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[UKRAINE] La déchirure

Depuis plusieurs mois, l’Ukraine occupe une place de choix dans les médias français, sans que l’on sache très bien quels sont les acteurs et enjeux, ni comment se positionner. Ceux qui se sont penchés plus profondément sur le sujet ne sont guère mieux lotis : la déchirure de l’Ukraine, entre Ouest et Est, se prolonge chez eux.

En effet, comment les catholiques français ne se sentiraient-ils pas proches des nationalistes ukrainiens anti-russes, y compris ceux du parti radical Svoboda ("liberté" mais anciennement « parti national-socialiste »... nous y reviendrons), qui sont issus de l’Eglise gréco-catholique, unie à Rome ? Comment les catholiques ne seraient-ils pas sensibles à l’appel de leurs frères d’Ukraine, et à leur édifiant témoignage, comme celui du Père Mikhaïlo Dymyd, « l’aumônier de Maïdan » ? Comment, plus largement, les Français patriotes ne partageraient-ils pas l’aspiration nationale et identitaire des Ukrainiens qui ont manifesté contre le régime de Ianoukovitch ?

A contrario, comment les partisans d’une Europe indépendante des États-Unis pourraient-ils se réjouir que le camp soutenu par les forteresses de l’OTAN, Washington, Londres et Varsovie, l’ait emporté à Kiev ? Et comment ceux qui se souviennent des guerres de Yougoslavie ne seraient-ils pas inquiets des similitudes ukrainiennes : des nationalistes se réclamant de leur collaboration passée avec les nazis, affrontant des orthodoxes adossés à la Russie ?

L’Ukraine : une passerelle entre Ouest et Est

On l’a assez rappelé ces dernières semaines : l’Ukraine est le berceau de la Russie médiévale. C’est à Kiev que le prince Vladimir fut baptisé en 988, et diffusa le christianisme byzantin dans la région. A cause de cette origine, l’Église orthodoxe russe, dont le Patriarche réside à Moscou, considère l’Ukraine comme partie intégrante de sa juridiction ecclésiale.

Or, l’Ouest ukrainien fut longtemps sous domination polonaise, et a développé sa culture contre la Russie. Rome y suscita la création d’une Eglise gréco-catholique, qui fut la caution spirituelle de cette identité ukrainienne non-russe. Elle fut pour cela durement persécutée par les orthodoxes, puis par les Russes soviétiques, qui réprimèrent la tentative d’indépendance de l’Ukraine, entre 1918 et 1922.

En 1941, les nationalistes ukrainiens de Stepan Bandera se rallièrent à l’envahisseur allemand, par anticommunisme, et par antisémitisme. Une partie d’entre-eux se retournèrent contre les nazis en 1943, pour mener leur propre guérilla indépendantiste, qui dura jusqu’au milieu des années 1950 contre l’Armée rouge. Bandera, assassiné en exil en Allemagne par le KGB en 1959, est la figure héroïque de ce nationalisme ukrainien anticommuniste, anti-russe et antisémite, incarné aujourd’huipar le parti Svoboda, qui n’a pas honte de se réclamer de cette collaboration pro-allemande.

Pour punir l’Ukraine, Staline redessina ses frontières, de manière à englober une grande population de Russes à l’Est. La Crimée russophone fut également rattachée à l’Ukraine. Enfin, les églises gréco-catholiques furent fermées, ou attribuées à l’Église orthodoxe russe : diviser les chrétiens pour mieux régner était la politique du dictateur soviétique. Les plaies de cette politique sont encore béantes aujourd’hui, et constituent le principal point de discorde entre Rome et Moscou [1].

De par son histoire complexe, l’Ukraine est à la fois pleinement occidentale et pleinement russe, et a vocation à être un pont, une passerelle entre Est et Ouest. Non une sentinelle d’un camp contre un autre.

