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[Véganisme] La place de l’animal dans la Création : l’« antispécisme » en question

Giotto, Saint François d’Assise prêchant aux oiseaux

La place que nous donnons aux animaux dans nos sociétés dépend directement de la vision que nous avons de nous-mêmes en tant qu’hommes, ainsi que de notre rôle dans la Création. Pour cette raison, notre réflexion se divisera en deux temps : nous aurons d’abord à cœur de réfuter l’idéologie « antispéciste » sur son propre terrain, sans référence religieuse, avant de proposer une réponse qui soit à la fois philosophique et authentiquement chrétienne.

Avant toute chose, une précision nous paraît nécessaire : personne ne nie plus que l’élevage intensif, c’est-à-dire la plupart des élevages industriels qui se sont développés depuis les Trente glorieuses, et qui concernent principalement les volailles, les porcs et les bovins, soient un désastre sur plusieurs plans. La mécanisation et l’automatisation à outrance ont détruit le lien entre animal et éleveur. Pour des raisons de rentabilité, le traitement de l’animal, ainsi que son mode d’abattage, sont souvent indignes. Sur le plan écologique, ce type d’élevage engendre des déforestations, une forte émission de gaz à effet de serre, la pollution de l’eau et des nappes phréatiques, et une consommation d’eau excessive. Cependant, l’on peut militer pour la dignité de ces animaux, défendre une vision plus respectueuse (et plus traditionnelle) de l’élevage, sans pour autant prôner l’idéologie nouvelle de « l’antispécisme », que nous allons nous attacher à réfuter. Autre précision préalable : nous distinguons clairement l’antispécisme du végétarisme ou du véganisme, qui sont des choix personnels de vie et dont les régimes alimentaires peuvent être profitables. Certains modes d’alimentation religieux, issus notamment de la discipline monastique, s’en rapprochent beaucoup, et il est demandé à tout chrétien de s’abstenir de viande au moment du Carême et autres jours de jeûne [1]. Mais défendre, comme un corollaire, l’antispécisme comme la solution unique à la maltraitance des animaux est aussi faux qu’excessif.

Les paradoxes (et les erreurs) de l’antispécisme

Qu’est-ce que le spécisme ?

Par analogie avec le racisme, le sexisme, et tous les « -ismes » discriminatoires, le spécisme (du latin species, « espèce ») est la pensée selon laquelle la vie, les intérêts ou la souffrance des animaux comptent moins que ceux des hommes simplement parce qu’ils sont d’une autre espèce. C’est une discrimination arbitraire liée, non pas à l’ethnie, la religion ou le sexe, mais à l’espèce. Le « spécisme » est une notion forgée par l’Anglais Richard Ryder en 1970, popularisée par le philosophe australien Peter Singer dans son livre La Libération animale (1975), mais qui n’a connu une large diffusion qu’à partir des années 2010. Comme l’antiracisme entend lutter contre la haine des hommes entre eux en raison de la couleur de peau ou de l’appartenance ethnique, l’antispécisme veut lutter contre la différence posée comme évidente entre les hommes et les autres animaux et, corollaire, arrêter l’exploitation de la souffrance animale au profit des hommes (pour leur consommation notamment). À une époque d’inflation des droits et de dénonciation systématique des inégalités, l’antispécisme veut porter le combat de la justice sociale jusqu’au bout de sa logique : abolition des différences de « race », de sexe, puis d’espèce. Il faudrait ainsi faire reconnaître les intérêts, besoins et aspirations de chaque espèce, et cesser de considérer les animaux comme des « êtres sensibles » relevant du régime des biens, selon ce que prévoit le Code civil.

