L’infolettre du R&N revient bientôt dans vos électroboîtes.

Marx le promit, Muray s’en fit l’écho : la post-modernité n’a besoin de personne pour s’écrouler ; elle le fait très bien toute seule. Babylone se farde comme une prostituée moribonde, cachant ses traits de grand-mère délabrée derrière un enchevêtrement grossier de crèmes jaunâtres qui ne trompe personne. Tant qu’elle se terre à l’ombre, ses vapeurs envoûtent encore un instant les quelques désespérés qui, par charité sans doute, s’amourachent mollement d’un dernier pèlerinage au monument des réprouvés. Mais il suffit qu’un lampadaire pendille sur le sillon vilain et rabougri de la châtelaine des promenades ombragées pour que son rococo s’envole ; elle ne tiendra pas l’hiver. Ayez-donc pitié, laissez-la mourir.

Nihil est mort

Les banques marchent à la faillite. L’Europe convulse, engoncée dans une débâcle politique qui laisse aux Tsípras, aux parvenus décolorés et aux tordus du village un espoir de postérité politique. L’industrie des vieilles nations s’est installée à l’Est, laissant là l’ouvrier français, trop payé pour l’être encore. L’Union s’écroule, prise dans la sarabande délirante de sa troupe de petits caporaux bruyants. Oui, l’Argent règne, comme le présageait Maurras [1]. Cependant il apparaît aujourd’hui clairement qu’il chutera bientôt. Le royaume des empereurs, des Niel, des Amaury, des Bolloré et des Drahi est fait d’air et de placements épars, et il en résulte que lorsque leur bourse s’écrasera pour la quinzième fois de trop en une poignée de minutes – ce qu’elle a déjà fait plusieurs fois, il ne lui en faut que trente [2] -, ils n’auront soudain plus rien de palpable. Et alors, c’est tout un conglomérat de pervers vautrés dans les affres de la ploutocratie qui se prendra les pieds dans la planche à billet. Donc, laissons-les faire, car rien ne presse.

D’ailleurs, les cœurs ont déjà quitté le chevet de la post-modernité. La culture du néant n’a jamais su se maintenir parce que la nature a horreur du vide. Les colonnes d’un de ces tabloïdes dégoulinants de suffisance et d’inculture, qui redorent et théorisent la marginalité sociale pour satisfaire le voyeurisme pédant de trois misérables métrosexuels hugoliens, relataient un jour un phénomène singulier : Los Angeles serait la proie d’un ésotérisme renaissant. Cette cité pétrie dans le vide inhérent à la culture de masse, cette Babel des temps modernes grouille de gens désireux de surnaturel qui dépoussièrent amulettes, cartes et pentacles, apprêtant leurs parures pour les nuits de sabbat. Partout dans les provinces de France, des personnes tout à fait ordinaires et insignifiantes – on a voulu qu’elles le soient – se prennent d’une bigoterie sans pareil pour des ablutions et des alchimies ressurgies d’un autre âge, accomplissant une poignée de miracules piteux afin de palpiter quelques secondes dans la caresse d’une transcendance chimérique.

Mais ce désir maladroit qui brûle dans les avortons de la post-modernité va bien au-delà de Los Angeles et de la recrudescence des pratiques occultes. Pensons une seconde aux guerriers d’Allah, et à plus forte raison aux fils de France qui rejoignent leurs rangs. Comment est-on arrivé à tirer de cette race d’occidentaux stérilisés au doliprane ne serait-ce qu’une dizaine de rebelles prêts à mourir pour un califat qui veut la fin du monde qui les a vu naître ? Ils quittent famille, amis et mondanités pour cinq prières et une djellabah, marchant au sac du Dar-Al-Harb. Que c’est fascinant, quelle merveilleuse force qui rumine dans les entrailles du Coran, quelle furieuse envie d’éternité. Chez nous, seuls quelques rares sensibles arrivent à saisir combien Jésus vaut plus que tous les ornements, et plus rares encore sont ceux qui dès lors se consacrent, s’enferment dans l’austérité des cloîtres au mépris du faste vulgaire qui tapine au dehors pour le compte de son maître, et s’en vont dans les couloirs délaissés de ce monde impitoyable en sacrifiant tout pour l’amour de Dieu.

