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Le style, c’est l’abbé Houard

7 décembre 2012 Nicolas Valmurier

Monsieur l’Abbé Hyacinte-Marie Houard est décédé le 4 décembre à 15h15. Ses obsèques se tiendront le samedi 8 décembre à 14h30 en la chapelle Saint-Thomas à Angers.

Le style, c’est l’abbé Houard.

Nous n’irons plus ensemble à l’autel de notre Dieu, du Dieu de notre joie, Monsieur l’Abbé. Vous ne génuflecterez plus, appuyé sur mon bras, le visage barré de douleur, devant Son tabernacle. Je ne vous chuchoterai plus le canon, empêché que vous étiez par une demi-cécité. Mais, une dernière fois, je répèterai cet usage qui veut que, de retour à la sacristie, après l’inclination devant la Croix, nous nous gratifions mutuellement. Voici le dernier merci d’un cérémoniaire.

Vous vous êtes toujours figuré que c’était moi qui vous soutenais dans cette nef de l’IRCOM. Pourtant, vous nous souteniez tous, vos scouts comme vos étudiants, par cette messe quotidienne, par votre exemple édifiant, et je veux que vos ouailles se le rappellent. Alors, nous continuerons à pousser droit sous l’autorité de votre regard - ne vous resterait-il qu’un œil : il suffira.

D’aucuns, en effet, eussent préféré que vous fussiez moins autoritaire, plus conciliant – c’est oublier que les séminaires d’alors formaient des chefs ; d’autres vous accusaient de manquer à la douceur – vous avaient-ils jamais vu penché sur le visage d’un enfant ? Rendons justice. Autoritaire, exigeant, fidèle, vous l’étiez assurément. Comme sont ceux qui aiment surnaturellement, avec toutes leurs pensées fixées sur le salut des âmes plutôt que sur les contingentes susceptibilités. Il était parfois difficile, à notre décharge, d’être à la hauteur de vos attentes à notre endroit. Vos attentes humiliaient, en ce qu’elles rendaient humbles, mais votre espoir déçu était encore plus cuisant pour l’orgueilleux et le fils. Quelques âmes, au purgatoire, en pâtissent probablement en ce moment-même. Nous veillerons à nous garder de vous décevoir encore.

Souvenez-vous, mes frères et mes amis, de cet œil bleu, au moment de pécher :

On fit donc une fosse, et Caïn dit « C’est bien ! »
Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.
Quand il se fut assis sur sa chaise dans l’ombre
Et qu’on eut sur son front fermé le souterrain,
L’œil était dans la tombe et regardait Caïn. [1],

aurait pu réciter l’abbé, qui connaissait et citait souvent ses classiques. Mais surtout, souvenez-vous de cet œil vif, au moment où il faut continuer, mais que la chair ne peut. Puis souriez, comme la loi des scouts l’ordonne, comme l’Apôtre l’exigera bientôt pour Gaudete [2] ; souriez dans la mémoire de son rire gargantuesque.

Avant de terminer, permettez-moi de dire son caractère et de prouver mes dires en peu de temps. Le soir où des étudiants de ma promotion eurent l’excellente idée d’organiser une veillée d’adoration du Saint-Sacrement ; nous étions deux à la messe de 18 heures, seuls derrière l’autel, ce qui est bien triste quand la messe est occidentée. L’abbé ne put se retenir de pester devant cette spiritualité de copinage qui préfère aller en groupe contempler Notre Seigneur, plutôt que réellement communier ensemble en s’unissant à Lui. Toujours est-il qu’il tint à déposer lui-même la Sainte Hostie dans l’ostensoir et qu’il La fixa une longue heure, plus longuement que nul autre, droit comme un « i » sur ses rotules abîmées, malgré les douleurs qui le prenaient chaque fois qu’il fléchissait les genoux, et malgré son âge, le « même que celui du Pape » comme il le répétait souvent avec humour. Voilà comme il était. Il était grand et il voulait nous donner la Messe.

En récompense de mon service, vous me confiâtes un petit livre, l’ultime ouvrage de Louis Lavelle, un philosophe que nous affectionnions tous deux, en guise de testament spirituel. Il traite justement de grandeur, une grandeur si propre au fondateur d’un institut qui suscita tant de vocations de toutes sortes et qui mit tant de choses à leur place : « Les hommes les plus grands se contentent d’être ce qu’ils sont, dont ce qu’ils font n’est qu’un témoignage. C’est comme le rayonnement de leur seule présence. Ainsi, eux seuls agissent avec naturels. Ils n’ont pas besoin de justifier sans cesse leur existence à leurs propres yeux et aux yeux d’autrui. Il leur suffit qu’elle soit. » [3]


[1Victor Hugo, La Conscience, in le recueil La Légende des siècles

[2Le dimanche de Gaudete est le troisième dimanche de l’Avent, à cause de la phrase de saint Paul : « Gaudete in Domino semper : iterum dico, gaudete » (« Réjouissez-vous dans le Seigneur ; je le répète, réjouissez-vous ! »).

[3Louis Lavelle, Grandeur réelle et grandeur apparente, non édité.

7 décembre 2012 Nicolas Valmurier

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