L’homme : seul animal moral, seule espèce antispéciste

L’écosystème animal est régi par la loi du plus fort (prédateur / proie), et seuls les animaux domestiques et fermiers peuvent survivre sans défense, « protégés » qu’ils sont par l’homme qui les élève. S’ils ne sont plus élevés par les hommes, ils retournent à l’état sauvage et, rentrant à nouveau dans ce système de loi du plus fort, ils sont, pour la plupart, condamnés à une disparition rapide. Là réside tout le paradoxe antispéciste : l’homme est la seule espèce capable de fonder une morale. Les autres animaux ne pensent pas en termes de bien ou de mal, parce que l’idée même de libre-arbitre leur est étrangère [2]. La question du comportement éthique ne se pose que pour les hommes [3]. Un animal prédateur ne prend jamais en pitié la proie qu’il dévore (y compris lorsqu’il s’agit d’un homme), et ne se demande pas davantage si sa chasse est une action bonne ou mauvaise : elle relève de l’instinct le plus naturel, comme la proie fuit instinctivement devant le danger qui la guette. Il n’y a que l’homme pour raisonner et s’interroger sur le bien-fondé moral de son action. Dès lors, il faut se rendre à l’évidence : l’idée d’antispécisme est spécifiquement humaine et, en conséquence, profondément anthropo-centrée. Tous les autres animaux, sans exception, se pensent comme espèces et sont donc spécistes par nature [4]. Une espèce ne se mange pas entre elle et ne se reproduit qu’entre elle (c’est d’ailleurs le cœur de la définition d’espèce), preuve assez évidente d’une conscience universellement répandue de l’espèce, mais que les antispécistes refusent pour eux-mêmes [5].

L’antispécisme est donc en réalité le comble du spécisme. L’homme projette sur les animaux ses propres représentations, et anthropomorphise le règne animal. Les animaux ne sont, par définition, pas dans le même système de droits et de devoirs définis par les sociétés humaines pour la pérennité de leur espèce : il sera toujours interdit juridiquement pour un homme d’en tuer un autre, quand un animal aura toujours le droit d’en manger un autre. En refusant la différence de droit et de nature entre animaux et humains, l’antispécisme refuse aux animaux leur spécificité et même leur mystère. Né et répandu dans des milieux citadins, fort éloignés des campagnes et de la réalité de la nature, l’antispécisme veut imposer aux animaux une vision du monde qui ne peut pas être la leur.

Absurdités et hypocrisie

En plus de l’évidence que nous venons de rappeler, l’antispécisme comporte une quantité de vices logiques qu’il est impossible d’éluder. Le premier est celui-ci : si l’homme est un animal comme un autre, alors il participe à sa mesure à la vie animale, dans laquelle les espèces se rencontrent et se confrontent. Si chaque espèce animale doit vivre naturellement, sans intervention de l’homme, alors l’homme lui-même, animal parmi les autres, doit être libre de toute entrave. À ce titre, la domination de l’homme sur les autres animaux est naturelle, et les animaux sont naturellement dominés par les hommes. Comme un prédateur dans sa savane, il domine les autres animaux. Mais les antispécistes prétendent pourtant les sauver : cette simple prétention est contradictoire parce qu’elle affirme que les espèces sont inégales. Les antispécistes avouent que les hommes ont un pouvoir et une capacité morale supérieurs aux autres espèces puisqu’ils s’estiment capables de les sauver des hommes.

Autre absurdité logique : l’antispécisme, par définition, s’oppose à toute distinction entre les espèces. À ce titre, ils devraient traiter avec la même déférence les hommes et les moustiques, les chevaux et les poux, les chiens et les rats, les vaches et les sangsues. Or, chacun sait qu’il n’en est rien – comme chacun sait qu’un antispéciste, aussi convaincu soit-il, n’hésitera pas à dératiser sa maison ou se protéger des moustiques dans un milieu tropical. C’est aussi oublier que le moustique (qui est un animal) tue bien plus d’hommes chaque année que ne le feront jamais les hommes entre eux (plus de 2 000 000 de morts par an, par la transmission de la malaria, du paludisme, de la fièvre jaune…) – sans compter les dizaines de milliers de morts causés par le serpent, les chiens (par la rage), la mouche tsé-tsé, le scarabée, etc. L’antispécisme devrait en outre étendre son combat à l’ensemble des végétaux, qui forment également des espèces. Les antispécistes estiment que les légumes ou les arbres, par exemples, ne sont pas des êtres sensibles, donc ne sauraient bénéficier de cette même abolition des distinctions des natures. Pourtant, rien ne dit que les végétaux ne sentent pas, et s’ils semblent davantage passifs que les animaux, ils ont aussi des comportements spécifiques, des réactions propres, même des stratégies et des formes de communication. Eux aussi subissent l’agriculture intensive et des formes d’exploitation des sols particulièrement brutales de la part des hommes.