Qu’on reconnaisse au moins à nos ennemis le fait qu’ils sont entiers, eux. Car qui, dans l’Europe d’aujourd’hui, meurt au nom du Christ ? Les chrétiens se sont autant vautrés que les autres dans l’orgie libérale, et notre temps a accouché d’une engeance terrible de mollesse à qui l’on n’a rien donné ; ni rêve, ni hantise. Loin de moi l’idée selon laquelle c’est sa faute d’être ce qu’elle est, au contraire, mais toujours est-il que le jihad a l’intelligence de donner à la multitude plaintive des orphelins spirituels un moyen de résister à la barbarie molle. Qu’avons-nous donné, nous, à ce peuple qui rugit de douleur et d’effroi devant le désert qui brûle ? Nous voilà tout aussi méprisables, tout aussi brisés par les courbettes et les révérences distribuées grassement au banditisme libéral que les colonnes d’esclaves qui, au Sud du monde, rentrent chaque jour dans des usines pour patauger dans le poison et payer la rançon d’une vie de servitude.

Les spectres de demain

Toutefois le danger de long-terme, même s’il est moins impressionnant, ne vient pas de l’Islam ni, d’ailleurs, du transhumanisme. Ces deux endémies venimeuses se sont condamnées d’elles-mêmes dans leur stérilité.

La première est l’obsession des identitaires, mais elle est bien trop inadaptée à notre monde pour prendre racine de manière pérenne : la table rase n’a jamais pu faire fi de deux mille ans d’histoire, comme l’a montré la révolution française. L’Islam est un leurre, sanglant certes, mais qui n’en demeure pas moins une fumisterie. De la même manière que le monde s’est rué sur le communisme et l’anarchisme pour les désarmer tout en laissant la peste libérale l’assujettir, les identitaires fantasment sur une métastase plus noire que les autres dont l’éradication ne guérira rien : elle sera vite remplacée par autre chose. Ce n’est qu’à cause du libéralisme qu’il y a un problème d’immigration et un problème musulman.

La génération précédente à la jeunesse apatride d’aujourd’hui était intégrée, « française » par admiration, par gratitude ; en tout cas, elle était en paix. Ils avaient le bonheur de ne pas être corrompus par le temps, débarquant avec des traditions, des repères ; ce ne fut pas le cas de leur descendance. Lorsqu’ils ont réellement pris part à cette odieuse tragédie, l’individualisme ambiant a poussé ces gens à se retrouver entre eux. Mais qui ne l’a pas fait ? Toutes les communautés se sont calfeutrées. En l’occurrence, l’Islam est plus fort que les autres. Si le peuple gitan était aussi nombreux que lui, le problème serait le même : ils voudraient s’installer et s’étendre.

À l’aube de la Seconde Guerre Mondiale, il y avait un problème juif, qui était, au fond et comme ici, circonstanciel. Un professeur d’histoire m’a un jour lancé, un malin sourire aux lèvres, qu’on se disait alors antisémite comme l’on se dit aujourd’hui écologiste. On haïssait les juifs parce qu’ils étaient d’allégeance apatride, chose inconcevable qui fit grogner de jeunes nations folles de vigueur. Aujourd’hui s’ébranle la même petite machine aveugle. Il faut comprendre, une fois pour toutes, que l’Islam n’a pas décidé de s’implanter en Occident ; ce sont les Mitterrand, les Pompidou, les Giscard qui les ont fait venir pour que le coût du travail s’écroule, ce qu’ils avouent eux-mêmes dès qu’ils n’ont plus d’électeurs à tromper. Cette horde d’immigrés n’est pas maîtresse de la situation, c’est une marchandise comme une autre. Cependant, elle a la force de résister, à sa façon certes, mais de résister tout de même. Ils ont au moins le mérite de cracher à la figure des truands lorsqu’ils combattent pour leur califat de misère. Ils réagissent contre un monde dont ils n’ont jamais accepté l’absurdité, et on ose, oui on ose les traiter de décérébrés.

