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« Je ne suis pas, Messieurs, de ceux qui croient qu’on peut supprimer la souffrance en ce monde, la souffrance est une loi divine, mais je suis de ceux qui pensent et qui affirment qu’on peut détruire la misère. Remarquez-le bien, Messieurs, je ne dis pas diminuer, amoindrir, limiter, circonscrire, je dis détruire. La misère est une maladie du corps social comme la lèpre était une maladie du corps humain ; la misère peut disparaître comme la lèpre a disparu. Détruire la misère ! Oui, cela est possible ! Les législateurs et les gouvernants doivent y songer sans cesse ; car, en pareille matière, tant que le possible n’est pas le fait, le devoir n’est pas rempli. » [1]

Un siècle et demi plus tard, les utopistes, avec Victor Hugo à leur tête, ont gagné. Ils ont terrassé Pauvreté. Puis, en mauvais gagnants, ils ont remercié ses amies : Fortune et Charité ; et banni ses enfants : Royauté et Espérance. Ce sera le plan.

Pauvreté fut traitée à la manière d’une bien dégoûtante maladie, masqué et ganté, et surtout de loin : les hygiénistes ont laissé à Frédéric Ozanam, les secours attentifs et à Victor Hugo, les discours revendicatifs ; aux bonnes sœurs, les soins chauds et tendres et à l’Etat, les alloc-à-attendre. Malheureusement, la France a toujours compté moins de saints que de fonctionnaires et le signe ostentatoire de ces derniers, la froide impolitesse, se remarque plus que la discrétion des premiers. Pauvreté a bien vu qu’on lui donnait sans tenue et elle a donc reçu avec la même absence de manières, se gavant de tout ce qu’on daignait lui tendre, toute affamée qu’elle était. Oh, que l’Occident doit être affamé pour consommer comme il le fait, si avidement, si grossièrement, pareil à une bête qui ne sait plus chasser et qui montre les crocs à chaque os qu’on lui jette !

Mais, le souvenir même de cette faim a été perdu, vacciné. Les échoppes sales où picorer, les salles de gare où dormir, l’hospitalité où se réfugier ont été éradiquées. Ces habitudes-là nous apprenaient les bords des routes et la bohème sous le Ciel ; elles nous enseignaient l’aplomb et la confiance devant la Vie - Audaces fortuna juvat [2] ; en somme, c’était l’école de la Providence. Une seule auberge comptait : celle de Fortune ! un seul lieu même : le pèlerinage ! En ce temps-là, la jeunesse acceptait de dépendre des dons des autres puisqu’ils venaient du cœur. La Charité fait toujours mieux – pas toujours plus – que l’Etat qui se veut Providence. [3]

Nous l’avons oublié parce que la superbe du prolifique rhétoricien a avili Pauvreté, « lèpre » du corps social. Du haut de sa tribune, le député Hugo condamne le pauvre, il met à mort le roi-lépreux. Car le pauvre est roi puisqu’il reçoit tout comme un égard : bien plus qu’un dû, une reconnaissance ; la reconnaissance qu’il est homme et même qu’il l’est plus que nous car il n’a rien pour le déguiser, aucun artifice par lequel vêtir la puissante humanité qui jaillit de lui, saillante et pure, nous imposant respect et même peut-être contemplation. Le pauvre était donc fier alors, du temps où il recevait de mains d’hommes, avant l’odieux travestissement, avant que l’Etat ne lui refile les fanfreluches qu’il a piquées aux dames riches imposées. Osez-vous même imaginer ce roi, vêtu seulement de breloques affriolantes et volées, et à qui on ne fait même pas l’honneur d’une couronne d’épine ? Qu’importe ! le pauvre préfèrera toujours son cilice glorieux, tel saint Louis [4] , signe de son élection devant les anges de ce monde.

Mais voilà, la position où le pauvre fut rendu, qui reçoit trop pour avoir à demander, trop peu pour cesser de revendiquer et trop mal pour se souvenir qu’il est roi. Ce pauvre n’en est plus un ; il ne remplit plus son rôle, la fonction que Notre Seigneur lui a assignée : tout espérer. Espérer tout puisqu’il ne peut se procurer rien ; espérer tout, à commencer par le pain quotidien, le pain qui donne goût au pain céleste, le pain qui donne faim du pain céleste ; et l’espérer – non pas l’attendre dans le souci – mais l’espérer et le recevoir. Ce n’est pas en faisant mentir le Christ – qui nous dit que les pauvres, nous les aurons toujours avec nous [5] – mais en Le regardant veiller sur eux que nous retrouverons l’Espérance [6]. Puisse l’Espérance à la française ne plus se situer dans l’élimination de Pauvreté, mais dans son annonce ! C’est là que se jouera notre grandeur. [7]

Cet article avait été préalablement publié le 20 janvier 2012.

[1Victor Hugo « discours sur la misère » à l’Assemblée Nationale, le 9 juillet 1849

[2« La fortune sourit aux audacieux ».

[5Matthieu, XXVI, 11

[6« Lorsque Notre Seigneur a dit : "Il y aura toujours des pauvres parmi vous ", ce n’est pas une malédiction qu’il a léguée à ses disciples, mais une parole d’espérance et d’amour. » Frédéric Ozanam.

[7La grandeur d’une civilisation se mesure dans son rapport à ces pauvres. « La mesure de l’humanité se détermine essentiellement dans son rapport à la souffrance et à celui qui souffre. », Benoît XVI, Spe Salvi, paragraphe 38

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