Un militantisme circonstancié et un décentrement nécessaire

L’antispécisme, comme beaucoup des nouveaux militantismes du XXIe siècle, est d’abord une idéologie citadine, occidentale, et donc très circonstanciée. Elle ne concerne, dans sa grande majorité, que des populations urbaines ayant un contact très ténu avec les animaux, sinon dans un cadre purement domestique. D’autre part, les mouvements de « libération » ou de « solidarité » animale n’existent que dans les pays occidentaux parmi les plus « développés » : on n’en trouve point dans les pays de l’Est, dans le monde arabe, africain, asiatique – bref, dans le reste du monde. Pour une raison simple : se poser la question de la libération animale ne peut concerner qu’une population déjà affranchie des soucis matériels les plus urgents, et qui a le luxe de se préoccuper du sort des autres espèces quand la sienne est confrontée quotidiennement à la misère et la violence. La plupart des associations et partis antispécistes, au premier desquels l’Animal Liberation Front, se situent dans des pays occidentaux (Europe, Amérique du Nord, Australie, et Amérique du Sud pour quelques-uns d’entre eux) [6]. Né dans un cénacle universitaire, le « Groupe d’Oxford », l’antispécisme est condamné à connaître le même destin que la théorie du genre, et toutes les autres idéologies anglo-saxonnes : rester le souci d’une bande de privilégiés occidentaux. Malheureusement, cette bande est particulièrement bruyante : l’antispécisme resterait la lubie silencieuse de quelques utopistes s’il n’avait pas convaincu certains jeunes de passer à l’action violente. Aussi a-t-on vu récemment sévir plusieurs campagnes de vandalisme dirigées contre des boucheries dans toute la France [7], inspirées de l’activisme antispéciste anglo-saxon : jets de faux sang, graffitis, caillassages, etc. La confédération française de la boucherie, boucherie-charcuterie, traiteurs (CFBCT), dénombre environ une cinquantaine d’attaques similaires en 2018 [8]. Rappelons que la boucherie est l’un des plus vieux métiers du monde et que la corporation des bouchers, au Moyen Âge, était parmi les plus puissantes et a obtenu des statuts dès le XIIIe siècle.

L’antispécisme dénonce donc ce qui a été tenu pour évident dans toutes les sociétés historiques : la hiérarchisation des êtres vivants en espèces inégales. Mais hiérarchisation ne signifie pas nécessairement exploitation. L’antispécisme conçu comme le refus de la domination anthropocentrique refuse en réalité un mode de production agricole et industrielle moderne dont la dénonciation ne nécessite pas de croire que l’homme serait l’égal du moustique. En cela, les antispécistes devraient regarder vers d’autres époques, antérieures à la révolution industrielle, et plus largement antérieures à l’époque moderne : à ces époques, l’éleveur souffrait autant que son bétail, dépendant qu’il était des saisons, du climat, des outils, de sa force, en un temps où les épidémies et les disettes étaient encore fréquentes. Il s’agissait d’une économie de la survie, et l’homme était aussi vulnérable que l’animal, et ne l’exploitait pas de manière aussi systématique qu’aujourd’hui. Ce qui a ruiné le vivant, ce n’est pas le « spécisme », c’est un régime économique capitaliste, libéral et de marché, qui a pensé le monde comme un réservoir épuisable par la technique [9], et les animaux comme des machines, une pure étendue de matière, dont on pouvait se rendre « maîtres et possesseurs » [10]. Au Moyen Âge, il n’y avait aucune ambiguïté sur la position d’infériorité de l’animal par rapport aux hommes. Mais la société médiévale étant, dans sa quasi-totalité, rurale, la place de l’animal, dans une société où les défrichements du XIe siècle ont à peine entamé les forêts d’Europe, est prépondérante. Les animaux sont partout : dans les foyers, les fermes, les forêts, les villes, les représentations artistiques. Ils ornent les chapiteaux et colonnes romans, les Livres d’Heures, et les enluminures. Ils sont des symboles à part entière, comme dans le Tétramorphe, régulièrement représenté par l’art médiéval, où l’homme, le lion, le taureau et l’aigle représentent les quatre Évangélistes. Ils ont servi d’allégories, représentant tour à tour le Bien et le Mal, les vertus et les vices dans les contes, les fabliaux, les légendes – des figures qui nous sont restées jusqu’à aujourd’hui, à travers des œuvres aussi célèbres que le Roman de Renart ou le Roman de Fauvel.

