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Synode : la Sainte Église ne peut détourner le regard

Et cujus largitor es operis, esto dispositor.

Il faut être ensemble bon théologien, bon exégète, bon historien, et surtout excellent chrétien, pour remettre en cause la forme actuelle du mariage chrétien. Et l’on peut légitiment espérer que nombre de ceux qui possèdent ces quatre qualités sont au moins mitrés, et qu’ils savent lire l’Évangile (et en particulier Mt V, 31-32 ; Mt XIX, 9 ; Mc X, 11-12 ; et Lc XVI, 18).

Mais au fond, cette question nous importe peu, puisque c’est dans une forme précise que tous les catholiques divorcés actuels se sont mariés ; et que c’est à ceux-là que nous nous efforçons de répondre. Voici donc comme le mariage latin se déroule.

La reconnaissance en nullité

Il débute par un dialogue initial avec le célébrant, dans lequel sont exposées les conditions du mariage catholiques (liberté, indissolubilité, fidélité & fécondité). Les fiancés, séparément, répondent « oui », accord recueilli par l’Église en la personne de son ministre. À ce stade de la cérémonie, les fiancés ont donc passé un contrat avec l’Église et doivent le respecter en fonction de ce qu’entend l’Église [1]. Puisque l’Église n’exerce aucune contrainte sur les fiancés [2], elle seule peut délier les contractants de ce premier engagement, dont je rappelle qu’il n’est pas encore pris l’un envers l’autre, ni même devant Dieu. Notre Mère le fait, par miséricorde, quand le manque de jugement au moment des faits peut être attesté ; ou encore quand ce premier serment fait défaut de justice (si l’un des mariés veut se servir du mariage pour des issues malheureuses) : c’est ce que l’on appelle la reconnaissance en nullité [3]. L’Église ayant posé cet engagement initial comme nécessaire au suivant, le mariage à proprement parler, c’est comme si le mariage n’avait jamais existé, puisque les paroles des fiancés étaient disqualifiées.

L’indissolubilité du mariage

"Une chose est une simple parole, autre chose un serment où l’on invoque le témoignage divin." [4]

Mais les catholiques divorcés ne sont pas dans ce cas de figure. Ils n’ont pas été relevés de ce premier serment. Et c’est le mariage proprement dit que certains d’entre eux osent, dans leur impudence, remettre en cause.

Le prêtre commence par convoquer l’Église comme témoin de l’acte magnifique qui se prépare, avant d’appeler Dieu Lui-même. Les fiancés prononcent alors ce que saint Thomas appelle techniquement un « serment », c’est-à-dire une promesse [5] dans laquelle il est fait appel au témoignage divin [6].

Si les mariés délaissés peuvent, à force de souffrances, renoncer à leur engagement ; si l’Église, premier témoin, se propose de regarder ailleurs quand les catholiques divorcés oublient leur serment ; Dieu, Lui qui vit en notre sein, ne peut détourner le regard. Et comme catholique ni marié ni divorcé, je ne peux tolérer qu’on touche à Son honneur : aucune souffrance ne donne le droit de faire mentir Dieu, garant du mariage chrétien.

L’inexorable sentence intérieure

On a beau jeu de remettre en cause cette sentence divine parce qu’elle serait sentence ; et d’immédiatement soupçonner les gardiens du mariage de construire un Dieu sévère et intransigeant, étranger aux Évangiles. Pourtant, n’en déplaisent aux syndicalistes du mariage, c’est bien l’amour que nous nous efforçons de défendre. Pour cela, nul n’est besoin de recourir à une conception donatiste de la justice divine.

Cette sentence, bien avant d’être une loi canonique extérieure qui aurait été tonnée d’au-dessus du Ciel, est en réalité inscrite au plus profond de notre cœur. Tout engagement solennel qui ne peut être délié par la personne à qui on le doit ; et plus profondément, tout amour sponsal réel, comme celui d’une Didon ou d’une Ariane, ne peut être éteint que par la mort de celui qui le porte ou de celui à qui il est porté. C’est qu’on ne peut vouloir le bonheur de quelqu’un seulement pour quelques mois ou quelques années. Ou c’est qu’on ne l’a jamais voulu.

En ce sens, tout mariage — à bien distinguer, derrière saint Augustin [7], du concubinage — quel qu’en soit la forme, et donc toute consommation de celui-ci est soumis à ce même impératif intérieur que seule la mort peut taire. Seul un divorce intérieur peut rompre ce lien. Et il ne s’opère que par le meurtre intérieur, renouvelé jusqu’à l’épuisement conscient de ce que les deux partis furent. Le divorcé remarié voudrait donc tuer tout ce que fut l’autre pour lui et s’approcher de la table de communion ? Qu’il entende donc l’avertissement de notre Seigneur Jésus en Matthieu, au chapitre V :

Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens : Tu ne tueras point ; mais qui tuera sera justiciable du tribunal. Et moi, je vous dis : Quiconque se met en colère contre son frère et sera justiciable du tribunal ; et qui dira à son frère : Raca ! sera justiciable du Sanhédrin ; et qui lui dira : Fou ! sera justiciable pour la géhenne du feu. Si donc tu viens présenter ton offrande à l’autel et que là tu te souviennes que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande, devant l’autel, et va d’abord te réconcilier avec ton frère ; et alors viens présenter ton offrande.

