme aux intérêts européens. En effet, si l’action du nouveau président des États-Unis est conforme aux intentions affichées, la politique étrangère des États-Unis prendra un virage à 180 degrés sur deux points absolument essentiels.

D’abord, M. Trump a exprimé à plusieurs reprises l’intention de mettre enfin en application la décision du Congrès, prise en 1995, mais bloquée par tous les présidents en fonctions depuis, dont un M. Obama enfermé dans un « antisionisme » qui confinait à l’obsession, de transférer l’ambassade des États-Unis en Israël de Tel-Aviv vers la capitale véritable et historique de ce pays : Jérusalem. Il est notoire que les relations du Premier ministre israélien, M. Nétanyahou, avec M. Obama étaient exécrables, en raison des positions systématiquement très anti-israéliennes adoptées par ce dernier [2]. La seule démocratie du Proche-Orient devrait donc retrouver à brève échéance un appui solide de la part de son allié historique américain [3].

Donald Trump participe à une manifestation de soutien à Israël à New-York, en 2004 : son soutien à l’État juif est ancien et avéré

Assez logiquement, ce rééquilibrage devrait aussi, s’il se concrétise, s’accompagner d’un regard plus lucide sur le régime fondamentaliste islamiste au pouvoir en Arabie séoudite et sur la tentative de ce dernier de faire prévaloir dans toute la région, par séides interposés, sa vision obscurantiste du mahométanisme. M. Trump a en effet exprimé à plusieurs reprises pendant la campagne le point de vue selon lequel ce ne serait pas seulement le terrorisme islamiste, mais bien la religion mahométane en elle-même, qui est à l’origine des difficultés diverses traversées par les pays occidentaux, allant du terrorisme à l’immigration incontrôlée.

Enfin, on peut raisonnablement espérer que M. Trump mettra à exécution son intention maintes fois annoncée de mettre un terme à la nouvelle guerre froide initiée par les États-Unis et leurs alliés d’Europe occidentale contre la Russie dès la première prise de fonctions de Vladimir Poutine et que M. Obama avait fortement accentuée.

Tout le monde peut jouer la carte identitaire

Pourtant l’enseignement le plus significatif de la victoire de Donald Trump est à rechercher dans ses causes. Bien qu’elle n’ait été anticipée par personne à commencer par l’intéressé lui-même, l’arrivée à la Maison blanche de cet homme d’affaires au style affreusement nouveau-riche n’est en effet pas un évènement essentiellement circonstanciel, comme le fut la qualification au second tour de l’élection présidentielle de Jean-Marie Le Pen en 2002, qui se produisit uniquement à cause de l’effet combiné d’un mode de scrutin aberrant et des candidatures de témoignage à gauche qui empêchèrent la qualification de Lionel Jospin.

La victoire de Donald Trump, comme l’a parfaitement, quoique tardivement, reconnu le New York Times, a été rendue possible, inévitable, même, d’une certaine façon, par une coalition nouvelle et sans précédent de l’électorat blanc, classes populaires et moyennes confondues, la classe moyenne supérieure des États côtiers restant seule a soutenir, avec les minorités ethniques avec lesquelles elle ne partage pourtant rien et de la vie desquelles elle ne connait en réalité rien, la candidate démocrate. Les femmes blanches elles-mêmes, dont le Parti démocrate a commis l’erreur de croire le vote acquis en raison des dérapages répétés de M. Trump concernant ses conquêtes féminines, ont voté pour lui à 53 pour cent.

C’est presque toute la population blanche, inquiète pour l’avenir de ses enfants, à l’exclusion de la seule classe moyenne supérieure, qui a basculé derrière la candidature de Donald Trump

De fait, cette élection présidentielle a vu se refermer sur le Parti démocrate le piège qu’il avait sciemment pris le risque d’ouvrir, avec la désignation de M. Obama comme candidat en 2008, puis avec le déplacement vers la gauche de l’échiquier politique qui l’a suivi et qui a rendu possible le succès relatif du candidat de l’extrême-gauche, Bernie Sanders, lors des primaires. Comme on pouvait le craindre, l’attention obsessionnelle portée par les Démocrates, pendant huit ans, au bien-être, réel ou supposé, des minorités qu’il a mobilisées dans cette coalition a fini par réveiller chez la population blanche une inquiétude qui s’est progressivement muée en angoisse, dans le silence absolu des médias comme le New York Times : ces derniers ont en effet consciemment choisi de faire croire que la perspective que le pays des pères fondateurs de la démocratie américaine, avant-poste s’il en est de la civilisation occidentale, devienne, à l’horizon de 2050, un pays majoritairement non-blanc, n’était aucunement problématique et ne méritait même pas qu’on l’évoquât, encore moins qu’on l’analysât.

C’est n’est qu’au moment du décompte des voix que l’état-major de Mme Clinton s’est rendu compte que son calcul, qui avait consisté à sacrifier consciemment la classe ouvrière blanche qui avait historiquement constitué le cœur de son électorat, en s’imaginant que les voix de la classe moyenne lui resteraient majoritairement acquis, était faux.

On conclura en notant que les conséquences dévastatrices de cette erreur, consistant à croire que la carte identitaire est un jeu auquel la gauche ne peut que gagner et auquel il est interdit à la droite de jouer sous peine d’être convaincue de ce péché contre le Saint-Esprit contemporain qu’est le « racisme », mériteraient d’être méditées par les gouvernements européens qui ont accueilli avec tant de mépris affiché l’élection de M. Trump. Comme nous l’avons nous-mêmes relevé en son temps, le compte à rebours identitaire est à l’œuvre en France également, à un rythme plus soutenu qu’aux États-Unis et alors que nos institutions n’ont ni l’ancienneté ni la robustesse qui permettent d’espérer que les Américains sortiront par le haut de cette crise. Les élections présidentielles, puis législatives de 2017 apporteront une première réponse à cette question essentielle.


[1À compter de la candidature du milliardaire Wendell Wilkie, investi—déjà—par le Parti républicain contre Franklin D. Roosevelt en 1940 alors qu’il n’avait aucune expérience gouvernementale et qui fit un score désastreux, perdant 38 États sur 48, jusqu’à Ross Perot qui se présenta successivement comme indépendant puis comme candidat d’un éphémère Parti de la réforme en 1992 et 1996, l’histoire récente est parsemée de telles candidatures.

[2M. Obama aurait semble-t-il même récemment envisagé, en guise de cadeau de départ à M. Nétanyahou, de donner l’ordre à son ambassadeur à l’ONU se s’abstenir lors du vote sur la dernière résolution, présentée par la France, visant à la reconnaissance de l’existence d’un « État palestinien ».

[3À cet égard, les tentatives de certains milieux de gauche d’accréditer l’idée que M. Trump serait antisémite ne tiendront très certainement pas, car elles ne reposent sur aucune réalité. Le gendre de M. Trump, qui a joué un rôle clef dans la campagne, ainsi que plusieurs de ses proches conseillers, sont en effet de confession juive.

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