Les Très Riches heures du duc de Berry, Février

Création et hiérarchie du vivant

L’homme est-il un animal comme les autres ?

Le présupposé principal de l’antispécisme est donc le suivant : l’homme est un animal comme un autre. Sur des bases exclusivement biologiques, cette assimilation est vraie : l’homme est un mammifère, et il partage avec les autres animaux beaucoup de caractéristiques communes. À ce titre, l’homme est bien un animal (le terme même d’animal venant du latin anima, « âme », dans le sens de « ce qui est animé »). Mais tout le problème de l’antispécisme est de réduire l’homme à ses seules fonctions biologiques, à sa seule animalité. C’est aussi refuser plusieurs millénaires de philosophie (et de bon sens) durant lesquels il a été question de penser le propre de l’homme en tant qu’être pensant.

C’est, en effet, dans cette interrogation sur la différence entre l’homme et l’animal que réside le premier propre de l’homme. De fait, l’homme, à la différence de l’animal, s’étonne de ce qu’il est, et de ce qui est. L’étonnement est la première de ses spécificités : l’homme s’étonne de ce que le soleil se lève et se couche chaque jour, de sa simple présence au monde [11]. Il se pose la question du pourquoi, et il est la seule espèce à se la poser. Seul l’homme peut s’interroger sur ce qui est son propre, et ce propre est multiple. En effet, les différences fondamentales qui le séparent de l’animal sont si nombreuses qu’il est difficile d’en faire la liste complète. On convient le plus souvent que la conscience est la première de ses spécificités : l’homme sait qu’il est, et il sait qu’il le sait. Cette conscience de soi, réfléchie, fait de l’homme l’animal intelligent par excellence — au sens propre de intus legere, c’est-à-dire qui a la capacité de « lire à l’intérieur ». De cette réflexivité proviennent toutes ses interrogations sur la vie et la mort. L’anticipation de la mort et, corollaire, la conscience d’un tragique de l’existence, amènent l’homme à penser la question des fins dernières, mais aussi des origines. C’est pour cette raison que l’homme est le seul être à éprouver ce besoin fondamental de construire des cosmogonies, des légendes d’origine, des récits sur les commencements et des prophéties sur la fin des temps. En somme, l’homme est le seul animal — parce qu’il est le seul être moral — à se poser la question du destin, du salut et de l’éternité de l’âme.

Contrairement à l’animal, qui ne peut déroger à la norme que la nature a prévu pour lui, il a été laissé à l’homme le soin de son propre accomplissement [12]. L’homme est ordonné au spirituel, mais il peut refuser d’entendre son appel. C’est pourquoi Aristote affirme que la nature l’a laissé dans une indétermination quant à son bien propre. En effet, l’homme a le choix de parvenir ou non à son excellence (Métaphysique, T), c’est-à-dire à la réalisation de son entéléchie rationnelle (Physique). Ainsi, durant l’Antiquité et le Moyen Âge, on considérait l’homme comme le meilleur des êtres sublunaires, l’animal le mieux réussi : insignifiant par rapport au ciel, au voisinage immédiat des anges, mais supérieur aux autres animaux. L’homme est un animal double, « amphibie », selon les philosophes antiques : il est la limite ou l’horizon entre le matériel et le spirituel [13]. En fait, la place de l’homme dans l’ensemble des êtres ne lui est pas assignée d’emblée, mais dépend de sa liberté de s’assimiler soit à ce qui est au-dessus de lui, soit à ce qu’il devrait surmonter. Les ambitions de l’homme antique et médiéval sont suscitées et en même temps limitées par la place qui lui est assignée dans la hiérarchie des réalités qui composent le cosmos. C’est pour cette raison que, selon Platon, la destinée de chaque âme dépend de ce qu’aura été, après leur incarnation dans un corps d’homme ou de bête, leur manière de vivre par rapport à la justice et à l’injustice, et, en définitive, par rapport à leur contemplation de l’intelligible [14].