Ce meurtre intérieur est d’autant plus grave qu’il engage des enfants nés du mariage, car ceux-ci sont véritablement transpercés par le lien qui unit leurs parents ; et chaque fois que celui-ci est entaillé, par l’adultère en acte ou le meurtre en intention, ce sont leurs cœurs qui tremblent, et menacent de s’effondrer. Combien de Médée ce synode va-t-il créer ?

Peut-on toutefois rompre ce lien, et consommer ce meurtre de cœur, une fois pour toutes, et n’être plus préjudiciable de ce meurtre intérieur ? L’Église pourrait bien lire le cinquième et le dix-neuvième chapitres de Matthieu comme les orthodoxes, et considérer que le lien créé par Dieu peut être rompu. On pourrait alors considérer que ce n’est pas à l’homme de séparer ce que Dieu a uni, mais que si l’adultère d’un parti parti brise définitivement une union, l’autre parti n’y est alors plus tenu.

Nous pourrions nous y résoudre, n’était l’Espérance. Le saint évêque d’Hippone considérait qu’un outrage insultant envers la Sainte Trinité ne constituait pas un blasphème contre l’Esprit, le seul péché qui ne peut être pardonné, mais que seul le refus obstiné de Dieu jusqu’à la mort séparait l’homme de son Créateur. De même, je crois que nous aurions beau attaquer le lien créé par Dieu à la hache, ce n’est qu’en l’enterrant que nous le rompons définitivement. Car ils ne sont qu’un, et qu’on ne peut décoller ou trancher un corps sans la mort.

Peut-être que seules les doctes et saintes personnes évoquées en introduction auraient un avis ferme sur le sujet. Mais en l’état actuel, j’ai peur que tous ceux qui laissent croire que le Corps de notre Seigneur sera à la portée des divorcés remariés, seraient-ils princes de l’Église — surtout s’ils sont princes de l’Église — favorisent le meurtre intérieur à grande échelle. Et si les journalistes, les spécialistes ou même les évêques en parlent maladroitement, ils provoqueront une hécatombe.

La fidélité comme Espérance

Divorcés remariés, mes avertissements ne seront pas arrêtés par le poids de votre culpabilité ; car il ne pèsera pas aussi lourd dans la balance que votre infidélité. Divorcés remariés, voyez comme votre vie s’oppose à l’Amour divin ; et je vous en conjure, ne mettez pas vos âmes en péril. Si même vous doutiez de ces arguments, laissez-vous toucher par celui-ci : s’il existe une chance même infime que l’adultère soit retenu contre vous et votre nouveau conjoint, pourriez-vous prétendre l’aimer tout en l’engageant dans un éventuel péché mortel ?

Souvenez-vous aussi que vous avez aimé un autre homme et une autre femme, et que votre fidélité lui est due, quoi qu’il en coûte. Car le salut d’Ulysse, c’est la fidélité de Pénélope si improbable que soit son retour ; et le salut d’Admète, c’est le sacrifice d’Alceste quand bien même il semblerait voué à la mort. L’homme ou la femme délaissés n’ont d’autre choix que de préparer le retour de l’époux volage, même si ce dernier semble mort à la vie spirituelle et son retour bien improbable. Peut-on risquer sans frémir le salut de l’homme ou de la femme à qui on a confié sa vie ?

Prions donc, tous les jours de ce synode, pour nos évêques et pour nos familles :

Jésus, Marie et Joseph
en vous nous contemplons
la splendeur de l’amour véritable,
à vous nous nous adressons avec confiance.

Sainte Famille de Nazareth,
fais aussi de nos familles
des lieux de communion et des cénacles de prière,
des écoles authentiques de l’Évangile
et des petites Églises domestiques.

Sainte Famille de Nazareth,
que jamais plus dans les familles on fasse l’expérience
de la violence, de la fermeture et de la division :
que quiconque a été blessé ou scandalisé
connaisse rapidement consolation et guérison.

Sainte Famille de Nazareth,
que le prochain Synode des Évêques
puisse réveiller en tous la conscience
du caractère sacré et inviolable de la famille,
sa beauté dans le projet de Dieu.

Jésus, Marie et Joseph
écoutez-nous, exaucez notre prière.

Prière du pape François – Angélus du 29/12/2013
Fête de la Sainte Famille


[1THOMAS D’AQUIN, Somme théologique, IIa - IIae, question 89, art.7 : « Lorsqu’il y a divergence de vues entre celui qui a fait serment et celui envers qui il est engagé, deux cas se présentent. Le jureur est de mauvaise foi ; il doit alors tenir le serment conformément à ce qu’entend son partenaire. »

[2Si c’était le cas, les jureurs ne seraient pas tenus par engagement.

[3Sinon, « le mariage jouit de la faveur du droit ; c’est pourquoi, en cas de doute, il faut tenir le mariage pour valide, jusqu’à preuve du contraire. » (Can. 1060)

[4THOMAS D’AQUIN, Somme théologique, IIa - IIae, question 89, art.7

[5Dans la forme ordinaire, il existe désormais quatre formules : trois d’entre elles comportent le mot promesse (la dernière : « oui, je le veux »).

[6THOMAS D’AQUIN, Somme théologique, IIa - IIae, question 89, art. 1.

[7AUGUSTIN, De bon coniugali V, 5

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