On s’alarme, on s’agite ; ils font trop d’enfants, ils sont armés, ils sont radicaux, ils sont visibles. En effet, ils nous jettent au visage notre inconsistance : nous sommes mous, stériles et pacifistes. Alors le catholique, vexé, désigne l’ennemi, comme s’il ne l’était pas déjà depuis plus de mille ans, et comme si l’Islam lui portait assez d’intérêt pour être sa rivale. N’ayez pas peur du métissage, les musulmans ont bien compris qu’il valait mieux se tenir à l’écart d’une telle race de lâches. Oui, il faut les combattre parce que leur réaction est devenue un projet, mais ils renaîtront sans cesse si l’on ne s’acharne pas à détruire l’empire de l’Argent, qui a fondé le récit d’un homme universel, sans visage, sans peuple, sans rien. Cet homme-la, monstre souffreteux, a besoin d’une réponse que l’Islam lui a donné parce que les autres ont baissé la tête.

Qui plus est, il s’agit de remarquer l’ubuesque, le fantasque, l’impossible du projet islamique. Il est dérisoire, et c’est une citadelle construite avec des allumettes. La seule chose qui a généré l’expansion de l’Islam en France, c’est son autorisation, c’est l’encouragement de ce phénomène par une superstructure et une infrastructure politique qui lui étaient favorables. Il suffit, pour l’anéantir, de reprendre le Politique ; ainsi, non seulement le problème musulman serait enfin traité, mais nous pourrions soigner la peste au lieu de se contenter de ses bubons.

La deuxième de ces chimères, obsession d’une dissidence catholique qui patine dans la masturbation intellectuelle, nous y sommes déjà. Depuis 1990, l’armée américaine travaille à modifier génétiquement ses soldats [3]. En 1976, une convention internationale des Nations Unies [4] a officiellement interdit la pratique de la guerre mésologique [5], reconnaissant par conséquent la réalité de la méthode. Que dire de plus ? Le « transhumanisme » n’est que le symptôme quelque peu purulent d’un libéralisme philosophique au stade terminal de son inhumanité. Il n’est pas en marche, il est déjà là. Nous avons perdu cette bataille. Or, ses défenseurs de poids sont les empereurs, qui, comme nous l’avons expliqué, vont s’écrouler parce que leur règne repose sur l’Argent. Par conséquent, il n’en est déjà plus question, et l’on assiste à ses derniers sursauts. Il serait temps pour les chrétiens de ne plus avoir cinquante ans de retard et d’apprécier le vrai problème qui émergera dans les prochaines années.

Parce que l’un n’arrivera pas et que l’autre est déjà en train de péricliter, ces deux dangers ne sont pas les pires. Un autre spectre menace l’Europe, un léviathan retors qui s’était endormi.

Les sirènes de l’archéofuturisme

Le monde occidental a pu observer l’émergence d’une pléthore de mouvements nationalistes qui ont évolués jusqu’à former, aujourd’hui, une faction politique sérieuse. L’observateur averti ne manquera pas de constater, d’ailleurs, que même lorsque les discours sont différents d’un pays à l’autre, ils ne dévient pas du même socle commun. Pourtant, il apparaît, comme le montre l’opuscule fort utile de Raoul Girardet [6], que le nationalisme n’est pas un tout cohérent et que plusieurs tendances s’y côtoient. Si tel est le cas, la relative unité qui y règne montre, à l’inverse, que le choix du plus grand nombre s’est porté sur une certaine ligne doctrinale plus qu’une autre. Mais laquelle ?

Depuis plusieurs décennies, le G.R.E.C.E s’est plu à construire une métapolitique concrète, profonde et efficace, jalonnant le succès de plus en plus grand de l’archéofuturisme [7]. Fondée notamment par Alain de Benoist et Dominique Venner, l’école repose sur des fondations charnues. Les deux principaux tenants de son esprit, pour en faire une ébauche quelque peu grossière, sont sa spiritualité païenne et son dessein panoccidental. Derrière ce dernier terme se trouve l’idée que tous les européens sont liés par un même destin (européens que l’on ne peut, de fait, identifier que par le sang). Ce que l’on nomme aussi la Nouvelle Droite possède donc une ligne politique que d’aucuns qualifient « d’identitaire » qui a influencé tous les sursauts nationalistes d’Europe en dehors d’un Front National sous dialyse, entité sénile qui spécule encore sur les cendres d’un jacobinisme illusoire, réservé à un citoyen abstrait.