L’homme, animal contemplatif

L’homme est un être vivant, animé comme tous les autres animaux, mais il est le seul à être doué d’intelligence, cette fois au sens théologique du terme : en capacité de contempler les essences divines. Ce n’est pas suffisant de dire que l’homme est le seul être pensant : il est le seul être conscient d’être relié à un principe supérieur, sensible au surnaturel, tourné, même quand il l’ignore, vers son Créateur. Si l’homme et l’animal sont pétris de la même glaise, ce qui les distingue, c’est le souffle que Dieu a mis en l’homme au moment de la Création pour qu’ils soient habités par l’Esprit, et qu’ils aient en usage le verbe. C’est cela qui fait de l’homme l’image de Dieu. Selon saint Thomas d’Aquin, dans l’ordre des étants, c’est le degré de participation à l’Être qui détermine l’espèce : ajoutez la vie au minéral, vous obtenez un végétal ; ajoutez la sensibilité à la vie, vous avez l’animal, et si la raison est conférée à l’animal, on voit paraître l’homme. Les essences ainsi entendues se distinguent donc entre elles comme les mesures de la quantité d’être qui constitue et définit chaque espèce [15]. Si l’homme est considéré comme supérieur à tous les autres animaux et au sommet de la hiérarchie des êtres vivants, c’est donc qu’il totalise en lui tous les aspects du vivant : il possède non seulement la vie végétative (comme les végétaux, il assimile les aliments en vue de sa conservation et de sa croissance), la vie animale (comme les animaux, il éprouve, ressent et prend connaissance de la réalité qui l’entoure par ses facultés sensibles), mais encore la vie intellective et contemplative : il connaît son Créateur, et la partie séparée de l’âme le rapproche des natures angéliques. L’activité contemplative (donc proprement spirituelle) a, en effet, longtemps été considérée comme le signe ultime de la supériorité de l’homme dans la Création [16]. Les philosophes antiques estimaient que la station droite était un privilège par rapport aux autres animaux, et le symbole de notre aspiration cosmique : nous pouvons nous redresser pour nous inspirer de l’exemple du ciel. Selon saint Augustin, qui s’inscrit dans une tradition platonicienne, l’homme est droit, afin qu’il puisse voir, non le ciel visible, mais le Ciel, qui est « le principe des choses invisibles (principium invisibilium) » [17].

Dieu créant les animaux, fresques de l’église de Vittskövle, Suède, c.1480.

La mission des êtres selon les Écritures

Dieu donne la vie à tous les êtres, et c’est de Sa Volonté que toute la Création tient son existence. Pour les chrétiens, toute créature possède la dignité intrinsèque de création divine. Dans la Genèse, la première bénédiction de Dieu est donnée aux animaux. Ensuite aux hommes.

« Et il y eut un soir, et il y eut un matin : ce fut le quatrième jour. Dieu dit : « Que les eaux foisonnent d’une multitude d’êtres vivants, et que les oiseaux volent sur la terre, sur la face du firmament du ciel. » Et Dieu créa les grands animaux aquatiques, et tout être vivant qui se meut, foisonnant dans les eaux, selon leur espèce, et tout volatile ailé selon son espèce. Et Dieu vit que cela était bon. Et Dieu les bénit, en disant : « Soyez féconds et multipliez, et remplissez les eaux de la mer, et que les oiseaux multiplient sur la terre. » Et il y eut un soir, et il y eut un matin : ce fut le cinquième jour. Dieu dit : « Que la terre fasse sortir des êtres animés selon leur espèce, des animaux domestiques, des reptiles et des bêtes de la terre selon leur espèce. » Et cela fut ainsi. Dieu fit les bêtes de la terre selon leur espèce, les animaux domestiques selon leur espèce, et tout ce qui rampe sur la terre selon son espèce. Et Dieu vit que cela était bon.  » (Genèse I, 19-25).

