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Quel protestantisme français pour demain ?

13 mai 2013 Bougainville

Après cinq ans de négociations, l’Église réformée de France et l’Église évangélique luthérienne de France se sont réunies au sein de l’Église protestante unie de France en 2012. Cette nouvelle dénomination tient ces jours-ci son premier synode national annuel à Lyon. Le culte inaugural d’aujourd’hui a réuni le ministre de l’Intérieur Manuel Valls et Mgr Philippe Barbarin au Grand Temple, à écouter notamment Je louerai l’Éternel, un classique des assemblées charismatiques.

Fort de sa qualité de ministre des Cultes, Manuel Valls a prononcé un discours bienveillant, mais sans concessions sur son credo laïciste, qui veut confiner la religion dans un cadre strictement privé ("La foi renvoie à des interrogations personnelles... Croire ou ne pas croire relève de l’intime"). Cette bienveillance envers les protestants n’est pas étonnante de la part du ministre d’un gouvernement d’agnostiques nourris de l’idéologie maçonnique [1] : pour les élites au pouvoir, Vincent Peillon en tête, les protestants sont des « gentils », raisonnables et raisonnés, qui ont pris le parti de la République, quand les « méchants » catholiques s’enfermaient (et s’enferment toujours) dans l’odieuse Réaction.

Chouchous du mythe républicain ?

Cette lecture historique est évidemment caricaturale. N’en déplaise aux royalistes et « cathos-tradis » auto-proclamés qui liront ces lignes, il y a une forte tradition monarchiste dans le protestantisme français qui relativise leur vision de l’alliance diabolique entre protestants et francs-maçons comme source des problèmes de notre pays.
La croix huguenote, composée de fleurs de lys et d’une colombe (ou d’une larme), représente tout autant l’onction de l’Esprit-Saint sur le chrétien que sur le roi de France, souverain légitime et choisi par Dieu. C’est d’ailleurs à François Ier que Calvin dédie son Institution de la religion chrétienne. Lors du Colloque de Poissy en 1561, les protestants déclarent : « Nous nous appelons huguenots parce que nous sommes des partisans de Hugues Capet. » [2] Plus tard, l’Association Sully défendit la monarchie dans les années 1930, avec des personnalités protestantes prestigieuses, comme le Pasteur Auguste Lecerf.

Autre cliché idéologique : le fait que les protestants français se soient ralliés comme un seul homme à la loi de 1905 de séparation des Eglises et de l’Etat. C’est oublier les tribunes affolées des quotidiens protestants des Cévennes de l’époque, qui redoutaient une « déchristianisation de la France »... Mais il est vrai que les paysans cévenols n’avaient pas l’aura des intellectuels parisiens libéraux, qui, en assimilant protestantisme et libre-pensée, ont contribué à créer le malentendu qui perdure encore de nos jours.

Union des Eglises ou holp-up réformé ?

Les protestants français sont toujours demeurés une petite minorité dans une culture enracinée dans le catholicisme, représentant à peu près 3 % de la population en 2013. L’idée d’unir les deux traditions protestantes historiques, réformée et luthérienne, était donc notamment guidée par la volonté de peser davantage et de « rationaliser » les structures existantes. Il s’agit également d’imiter les exemples de l’Allemagne et des Pays-Bas, où réformés et luthériens ont constitué une seule Eglise protestante.

Dans les faits, la majorité de la nouvelle Eglise protestante unie de France est composée par l’Eglise réformée, alors que les luthériens ne sont réellement présents qu’à Paris, Montbéliard et en Alsace. Malgré la bonne entente affichée lors du synode, les réformés ont imposé en tous points leur vision, malgré les différences existantes entre ces deux « familles » du protestantisme : les luthériens admettent la Présence réelle dans l’Eucharistie, ordonnent les pasteurs à vie, ont cherché à conserver les évêques et tiennent aux affirmations de l’Ecriture ; de leur côté, les réformés parlent d’une Présence au mieux spirituelle, estiment que pasteur est une mission temporelle, et entretiennent en leur sein un courant théologique très libéral vis-à-vis de la Bible.

Certains luthériens sont donc dans l’angoisse de disparaître dans la majorité réformée, ainsi que l’exprimait en juin 2012 le révérend Alain Joly, pasteur de l’Eglise des Billettes, à Paris, dans France Catholique [3] : « Un travail important attend (...) les deux Églises si elles veulent espérer la pérennité de leur union. Ou bien elles parviennent à l’uniformité, et on devine que c’est la majorité réformée qui l’emportera en noyant progressivement la minorité luthérienne, ou bien elles s’engagent au dynamisme des consensus différenciés, seul modèle capable d’unir sur l’essentiel, et de maintenir la diversité qui ne contredit pas l’essentiel. »

Le défi évangélique

Plutôt que chercher à neutraliser le cousin rival luthérien, il serait plus judicieux de voir l’union imposée par l’Eglise réformée comme un moyen de prévenir la montée en puissance des neveux et petits frères évangéliques. Ces derniers représentent en effet plus de la moitié des protestants de France, et remettent en cause la domination historique des réformés.

