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Le temps de l’Avent : ascèse du corps, ascèse de l’esprit

Cet article a été publié pour la première fois le 15 décembre 2014

Nous sommes dans la période de l’Avent. L’année liturgique s’est achevée, et un nouveau cycle de vie recommence, car dans deux dimanches va naître notre Seigneur. Il est donc plus que jamais temps de nous mettre au repos pour méditer sur cet événement universel, cet instant de basculement pour la création, d’un dieu qui s’est fait homme. Qu’est-ce que le Christ ? Que suis-je devant Jésus né au monde ? Comment puis-je me présenter, moi, pêcheur, devant le souverain de la terre, venu pour me sauver ?

Prenons un chemin de détour pour trouver des réponses. Au mois de décembre de l’an passé, la double semaine de Noël, paraissait un dossier entièrement consacré au Christ dans l’hebdomadaire Valeurs Actuelles [1]. On pouvait y lire beaucoup de banalités ; un article particulièrement racoleur, fait d’une compilation de témoignages, exposait au lecteur ce que diverses personnalités politiques voyaient dans la parole et la vie de Jésus. R. Dati, J.-P. Chevènement, M. Maréchal Le Pen évoquèrent ainsi, entre autres, les leçons remarquables de l’Évangile. Jésus père de la tolérance, Jésus comme figure de l’Europe, là encore, rien que des choses convenues et très commerciales. Cependant, comme on est toujours pris à défaut, là où la cadette du Front National parle du concepteur de la laïcité, c’est Jean-Louis Borloo qui attire notre attention avec « La communion abandonnée ». Il expose ses vues sur un Christ qui rompt le pain, qui invite à la communion et à la pratique collective des rites alimentaires. « Le catholicisme est fondé sur cette communion, qui prolonge celle avec le Corps et le Sang du Christ, le partage du pain ». Nous voilà arrivés à une des portes qui peuvent nous donner accès à la Vérité du Christ, une des routes sur lesquelles le pèlerin empreint du péché du monde chemine pour trouver la rédemption.

M. Borloo, qui semble avoir de la suite dans les idées, déclare : « Le jour où l’Église catholique, apostolique et romaine a de fait atténué le rapport entre la pénitence et la nourriture, elle a entériné son déclin. ». La main qui mène la nourriture à la bouche commet un acte religieux, un acte empreint de mystique, car elle suit la main du prêtre qui donne la communion. Pénitence et jeûne transforment l’acte en rituel, un rituel laïc, qui procède de l’édification de soi devant le Christ.

Le jeûne aux sources de la catholicité

L’année liturgique des chrétiens a longtemps été rythmée par les pratiques alimentaires, alternant entre la période de frugalité du Carême, la période de privation totale du Vendredi saint, le jeûne eucharistique, et les autres règles particulières, comme la privation de viande du jour de la passion, et les règles particulières, comme la privation à la veille de la Noël. Ces règles ont progressivement été atténuées, extirpées de ce rythme propre au monde laïc, ne laissant à la suite du concile de Vatican II que quelques avis de modération pour le carême, un jeûne d’une heure avant la communion, et la privation totale du Vendredi saint. Vidée de sa substance, cette seule pratique qui était entièrement à la charge de la communauté des fidèles, échappant en quelque sorte à l’autorité cléricale, est tombée en désuétude.

Le jeûne, cette mise à l’épreuve du corps et de l’esprit, est pourtant une pratique qui est consubstantielle à la catholicité. L’ascèse du corps inscrit la prière dans la chair. Le corps, se consacrant à la prière en parfaite harmonie avec l’âme, devient source d’espérance. La privation infligée à soi met à nu, dépouille l’âme du superflu. L’ascèse, appelant au sacrifice et au don de soi exalte la charité. Enfin, le jeûne régénère, il purifie le corps pour recevoir la communion, et soude ainsi le corps de la sainte Église dans la foi.

Pratique centrale dans une culture incarnée de la piété, la privation survit dans les Églises d’Orient. Mais Rome, toujours disposée à suivre les voies ouvertes par le protestantisme - en accord avec le mode de vie uniformisé par l’esprit de marché -, a laissé s’échapper de la culture occidentale ce rapport corporel au Christ et au temps liturgique, qui soudait la communauté dans une dévotion mémorielle, le renouvellement perpétuel des gestes collectifs. Les temps de privation étaient des périodes ritualisées, rapprochant le siècle de cette ascèse propre à la rigueur monastique. Ils faisaient de tout chrétien, un temps durant, un saint Antoine dans le désert. [2]

L’être tout entier offert au Christ

Le Seigneur nous a offert son corps en sacrifice pour le rachat de nos péchés. Il n’est pas insensé qu’en retour, nous lui offrions le nôtre dans une prière étendue à la moindre parcelle de notre être. Avant tout un acte de pénitence, le jeûne et les privations alimentaires ont été conspués par les réformateurs du XVIe siècle comme des pratiques superstitieuses. Aujourd’hui, les zélateurs de l’hédonisme matérialiste voient encore dans leur reliquat une haine du corps et des plaisirs qui aurait arraché le chrétien à son véritable bonheur.

Il est pourtant bien vrai que le ferment du jeûne est la douce souffrance de la privation. Car le chrétien ne refuse pas de souffrir, au contraire, il attend la passion comme une mise à l’épreuve, priant non pas pour qu’elles s’arrêtent le plus tôt possible, mais pour qu’il puisse lui faire face sans jamais fléchir. Mais cette souffrance n’a rien de malsain, rien d’orgueilleux, rien de pernicieux, car elle repose sur la seule imitation du Christ, qui commande à chaque chrétien de suivre le chemin de croix et de se rapprocher ainsi de Dieu.