La Création dans son ensemble est jugée « bonne » par Dieu - un ensemble lié et relié, où toutes les créatures sont solidaires, avant que le péché de l’homme ne détruise l’équilibre édénique. Noé, et sa famille, au moment du Déluge, rassemblèrent un couple de chaque espèce animale dans son Arche, preuve que la Création dans son ensemble devait être sauvée des flots pour un nouveau cycle, une création nouvelle.

L’antispécisme est cependant contraire à la doctrine chrétienne qui établit que la Création est une œuvre divine, et que les espèces ont été créées selon des différences et des missions propres. Pour un chrétien, les autres espèces ont été créées par Dieu pour servir l’homme : même si elles méritent le respect que leur confère le statut de créatures de Dieu, elles restent inférieures et ne participent pas au salut – ni, cela va de soi, à la vie sacramentelle de l’Église. La Genèse affirme la domination humaine sur les animaux (Gn I, 26) : « Puis Dieu dit : Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre, et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre. » Dans le deuxième récit de la Création (Gn 2, 4), la Bible montre une disposition inverse : l’homme, première créature de Dieu, est placé au milieu d’une terre vide. Puis Dieu crée les animaux. Comme dans le récit précédent, l’homme, doté d’un statut particulier dans la création, central, a une mission mais ne peut l’accomplir sans quelques aides. Les animaux sont parmi ces auxiliaires que le Seigneur lui a laissés. Au moment du Déluge, Dieu autorisa les hommes à se nourrir des animaux, c’est-à-dire à se nourrir d’une alimentation carnée, sans toutefois pouvoir en consommer le sang qui représente leur principe vital (Gn 9, 3) [18]. En ce sens, une forme de respect est manifestée à l’égard de l’animal, même si on le mange. D’autre part, devenu le maître des animaux, l’homme doit aussi les protéger : il doit les décharger des fardeaux excessifs (Exode 23, 5), leur donner une part des revenus de leur travail (donc les nourrir — Deutéronome 25, 4), laisser le bœuf et l’âne, ses compagnons de labeur, au repos durant le septième jour de la semaine (Exode 23, 12), même en période de labour et de moisson (Ex 34, 21).

L’Arche de Noé, détail d’une miniature, The Bedford Hours (BL Add MS 18850, f. 16v).

L’harmonie de la Création

Reconnaître la place de l’animal dans le monde, sa mission dans la Création, c’est aussi le respecter, et ne pas le traiter comme une marchandise. Mais il n’est pas nécessaire, pour cela, de considérer l’animal comme l’égal de l’homme : certains animaux ont été créés pour nous servir, et il n’est pas peccamineux de le faire si tant est qu’ils soient traités avec dignité. Chacun s’accorde sur le fait que l’abattage industriel des animaux est particulièrement brutal et répugnant, mais il ne faudrait pas croire que la lente agonie d’un gnou, d’un zèbre, d’une antilope ou même d’une souris sous les griffes et les dents de leur prédateur soit un spectacle beaucoup plus réjouissant. Tous les êtres ont leur dignité, selon une hiérarchie des êtres qui va du moins conscient au plus conscient. Reconnaître l’origine divine de la Création, c’est en respecter tous les êtres, et vivre en bonne intelligence avec les animaux, qui nous servent et que nous devons servir — sans pour autant les reconnaître comme nos égaux, ce qui serait à la fois absurde et impossible.