Génération Identitaire, les Casa Pound, Aube Dorée, la Ligue du Nord… L’archéofuturisme s’approfondi, prospère, devenant la réponse aux problèmes du temps. Mais il est primordial de comprendre, de saisir profondément que ce nationalisme, quoi qu’on en pense, est l’ennemi de Dieu.

La mystique est la même partout. Quoi de plus auguste que ces ukrainiennes abruptes, ces polonaises défiantes et ces serbes aux yeux de feu qui, depuis peu, ornent leur cou délicat d’un soleil noir. Les runes réapparaissent et l’ésotérisme avec, ressuscitant la mystique qui fit le moût empoisonné de Thulé et de l’Ahnenerbe [8]. Vikings, pictes, germains et gaulois, cornes, glaives, casques et boucliers, toute une légende chantée dans le bronze, le sang et le feu remonte à la surface d’un monde qui l’avait un peu oublié.

Cet esprit est un nietzschéisme, vénérant des dieux multiples, c’est-à-dire des puissances engagées au cœur du monde [9], qui parce qu’elles ne sont pas uniques et omnipotentes luttent chacune pour la suprématie de leur force [10] : la raison du plus fort est toujours la meilleure. Le verbe sagace de Gérard Leclerc dans la Nouvelle Revue Universelle [11] démontre, d’ailleurs, la proximité naturelle et paradoxale de Benoist et d’Onfray, et ceci à juste titre.

Ce paganisme a cela de prodigieusement beau qu’il vénère la violence sourde et monumentale de la nature, que tant de gens souhaitent enfin retrouver, loin des oligopoles infernaux et de l’homoncule affalé dans la crasse rance de sa doucereuse servilité. Ces néopaïens se sont vite vu frustrés, furieux de comprendre que l’Église et ses astuces avaient dévoré l’influence de leurs pères. « Spiritualité du désert contre spiritualité de la forêt » entend-t-on sur Méridien Zéro. On ne peut que s’en vouloir : leur réponse est efficace, alors que celle du Christ s’est tue parce que nous étions trop lâches ; seule demeure dans l’Intelligence française l’idée que les chrétiens avaient d’eux-mêmes au XVIIIe siècle, jansénisme mortifère, bas-de-soie du protestantisme et lie de la révolution… Quel temps perdu.

Une pandémie tentaculaire

La puissante mécanique de l’archéofuturisme a pris racine partout. En effet, nombreux sont les catholiques qui assument le titre d’identitaire aujourd’hui. Et il est vrai que le large soulèvement qui s’est dessiné autour du Grece n’en semble pas, de prime abord, forcément incompatible avec Rome. Génération Identitaire, par exemple, n’est pas le chantre le plus visible du polythéisme. Cependant, il en utilise les symptômes et les répercussions dans le concret, ce qui le relie automatiquement - et peut-être même malgré lui – aux facéties involontaires de l’école de Venner. La dialectique identitaire elle-même est profondément ancrée là-dedans, car qu’est-ce qu’un identitaire si ce n’est celui qui prétend que l’Europe est attaquée, assaillie par des entités comme l’Islam et ses adeptes qu’il faut combattre, c’est-à-dire bouter hors du continent pour la survie de l’espèce occidentale… Le projet, c’est donc s’éteindre ou s’étendre, dialectique de l’ordre naturel et mot d’ordre du darwinisme social porté par Darwin lui-même selon qui « tous les êtres vivants sont nés pour s’entretuer » (cf. Discours sur l’Origine des Espèces), puis Spencer, Marinetti, Haushofer, Mussolini et Hitler. Bien sûr, dans tous les cas, la perspective du retour de l’avatar moderne d’un de ces péroreurs fous semble ô combien lointaine. Mais rappelons qu’il a suffi de raisonnements moins évidemment agressifs pour que le marxisme tue cent millions de gens. Alors, ne tombons pas dans un optimisme naïf pour la nature humaine. Et au-delà des conséquences du raisonnement archéofuturiste, qui oserait y reconnaître un seul principe chrétien ?