Illustrée par Brueghel l’Ancien, l’abstinence du carême met fin aux excentricités et aux excès représentés par le Carnaval. D’abord le jeûne est pesant, il met à l’épreuve la détermination de celui qui le pratique. Ce n’est qu’au fur et à mesure qu’une quiétude s’installe, se déploie dans l’être tout entier, rendant l’esprit insensible à toutes les turpitudes extérieures. C’est alors que l’âme peut entièrement se consacrer à la prière, qu’elle peut transcender la chair pour atteindre Dieu. La course vers les hauteurs, incarnée par cette bataille en soi-même, forme un acte d’expiation profondément mystique, car il est empreint d’abnégation. Le refus des pulsions, des besoins que clame le corps, extrait pendant un certain temps le chrétien du siècle. Il coordonne l’acte quotidien avec la dévotion de l’âme, et permet de dépasser, sans la moindre violence, les lourdeurs corporelles. On peut ainsi dire que la pratique du jeûne et des privations est un cilice qui englobe chaque parcelle de l’existence quotidienne pour l’élever dans la prière. [3]

La pratique de l’ascèse comme hygiène de vie

Pourquoi poser cette question de l’ascèse la veille de la Nativité ? Parce qu’alors que va commencer la vie terrestre du Seigneur, nous devons nous aussi nous interroger sur notre vie. Si le Christ est celui qui naît pour rompre le pain, pour offrir son corps, moi, pourquoi suis-je né ? Comment puis-je mener ma vie à l’image de ce guerrier qui défend la cité céleste ? C’est en conformant ma vie à une éthique qui seule permet d’affronter les assauts du siècle. L’exemple du Christ est pour le catholique déraciné du XXIe siècle un édifiant modèle de rébellion à l’air du temps. À l’heure où tout ce qui éloigne l’individu de ses pulsions de sa jouissance instantanée est désigné comme une déviance à l’aune de valeurs marchandes, l’édification de soi devient elle-même un acte de résistance.

Le jeûne apparaît tout à coup comme un rituel qui relie, édifie et provoque. Il redonne une dimension culturelle, relationnelle à la foi – loin de cette culture chrétienne qui baigne dans l’athéisme républicain –, car il lie tous les catholiques dans une pratique commune, dans un cadre rythmé par des gestes réciproques. Il permet également de prendre ses distances avec le monde marchand, la prolifération de tous les biens de consommation qui prennent pied dans nos existences et s’imposent peu à peu à nos comportements. Les refuser un temps, c’est s’en affranchir à terme. Songeons seulement à toutes les possibilités que permettrait une telle remise en cause. Enfin, le jeûne est une forme de provocation, de défi lancé à un système de valeurs qui pose la jouissance sans entrave et l’abondance des biens comme aboutissement de toute chose. En se détachant volontairement du bien-être matériel, celui qui jeûne éduque peu à peu tout son esprit à se concentrer sur ce qui est vraiment important. C’est en cela qu’on peut véritablement parler d’une hygiène de vie nouvelle, réellement subversive.

La pratique de la privation représente en réalité la synthèse de tout ce qu’est l’Occident. Elle allie toute la ferveur chrétienne au contrôle du corps et de l’esprit légué loué par la philosophie gréco-latine. Mais plus qu’une perpétuation du stoïcisme, qui voit sa déliquescence dans le détachement de toute réalité charnelle, la privation chrétienne ne consiste pas en la culture d’un esprit sain dans un corps sain. Loin de cette rigueur froide et détachée, il s’agit bien plus de fonder dans le corps assaini les conditions de la floraison de l’âme, dont les fruits se déverseraient dans l’éternité.

Nourrir la chrétienté

Le rêve de la cité céleste, la main tendue vers Dieu, n’est possible que si on assemble toutes ses forces dans l’imitation du modèle du Christ. Cette tradition d’ascèse que l’histoire nous a fait parvenir est sans aucun doute une clef de la renaissance catholique, car elle est à la fois pleine de sens et d’une richesse culturelle profonde. Le jeûne du carême apparaît aujourd’hui plus que jamais comme un formidable vecteur d’identité ; il fond toute la chrétienté en un unique corps, cheminant sur l’arête de la montagne pour recevoir l’eucharistie. Ce n’est pas un hasard si l’Islam, plein de vitalité, s’incarne dans une pratique si étendue et si assidue des rituels de privation alimentaire. À plus forte raison, l’Église qui a pour centre de gravité la communion ne peut être envisagée sans cette ascèse par la bouche. Une société chrétienne ne peut se nourrir que d’une mystique particulière, incarnée par des pratiques solidement ancrées, pratiquées et transmises avec fermeté.

Si nous nous demandons pourquoi, à la veille de sa naissance, le Christ semble si peu le bienvenu dans le royaume de France, pourquoi les vrais chrétiens deviennent peu à peu des étrangers sur les terres de saint Denis, pourquoi le vendredi des Cendres, personne ne souhaite un bon Carême aux chrétiens comme on souhaite un bon Ramadan aux musulmans, nous ne pouvons pas nous en étonner, car la faute revient à nos propres abdications, entérinées pas à pas. En ce temps de l’avent, imposons-nous cette frugalité nécessaire, pour accueillir cette enfant, roi de la terre, préparons-nous tout entier à sa célébration, afin que vive la chrétienté à travers son Sauveur.

Hélie Destouches

[1Valeurs Actuelles, N°4021-4022 du 19 décembre 2013 au 1er janvier 2014

[2Martin Schongauer, La tentation de saint Antoine, v.1470

[3Pieter Brueghel l’Ancien, Le Combat de Carnaval et Carême, 1559

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