Il serait présomptueux d’opposer d’un côté, les réformés, respectables et rationalistes, vieillissants et en perte de vitesse, et de l’autre, les évangéliques, exubérants et prosélytes, jeunes et dynamiques. Les ponts existent entre les deux courants, comme le montre le chant choisi pour le culte d’aujourd’hui. La Haute société protestante, vieille caste de capitaines d’industrie, banquiers et politiciens acquise au libéralisme théologique, est paradoxalement un lieu de nombreuses conversions à Jésus-Christ via... les évangéliques. Georgina Dufoix, ancienne ministre de Mitterrand, en est un exemple. Par ailleurs, le président actuel de la Fédération protestante de France (FPF), structure molle qui rassemble réformés, luthériens et certains évangéliques, Claude Baty, est un baptiste libre : un évangélique non-charismatique, proche des réformés.

Mais le fossé est bel et bien large entre la majorité des évangéliques et les réformés ; c’est un fossé à la fois sociologique, générationnel, identitaire, mais avant tout spirituel. Dans une interview de mai 2010, le pasteur Gilles Boucomont, de l’Eglise réformée du Marais, à Paris, ne mâchait pas ses mots contre « la religion des Lumières » de beaucoup de ses coreligionnaires : « Ils utilisent cette spiritualité-là pour aller vers les Écritures, comme je le disais. Moi, je fais le chemin inverse. Je prends les Écritures comme grille de lecture pour aller vers la société. Pourquoi certains pasteurs ultralibéraux font-ils des conférences avec des rabbins et des imams pour dire qu’ils sont tous d’accord, qu’ils ont le même Dieu, etc. ? C’est parce que la religion de ce pasteur, ce rabbin, cet imam, ce n’est ni le christianisme, ni le judaïsme, ni l’islam, c’est la religion des Lumières. » [4]

En face, les évangéliques se passionnent pour l’annonce du Christ, seul Seigneur et Sauveur, et ne se gênent pas pour affirmer haut et fort leur lecture littérale des Écritures.

Clarté et vérité

L’Eglise protestante unie de France court donc un risque bien pire que celui d’être déclassée, par les évangéliques ou par la société non-croyante : celui de perdre son âme. Le libéralisme théologique qui s’est développé au sein de son courant réformé doit être patiemment combattu, mais cela suppose de trouver une source d’autorité pour clarifier la doctrine.

Un des objectifs de l’œcuménisme, justement, est d’aller plus loin ensemble dans la connaissance de Dieu, et par conséquent, dans Son annonce au monde. Une Eglise protestante unie de France ne sachant pas qui elle est, et aseptisant le message chrétien, n’apporterait rien à cet élan, et ses responsables doivent en être conscients. Les catholiques, luthériens traditionnels et évangéliques, qui partagent le fait de prendre Jésus-Christ au sérieux, pourraient donc tirer profit de cette union d’Eglises, à la fois pour questionner leur devoir missionnaire, et pour aider leurs frères à ne pas perdre de vue l’Essentiel.

C’est par leur fidélité au Christ que les chrétiens seront unis.


[1Point de théories du complot de ma part, simplement des réalités que l’on ne cache même plus. Sur les francs-maçons du gouvernement : http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2012/12/07/01016-20121207ARTFIG00492-le-nouveau-pouvoir-des-francs-macons.php. Sur l’agnosticisme dogmatique de François Hollande : http://www.aleteia.org/fr/politique/interview/samuel-pruvot-francois-hollande-fait-de-lagnosticisme-une-politique-1250001.

Et par pitié, qu’on ne dise pas que cela allait mieux sous Nicolas Sarkozy. Alain Bauer, ancien Grand-Maître du Grand Orient de France, y détenait un poste-clé, de même que François Baroin, créature des loges et travaillant actuellement à empêcher que l’UMP renouvelle son soutien à La Manif Pour Tous, pour l’instant sans succès... Ce qui relativise l’influence des francs-maçons, à ne pas sous-estimer, mais à ne pas surestimer non plus.

[2Il existe toutefois deux autres explications de l’origine du terme « huguenot » : la dérive de l’allemand Eidgenossen, signifiant « camarades liés par un serment », et l’expression populaire de l’époque appelant « Huguets » les fantômes nocturnes, car les protestants se rassemblaient la nuit.

13 mai 2013 Bougainville

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