Ne croyons pas que l’impact du manipule de réprouvés levé par la Nouvelle Droite sera moindre. Il grandit de jour en jour, arrache ses places aux assemblées, porte ses voix dans toutes les sphères de la population. Il y a, à l’Est, des milices [12]. Aujourd’hui, des commando politiques s’entraînent, revêtissent un uniforme et marchent au pas. Ils ont sculpté tout un monde pendant que la chrétienté se gavait des délices de la post-modernité. Lorsque Babylone s’écroulera, ils seront prêts. Pour l’instant, cela n’est pas notre cas.

Faire volte-face

Alors, ne nous impatientons pas trop vite de la chute de l’empire du néant. Il faut d’abord au chrétien un idéal politique. La doctrine catholique du combat n’est nulle part au dehors. Et pourtant, les encycliques, la somme de Saint Thomas d’Aquin, Saint Augustin et la doctrine de Jean Ousset, s’il n’y avait qu’eux, ont déjà fait tellement pour nous, les ingrats de l’époque. Va-t-on enfin décider d’être chrétiens en guerre ? Mais pour ce faire, le disciple de Jésus ne peut s’affranchir de l’obligation d’énoncer ce vers quoi il tend. Pour reprendre les paroles du fondateur de la Cité Catholique :

« Notre enseignement sera d’abord positif ; il sera POUR. Seul moyen pour lui d’être fécond. On ne construit rien avec des « NON ». Il n’est pas de plus sûr moyen pour que soient énervées les pires erreurs que de faire savoir ce POUR quoi il faut être, quelle est la vérité. Étant POUR elle, c’est alors comme spontanément que nous serons CONTRE tout ce qui la menace et la compromet. »

La chrétienté se doit de proposer une manière d’être à ce monde pour la personne, d’arrêter de mettre en garde, de dénoncer ou d’enjoindre la caste dirigeante à faire le mal, mais pas trop. J’insiste sur ce point, car nous connaissons les termes de la guerre juste, et pourtant nous ne faisons pas la guerre. Nous avons la doctrine, mais personne ne sait la convertir au réel avec justesse et fidélité. Jean-Paul II et Benoît XVI l’ont déjà dit : le libéralisme économique est l’ennemi du christianisme, c’est une « structure de péché ». En en restant seulement à cette affirmation, la tâche est énorme. S’en rend-t-on compte ?

Nous sommes en guerre

La France est dirigée depuis bien des mandats par ce qui correspond, peu ou prou, à des putains. Cela n’a rien d’une insulte : leur métier consiste à vendre leur âme au plus offrant, les dames de Boulogne effectuant la même opération marchande en sens inverse, vendant l’âme à travers le corps. Puisque l’un est lié à l’autre, le triste résultat est souvent similaire, rassemblant dans la douleur deux corps de métier qui n’ont entre eux que les obscures frontières de la légalité. Alors, on s’offusquera du vulgaire, comme si la réalité ne l’était pas, elle.

Ces crapules, ces courtisans que nous avons laissé faire ont subordonné notre pays aux banques, aux actionnaires et aux grands marchands, jetant même dans la gueule de ces chiens l’un des pouvoirs régaliens de l’État. Nous les avons laissé installer leurs gargottes infâmes, mangeant à leurs pieds comme les porcs de Voltaire ; Nous sommes entrés dans leurs bicoques, dans les tripots de leurs apothicaires, les yeux rougeoyant du luxe en toc qu’ils vomissaient dans nos cœurs jusqu’à l’outrance. Si l’un de nous renâcle, ils nous enterrent sous leurs pylônes de verres, leurs crédits et leurs procès comiques. Nous y voilà, affamés, ruinés et seuls. Nous craignons la rébellion, nous craignons le sang, nous refusons de voir Dieu, impuissants.