Chronique d’une révolution réussie

C’est pourtant ce que l’Union européenne, poussée par les États-Unis, lui a demandé d’être, en lui proposant son Accord d’association et une aide financière de 600 millions d’euros, à la condition que Kiev veuille bien se détourner de la Russie. Le président Viktor Ianoukovitch, chef de clan corrompu de l’Est russophone élu en 2010, a hésité, puis préféré, en novembre 2013, rejeter l’Accord, alors que la Russie lui proposait une aide de 15 milliards pour redresser son économie moribonde.

Cette « vente » de l’Ukraine au camp russe fut le point de départ des manifestations de la Place Maïdan de Kiev, animées par les partis d’opposition, dont Svoboda. D’une protestation pro-européenne, le mouvement devint un soulèvement populaire contre le gouvernement, lorsque le Parlement fit voter, en janvier 2014, des lois liberticides pour mater les manifestations.

Maïdan est devenu un camp retranché de rebelles anti-gouvernementaux, alors que l’Ouest ne reconnaissait plus le régime. Des agitateurs plus radicaux que Svoboda, formant la milice Secteur Droit, se sont distinguées en infligeant de lourdes pertes aux forces de sécurité, les Berkout, massivement désorganisées.

Le 22 février, devant l’ampleur de la révolte, Ianoukovitch se réfugie dans l’Est russophone, puis en Russie. Moscou a décidé de le lâcher, au profit de l’opposante Ioulia Timochenko, coqueluche des Occidentaux, qui oublient qu’elle est également corrompue, et qu’elle était en bons termes avec la Russie lorsqu’elle fut Premier ministre, de 2007 à 2010.

Vers la guerre civile ?

Si Timochenko a l’avantage de satisfaire Occidentaux et Russes, ceux qui font régner l’ordre à Kiev sont anti-Moscou, et le font savoir : sitôt débarrassé de Ianoukovitch, le Parlement ukrainien abroge le statut de langue officielle pour le russe, au profit de l’unique ukrainien.

Cette décision scandalise l’Est russophone (soit un tiers des 46 millions d’Ukrainiens, dont 13 % ont la double nationalité russe), déjà effrayé de voir des « nazis » au pouvoir à Kiev : cette rhétorique s’explique par le traumatisme des Russophones, qui cultivent le souvenir obsessionnel de la « Grande guerre patriotique » contre l’Allemagne, de voir leurs adversaires de Svoboda et Secteur Droit arborer des casques de la Wehrmacht, ou des épaulettes de SS.

Le résultat se déroule sous nos yeux : depuis le 26 février, des manifestations appelant la Russie au secours se succèdent dans l’Est. Poutine montre ses muscles en faisant manœuvrer ses troupes aux frontières, et à Sébastopol, ville-garnison de l’armée russe en Crimée. En face, les nationalistes de Kiev et de l’Ouest hurlent à l’invasion, et demandent à Washington de garantir leur sécurité.

La Russie n’a aucun intérêt à voir l’Ukraine plonger dans le chaos. Mais cette agitation à l’Est lui permet de formuler un avertissement : en cas d’hostilité anti-russe trop prononcée à Kiev, les Russes appuieront leurs « frères », peut-être quitte à favoriser une sécession. L’Est ukrainien industriel se détacherait de l’Ouest, rural, dont les populations sinistrées ne manqueraient pas de migrer en masse en Pologne, en Allemagne ou en Roumanie.

Face à cet engrenage, il est urgent, pour les Occidentaux de ne pas prendre parti pour l’un des deux camps, et de ne surtout pas diaboliser la Russie, acteur incontournable en Ukraine. Il est également nécessaire de comprendre que tous les Ukrainiens sont nationalistes, et veulent que leur pays soit fort, et non pas soumis à l’Union européenne : ils s’opposent sur l’allié privilégié, l’Occident pour les uns, la Russie pour les autres.


[1A noter qu’il existe également, depuis 1991, une Église orthodoxe ukrainienne autocéphale, dont le Patriarche, basé à Kiev, s’est séparé de l’Église orthodoxe russe lors de l’indépendance de l’Ukraine, avec le soutien des politiciens locaux. Cette Église est anti-russe, et a envoyé ses prêtres aux côtés des manifestants de la Place Maïdan.

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