Par ailleurs, une vision saine de la Création implique de ne pas considérer les animaux comme des victimes passives qu’il faudrait protéger de nous-mêmes — ce que les antispécistes pensent —, mais comme des créatures avec lesquelles il faut cohabiter. Un chrétien sait qu’il doit agir avec sagesse par rapport à la nature, parce qu’il en fait partie, et qu’il sait être seulement l’intendant de la Création. Nombreux sont les récits, dans la tradition hagiographique notamment, où les saints, les moines et les ermites parlent et vivent en osmose avec des animaux. Les lions n’ont-ils pas refusé de dévorer sainte Blandine au moment où elle fut jetée, avec d’autres chrétiens, dans l’amphithéâtre de Lyon pour y mourir ? Le Métropolite Cyrille de Kazan et Sviyaz, alors qu’il était exilé par les Bolchéviques, fut jeté d’un train dans une forêt et, prêt de mourir de froid, il fut réchauffé par un ours qui vint à son secours. Les Fioretti de saint François d’Assise, datés du XIVe siècle, nous montrent le Franciscain communiquant avec les animaux et prêchant aux oiseaux. La légende du loup de Gubbio raconte qu’il apaisa un loup et lui fit promettre de ne plus attaquer les bêtes et hommes de la ville ombrienne : le loup, qui jusqu’alors terrorisait les habitants, devint si doux qu’il allait et venait chez les gens. Autant de symboles révélant toute la nostalgie des hommes pour l’état adamique, l’harmonie parfaite et retrouvée avec la nature, et l’espérance d’une réconciliation finale au moment où, par une création nouvelle, la nature sera restaurée dans sa pureté originelle.


[1Précisions qu’il existe des traditions religieuses dans lesquelles la consommation de viande est tout simplement interdite et les animaux protégés comme des hommes (et parfois vénérés). C’est le cas dans certaines formes de bouddhisme, ainsi que dans le sikhisme. Ce dernier enseigne la pitié envers toutes les créatures et refuse leur mise à mort.

[2C’est un fait bien établi à la lecture de Kant : l’homme agit en déterminant lui-même la loi de son action. La morale suppose la liberté. Or l’animal, lui, est déterminé dans son agir par des causes étrangères (l’instinct, la nécessité). De ce fait, il n’est pas libre, donc pas moral, donc différent de l’homme et inférieur à lui. Le propre de l’homme, en ce sens, c’est d’être un être moral.

[3C’est aussi pour cette raison que l’homme a une responsabilité plus grande que les animaux par rapport à lui-même : il a la liberté de se damner, quand l’animal ne peut pas déroger à la norme que Dieu (ou la Nature…) a prévue pour lui.

[4Il faut donc en conclure que les animaux sont plus intelligents que les antispécistes.

[5Hormis quelques exceptions, les animaux d’une même espèce ne se mangent pas entre eux. On ne se mange pas, mais on se combat ; souvent pour des raisons de territoire, parfois aussi jusqu’à la mort. Les fourmis ou certaines abeilles peuvent ainsi se mener de véritables guerres entre colonies ou espèces proches. Les animaux sont intimement conscients de leur espèce, et sont spécistes pour leur survie même.

[7Précisons, évidemment, que les antispécistes s’en sont pris exclusivement à des boucheries « traditionnelles » et ont pris soin de ne pas porter l’application de leurs principes universalistes aux boucheries halal, pourtant nombreuses dans certaines villes de France, et qui devraient, en toute logique, les scandaliser tout autant. Il faut croire que, dans leur logiciel, être « racisé » excuse le fait d’être « spéciste ».

[9Dans « La question de la technique » (in Essais et conférences, 1953, Gallimard, coll. Tel), Heidegger explique que la technique moderne dévoile la nature comme un fonds, un réservoir à exploiter (contrairement à la technique artisanale qui est une production). L’exemple favori de Heidegger est d’opposer le moulin à vent (qui ne stocke pas l’énergie de la nature) à la centrale hydraulique sur le Rhin (qui stocke l’énergie de la nature). L’homme lui-même est devenu un fonds à exploiter, par la technique. C’est le Gestell, ou Arraisonnement de la nature par la technique.