Alors que faire ? Il est évident qu’aucun catholique entier ne peut pactiser avec ce monde-là sans être en rupture avec les enseignements de la Bible, ce qui permet de remarquer à quel point la lâcheté est devenue le mot d’ordre de la chrétienté occidentale. Le papiste moderne supporte, sourit et se tait. Tout ceci paraît déjà tellement impraticable tant nous nous sommes laissé dévorer, encercler, saisir, qu’avant même de reconstruire il nous faut au préalable maintenir en nous assez d’intégrité pour ne pas rougir de honte ; cessant de trahir Dieu, nous pourrions alors espérer construire un monde à sa gloire.

Il est temps d’apprendre aux hommes à se servir d’un chapelet et d’un lance-roquettes.

Assertion provocante, et pourtant si vraie. On [13] le verra comme une ode à la barbarie, alors que s’y trouvent toute la justesse et la violence d’une vraie vocation résistante chrétienne : il n’a jamais été fabriqué pour tuer. Le lance-roquettes est une arme dont la fin est de neutraliser ou détruire des structures et non des vies : rares sont les duels engagés avec, de même qu’on ne chasse pas le cerf avec un bombardier. Et précisément, lorsque la violence est juste, elle doit être radicale, c’est-à-dire puissante bien que justement menée. Ne nous attaquons pas au prochain pour lui-même, mais bien pour ce qu’il a construit contre Dieu. Car même au sommet de la violence, l’autre reste à sauver. Rien n’interdit au chrétien de détruire une œuvre structurellement apologétique du péché tant qu’il préserve celui qui l’a construite. Et même, tout l’oblige à le faire.

Que l’on comprenne cela avec la plus grande gravité : c’est le devoir du chrétien de sauver le banquier et de faire sauter la banque [14].

C’est un devoir de refuser qu’il se perde dans les turpitudes que le malin met sur sa route, car avant toute chose, le but est de le sauver. Cela n’est pas une option du tout, et ne pas le faire c’est se corrompre soi-même, se glisser dans les draps souillés de la lâcheté, du confort et de l’égoïsme. Il est si dur d’empêcher quelqu’un de se perdre, et pourtant on ne peut s’en désintéresser. C’est toute la violente beauté de l’attitude de Jésus envers les marchands du temple. Jamais il n’a commandé de détruire la moindre chose qui susciterait pour soi la contrariété, mais bien de toujours marcher dans la direction de Dieu et d’écraser ce qui empêche les autres de le faire.

Si le gendarme refuse de laisser faire le bien, on se doit de l’écarter assez pour qu’il cesse, profitant par-là même de le sauver aussi. Donc, il n’est pas question de le supprimer tout bonnement, mais de le bousculer avec l’aplomb du juste dans ce que son attitude a de mauvais. Là réside toute la différence entre un chrétien et un identitaire.

Les chevaliers sont morts, qui leur succèdera ?

Voilà l’exemple concret que le chrétien doit suivre. Il est au combien radical, hors-la-loi, au combien solitaire et ambitieux, mais le Christ l’est lui-même. Le Christ a bouleversé Israël, créant un désordre sans précédent, des persécutions qui durèrent des siècles et qui perdurent encore aujourd’hui. Jésus a créé le scandale, comme le dit si justement René Girard [15]. Il a engendré plus de morts qu’il n’en a ressuscité sur cette terre. Alors si on ose prétendre que le bien réside dans le talent de conserver un consensus absurde pétri de mensonges, on n’est en rien chrétien. Cet idéal si exigent, si terrible parce qu’incorruptible, est celui qu’il est temps d’offrir à la chrétienté.

Et si l’on craint qu’il n’ait pas d’adeptes, on se trompe aveuglément : comme je l’ai dit, le monde tente chaque jour de se trouver une niche spirituelle qui lui permettrait d’échapper au nihilisme ambiant. Acculée dans le mal-être inhérent à notre époque, la multitude immense des perdants de cette mascarade tragique hurle à la mort pour qu’on daigne enfin lui offrir une réponse radicale de vérité. Lorsque dix bourgeois vous détestent, dix pauvres exténués vous entendront parce qu’ils le désirent profondément. Terrible est la colère qui galope parmi la cohorte innombrable des égarés du monde qui, fichée devant la brume comme le Promeneur de Friedrich, voudrait avoir sa stature, sa dignité et son courage de se tenir droit face à un monstre qui gronde et qui dépasse son entendement. Le devoir du chrétien est d’aider ce promeneur.

