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Le Québec, entre amours grecques et corréziennes

L’expression de « Nouvelle-France », toujours usitée par ceux qu’une irrépressible mélancolie gagne à l’évocation de la grandeur passée de notre pays, tend depuis ces derniers temps à prendre une connotation qui oscille entre la tragédie et l’ironie. Son évocation peut rappeler celle de l’Autriche-Hongrie sous la plume de Joseph Roth : une tendre affection pour un monde anachronique et voué à disparaître sous les assauts brutaux des forces de l’inéluctable « progrès ». Un article signé par mon homonyme, Carl Bergeron dans l’appréciable revue Causeur [1] semble déplorer la faiblesse actuelle des souverainistes québécois. Il livre à l’appui de ses chimères indépendantistes une bonne analyse de la situation politique québécoise. Nous pensons pour notre part que l’ankou se penche déjà sur les rives du Saint-Laurent, comme il a emporté la monarchie bicéphale.

Si on voulait résumer lapidairement la situation politique actuelle du Québec, on pourrait hésiter entre « anarchie » ou « incohérence », et se mettre d’accord sur « morosité ». Brossons à gros traits le tableau. Sur le plan fédéral, les élections fédérales du 2 mai dernier ont vu la défaite historique des souverainistes du Bloc québécois conduit par Gilles Ducceppe. Précédemment majoritaires au Québec, ils ne sont parvenus à faire élire que 4 députés. Le grand gagnant dans la province fut le Nouveau parti démocratique (N.D.P.), parti le plus à gauche de l’échiquier. Ce parti est devenu à Ottawa, la capitale, l’opposition officielle, délogeant dans ce rôle le Parti libéral qui s’est effondré après avoir dominé la politique canadienne pendant de nombreuses décennies.

Le discrédit du Québec

Après avoir longtemps soutenu un parti cantonné à un rôle d’opposition stérile, n’ayant aucune vocation à participer à un gouvernement fédéral, les Québécois ont choisi de plébisciter une autre écurie, certes fédéraliste, mais inexpérimentée et piètre opposante aux conservateurs. Ces derniers ont perdu des plumes : leur maigre dizaine de députés (sur les soixante-quinze dont dispose la province) a été réduite de moitié. Mais alors que jusqu’au 2 mai 2011, ils formaient un gouvernement minoritaire, ils ont obtenu une majorité absolue à la Chambre des communes.

La conséquence de cela est évidente. Jamais en accord avec les tendances nationales, le Québec prend un malin plaisir à cultiver sa singularité politique sur la scène fédérale. Mais cette exception québécoise vire, comme on le voit, à l’incohérence absolue. Les souverainistes d’hier ont élu des prête-noms, des nouveaux députés qui n’ont pas fait campagne. Citons, pêle-mêle, quelques cas : Pierre-Luc Dusseault, élu à 20 ans ; Mylene Freeman, à 22 ans, et dont le français est plus qu’approximatif ; ou encore ce député qui a appris son élection sur Twitter, deux jours après les résultats, parce qu’il était en vacances à Las Vegas. Est-il possible d’être pris au sérieux après avoir successivement exprimé dans les urnes un absolu refus de coopérer au niveau fédéral, puis, un intérêt irréfléchi pour un parti d’amateurs qui commence déjà à sombrer dans les sondages ?

