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[MUNICIPALES] Marine fait Front

Le Front national est, sur le plan médiatique, le grand vainqueur de ce premier tour des élections municipales. L’est-il également sur le plan électoral ? Est-il une alternative crédible à l’UMPS ? Ce n’est pas si simple : analyse des forces et faiblesses du FN.

La débâcle du gouvernement

La mine dégoûtée de Najat Vallaud-Belkacem hier soir parlait pour elle-même : le désaveu populaire envers le gouvernement est très fort, matérialisé par l’abstention (38 %) et les bons scores de la droite et du FN.

Le parti de Marine Le Pen réalise une poussée beaucoup plus spectaculaire que prévu : à Marseille, il devance le candidat PS Patrick Mennucci, pourtant adoubé par Paris, et soutenu par son « frère » maçon Manuel Valls. A Fréjus, dans le Var voisin, il écrase une droite divisée à 40 % des voix. Louis Alliot est également premier, à 34 %, à Perpignan. Au total, il réunit un million de voix dans 600 communes de plus de 3000 habitants, avec une moyenne nationale de 16,5 %.

Toutefois, à l’échelle du pays, il n’obtient que 5,94 %, avec un nombre de listes bien inférieur à celui des grands partis, PS et UMP.

Du Front régional au Front national

Sous Jean-Marie Le Pen, la France qui votait FN était clairement identifiée : au Nord et au Sud, reliée par le couloir rhodanien. Hors de ces régions, le Front obtenait des scores faibles, notamment dans l’Ouest démocrate-chrétien, dans le Sud-ouest radical et dans le Centre. L’Est gaulliste (Lorraine) et patriote laïque (Ardennes) lui étaient également défavorables.

Avec Marine Le Pen, les bastions originaux se renforcent, et l’on assiste à une progression à l’Ouest, déjà constatée lors des présidentielles de 2012. Pour la première fois, à Saint-Brieuc, dans les Côtes-d’Armor, le FN est présent à une triangulaire. A Lisieux, dans le Calvados, le parti obtient 10 % pour sa première élection.

À Limoges, le FN réalise une percée. Dans les Ardennes, en Lorraine (où le vice-président du FN Philippot caracole à Forbach), et dans le Sud-Ouest, le FN s’est désenclavé. Quasiment tous les départements sont touchés : le Front est réellement devenu « national ».

Le renouveau du FN

Il est loin le temps où Nicolas Sarkozy répétait qu’il avait « enterré » le Front national en 2007. Le parti est ressuscité, d’abord lors des élections régionales de 2010, puis, à partir de la prise de contrôle de Marine Le Pen l’année suivante.

Que cela plaise ou non aux nostalgiques du « canal historique » du FN, qui promettaient de ne plus voter ou de chercher un prétendant royal après la victoire de Marine Le Pen sur Bruno Gollnisch, la nouvelle présidente a redressé le parti, et lui a permis de se hisser aux scores qu’il connaît aujourd’hui.

Sa stratégie fut d’opérer un changement générationnel des dirigeants, et de se porter sur la thématique sociale. Elle s’est également emparé de la République, laïque et jacobine, au nom de laquelle il faut combattre l’islam. Au passage, la direction du FN épouse les changements moraux de la société, d’où sa prudence sur le mariage gay [1] et son silence sur l’avortement.

Un discours qui hérisse, notamment ceux qui aimaient le vernis tradi de Jean-Marie Le Pen (faut-il pour autant déplorer que des masques tombent ?), mais qui a permis d’élargir la base du FN, notamment grâce au ralliement de nombreux électeurs de gauche, dans le Nord-est, laïques, patriotes et réclamant un retour de la puissance publique (ce qui fait hurler de dégoût certains « libéraux-conservateurs », restés bloqués à l’époque de Ronald Reagan). Ce renouveau idéologique a permis un renouveau électoral, qui permet l’actuel essor local. Avec ces résultats aux municipales, le Front va pouvoir s’enraciner, exercer le pouvoir, et se respectabiliser.

Enfin, le FN est servi par deux évolutions majeures : le discrédit du bipartisme au pouvoir ("l’UMPS"), qu’on ne distingue plus, et la droitisation de l’électorat français. La demande d’autorité, de sécurité, d’un Etat régalien protecteur, face aux périls de la mondialisation et au communautarisme, est écrasante.

La digue contre la vague bleue marine

Cependant, le FN n’a pas un boulevard qui s’ouvre devant lui. Son manque de cadres est si important que certains dirigeants frontistes espèrent en privé ne pas remporter trop de villes au second tour des municipales, de peur de ne pas savoir comment les gérer, et être discrédités.

Surtout, le scrutin majoritaire lui barre la route des assemblées, surtout la Nationale : aux législatives, condition nécessaire pour devenir un parti de gouvernement, il faut plus que 2 députés (plus l’exclu Jacques Bompard) pour peser sur les lois.

D’où cette situation paradoxale, qui semble partie pour durer : le système UMPS est garanti de rester en place, et de se partager le pouvoir, puisque le FN ne peut pas y accéder, mais son maintien aux affaires le discrédite, et nourrit ainsi le vote frontiste...

Le FN est-il donc condamné à rester un parti marginal ? Une des marottes de la « réacosphère » est de rêver à une « union des droites », une alliance entre l’UMP et le FN, mais celle-ci n’est pas prête d’arriver : la moitié de l’électorat de l’UMP y est encore opposé, et il est très différent de celui du FN. Les retraités, les agriculteurs et les classes supérieures n’ont pas les mêmes intérêts que les ouvriers et les employés.

Par ailleurs, le FN ne veut pas devenir l’allié stratégique de l’UMP : Marine Le Pen cherche plutôt à casser ce parti, pour recomposer la droite autour d’un Front national dominant. Son objectif, c’est de passer devant le candidat de l’UMP aux présidentielles de 2017 (ce qui sera facile, si c’est le technocrate bobo Alain Juppé qui remporte la primaire) : « cela fera 60 % contre 40 %, entre Hollande et Le Pen, et cela fera mal ! », prévoit un militant socialiste, mais néanmoins ami de l’auteur.

Le FN est le seul parti aujourd’hui à avoir un chef, une stratégie, et à proposer un récit national aux Français. Il n’est pour autant pas celui qui a le monopole des valeurs chrétiennes, ni des solutions économiques, ni du patriotisme. Le Bien commun réside en de nombreuses âmes qui s’engagent déjà et vont s’engager ; ce serait sectaire et suicidaire de l’emprisonner en un seul mouvement.

L’auteur a déjà fait part de ses fortes réserves envers le chantage intellectuel qui consisterait à voir dans le FN le seul parti « patriote » ou « catho-compatible ». Les chrétiens doivent rester libres en toute chose.

[1Une attitude déjà anticipée par l’ancien homme de confiance de Jean-Marie Le Pen, Lorrain de Saint-Affrique en 2012 : celui-ci expliquait à ceux qui l’interrogeaient que le FN ne faisait que suivre les évolutions de la société française, y compris en matière d’immigration (aujourd’hui hostile envers « l’ennemi » musulman, et non envers les étrangers en général). Sur le mariage gay, donc, la société française « n’étant pas homophobe », selon Saint-Affrique, le FN se contentait de dire qu’il s’y opposait, en étant pour une amélioration du Pacs.

Cela s’ajoute évidemment à la présence de nombreuses personnes homosexuelles, au sein de la direction du FN, et parmi les électeurs, qui perçoivent le parti comme un rempart face à l’islam.

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