Ainsi apparaît dans ce monde l’urgence flagrante de réécrire un homme. Les païens ont leur Samuraï d’Occident, les chrétiens devront définir le leur. Il n’est de saint qu’un catholique intégral, et à l’aube du soleil noir, il est venu le moment de combattre et de se croiser. « Il faut vous battre ; vous vous battez nécessairement. Il ne vous est laissé que le choix du camp », dit Ernest Hello. Les chevaliers sont morts, le gentilhomme aussi. De leurs braises encore chaudes et rongées par l’acide, toussant, sifflant, fulminant dans un râle, crachant au néant l’amertume révoltée d’une colère d’enfant, surgira dans les gerbes noires et les âcres volutes l’ombre étrange d’un chrétien qui s’en va à la guerre. Parce que le péché est le prince de ces gouvernements du monde, prostitués au mal par amour de l’Argent, il est venu le temps de se battre.

« Et que ta volonté soit faite, sur la terre comme au ciel. »

Marc Ducambre

[1MAURRAS, C., L’Avenir de l’Intelligence, l’Age d’Homme, 2005

[2ROUSSEAU ALAIN RUELLO Yann, Cette nuit en Asie : 29 minutes pour un krach boursier en Chine, lesechos.fr, 7 janvier 2016

[3PUSCAS I., « Améliorer le corps humain, la quête du soldat augmenté », Le Monde diplomatique, septembre 2017, p. 3

[4G. FISCHER, « La Convention sur l’interdiction d’utiliser des techniques de modification de l’environnement à des fins hostiles », Annuaire Français de Droit International, 1977, pp. 820-821

[5La guerre mésologique est une pratique consistant à modifier l’environnement, notamment le climat d’un territoire donné à des fins hostiles. Utilisée notamment pendant la guerre du Vietnam, la guerre mésologique revient concrètement à contrôler la pluie et le beau temps.

[6GIRARDET R., Nationalismes et nations, Éditions Complexe, 1996

[7Terme forgé par Guillaume Faye, membre de la Nouvelle Droite, dans l’Archéofuturisme, in FAYE G., L’Archéofuturisme, L’AENCRE, 2011

[8Comité scientifique ordonné par le IIIe Reich pour donner du crédit à la mystique nazie (notamment le récit de l’Atlantide) en fournissant au monde des recherches archéologiques concluantes, en cohérence avec la tendance scientiste du national-socialisme germanique.

[9Contrairement au Dieu chrétien, les divinités païennes sont responsables des forces du monde (À vrai dire, elles sont les forces en question), dirigeant donc une partie de la destinée des hommes sur la terre : on peut plaire aux dieux, ou pas. Œdipe n’a pas accédé à cette sympathie.

[10Il suffit à cet effet de rappeler la discorde qui règne au sein de l’Olympe.

[11LECLERC G., « Le néopaganisme, un héritier très arbitraire », Nouvelle Revue Universelle, n° 50, Automne 2017

[12La Hongrie en est un exemple typique, associant le succès électoral au développement de groupes armés, tels que le Jobbik et le MIEP.

[13D’aucuns diraient « qu’On est un con »

[14Il est important de préciser ici que nous n’entendons pas la banque comme un mal par essence, mais que fondée sur le libéralisme, elle est de fait un mal dénoncé par la théologie, et par toute personne de bonne volonté qui se penche honnêtement sur son fonctionnement. Rappelons que le système bancaire actuel utilise la pratique du modèle Law, alias Madoff (que l’on nomme aussi pyramide de Ponsi) à l’échelle structurelle, systémique. Cette fourmilière de truands utilise un mécanisme fondé sur le mensonge, le vol et la cupidité.

[15GIRARD R., Celui par qui le scandale arrive, Desclée de Brouwer, 2001

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