[10Nous devons cette idée en grande partie à la révolution scientifique du XVIe siècle, mais aussi de la philosophie de Descartes. L’expérience du dubito nous rélève pure pensée, et distingue donc en nous l’âme (substance pensante) et le corps (substance étendue), l’esprit et la matière. Dans ce dualisme, le corps est une pure étendue géométrique et se réduit au mécanisme universel. Le dualisme aboutit donc au mécanisme, c’est-à-dire la théorie selon laquelle il faut considérer les êtres vivants comme des machines pour les expliquer scientifiquement ; ainsi chez Descartes quand il compare les animaux à des automates (la théorie des « animaux-machines »). Le monde matériel est donc mécanique, lui-même sans âme, c’est-à-dire sans l’essence divine que lui attribuait le Moyen Âge ; un cosmos déserté. Il s’explique entièrement en terme de configurations spatiales et de mécanismes. C’est un monde-machine, soumis à l’investigation mathématique et au projet technicien de se rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature ».

[11L’étonnement (du monde, de l’existence etc.) est à la source même de la connaissance et de la philosophie. C’est toute la thèse de Jeanne Hersch, L’étonnement philosophique. Une histoire de la philosophie, Folio, 1993.

[12« Quant aux microcosmes non humains que renferme notre monde, ils sont inférieurs à l’homme en tant que microcosmes, c’est-à-dire en tant que polarisations « subjectives » de l’Esprit ou du Prototype unique, mais ils sont relativement supérieurs à l’homme en tant qu’ils participent davantage de la perfection macrocosmique, ce qui, dans le règne animal, s’exprime par la prédominance croissante de l’espèce – de la forme spécifique – sur l’autonomie individuelle, et, dans les végétaux et les minéraux, par la fusion des deux pôles : espèce et individu. De ce fait, l’animal ne peut pas déchoir dans la même mesure, par rapport à sa norme spécifique, que l’homme. » T. Burckhardt, Introduction aux doctrines ésotériques de l’islam, Dervy, p. 106-107.

[13Saint Thomas d’Aquin, Somme contre les Gentils, IV, 55. Dante, Monarchie, III, XV, 3. L’expression d’ "animal amphibie" est de Plotin.

[14Timée (90e-92c). Pour Platon, le règne de la vie constitue un vaste continuum qui va des dieux, des démons et des hommes jusqu’au coquillage, en passant par tous les animaux, par suite de transformations intervenant dans le cadre d’un système de rétribution morale ayant pour fondement la métensomatose, c’est-à-dire le passage d’une même âme dans le corps d’êtres vivants différents, homme, femme ou animal, en fonction de la qualité de ses vies antérieures.

[15E. Gilson, Introduction à la philosophie chrétienne, Vrin, IX, « L’être et les essences ».

[16« Un signe encore, c’est que les animaux autres que l’homme n’ont pas de participation au bonheur, du fait qu’ils sont totalement démunis d’une activité [contemplative]. » Aristote, Éthique à Nicomaque, 8, Prééminence de la vie contemplative.

[17Saint Augustin, De Trinitate, XII.

[18Dans le Talmud, l’interdit du sang passe par l’abattage rituel (shehita) qui vide l’animal de son sang et par la cachérisation, laver la viande et la recouvrir de sel pour absorber le sang résiduel. Les espèces animales qui peuvent être abattues rituellement sont celles désignées dans le chapitre XI du Lévitique, relatif aux animaux purs et impurs (lesquels sont nombreux). Les animaux interdits de consommation, harâm, sont moins nombreux en islam que dans le judaïsme. Un verset du Coran (V, 3) énumère les quatre interdits de base : « Vous ont été interdits : la bête morte, le sang, la viande de porc, ce qui a été égorgé au nom d’autre que Dieu ». Dans le Coran, la soumission des animaux à l’homme est le résultat d’une décision divine (22, 66 ; 45, 13). Les animaux de mauvais augure sont le porc (impur), l’autruche, les bovins, le chameau, le chien (hormis le chien de chasse), le corbeau. Le discernement est obligatoire dans la mise à mort d’un animal par un musulman. Il peut tuer un mouton s’il a faim, mais il ne doit pas tuer l’abeille ou la fourmi. De plus, tuer doit se faire selon un rituel précis (couché sur le flanc gauche, tourné vers La Mecque), rapidement, pour atténuer la souffrance.

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