Carl Bergeron pointe en creux l’hostilité supposée de Stephen Harper, l’actuel Premier ministre fédéral conservateur, aux Québécois. Il serait plus juste de dire que politiquement, les Québécois sont immatures. D’abord parce que Stephen Harper s’est montré plutôt généreux envers la Belle-Province. Actuellement, sur les cinq députés conservateurs élus au Québec [2], deux possèdent un ministère de premier plan (Transports et Industrie), un autre possède un portefeuille moyen (Anciens combattants, dont l’importance est sans commune mesure par rapport à la France), un quatrième et dernier tient un strapontin non-négligeable (Tourisme et PME). Ajoutons la décision de construire un nouveau pont Champlain, projet de très grande envergure dont le montant se chiffre en milliards, l’accord avec le gouvernement provincial pour lui rétrocéder 2 milliards de dollars. Surtout, c’est le gouvernement de Stephen Harper qui, en 2006, a fait reconnaître officiellement la nation québécoise par la Chambre des communes. Voilà autant de concessions dont les Québécois n’ont cure. Il n’est pas jusqu’à certains conservateurs qui ne se fourvoient, comme l’illustre la lettre ouverte de Peter White [3], lourde de reproches pour les conservateurs d’Ottawa. L’attitude des Québécois peut se lire d’une part comme une incapacité à se remettre en question ; l’impossibilité de comprendre à quel point le mouvement séparatiste, stérile, a pu froisser leurs concitoyens, de l’Ontario à la Colombie britannique. D’autre part, suivant le comportement de leur presse, la mode est à un dénigrement systématique des décisions prises à Ottawa. Par là, les Québécois rejettent facilement sur d’autres les difficultés auxquelles ils doivent faire face.

Acter le traité de Paris

Les Français, lorsqu’ils songent au Québec, ont une sorte de fierté teintée de malaise. Comment ce sentiment ne pourrait-il être ambigu, entre le plaisir de voir une souche française toujours vivace outre-Atlantique ; souche que nous avons néanmoins sacrifiée par le passé ?
Avec le général de Gaulle, lors de son mémorable discours de Montréal le 23 juillet 1967, les Français ont cru que les Québécois rattrapperaient la faute de Louis XV et de son ministre, le duc de Choiseul. Une indépendance du Québec leur aurait soulagé la conscience. La France aurait appuyé. Pourtant, plus de quarante ans après le provocant appel de De Gaulle, l’échec apparaît d’autant plus clairement que la désillusion est grande et cruelle. Depuis 1763, le destin du Québec n’est plus français, mais canadien, et il n’est que temps d’acter enfin le traité de Paris et l’indépendance du Canada.

Le Québec a connu des heures fastes sous les gouvernements de Maurice Duplessis, Premier ministre de la province entre 1936 et 1939, puis entre 1944 et 1959. Résolument conservateur, s’appuyant sur l’Église catholique, farouchement anti-communiste, il dirigea un pays prospère dont l’identité était bien assurée. On lui doit notamment le drapeau fleurdelisé et orné d’une croix qui est devenu le symbole du Québec. Sans chercher à saper le Canada, il imposa et défendit l’autonomie de sa province, comme sa culture et sa langue.

Un potentiel gâché : le déclin du Québec, plutôt que la francisation du Canada

Après Maurice Duplessis, la chienlit suivit rapidement. Le discours du général de Gaulle eut un rententissement qui suscita le souverainisme. Ce fut un moment de jubilation pour la France. Mais c’était aussi une triste récompense envers les Canadiens qui s’étaient battus, qui étaient morts pour l’indépendance de la France, qui, par bateau, avaient ramené de Gaulle triomphant sur la terre française ; ils se virent en cette circonstance poignarder, dans le dos. Soulignons d’ailleurs un passage douloureux de l’histoire canadienne : en 1944, il y eut au Québec une crise de la conscription, car cependant que les anglophones partaient combattre en France, les francophones s’y refusaient. À partir des années 1960, les Québécois se défirent de la tutelle de l’Église, reniant leur héritage, et un pan essentiel de leur résistance à l’américanisation.

Jusqu’alors, le Québec avait une position assurée : plus faible démographiquement, il formait néanmoins une province riche, fière de posséder la capitale économique, Montréal, ville la plus peuplée du pays. Le souverainisme a tout gâché. Celui-ci a d’abord constitué une insulte envers les anglophones, rappelant le comportement des francophones pendant la guerre. Il a favorisé l’image d’une province constituée d’égoïstes Français. Il a fait fuir de Montréal les entreprises, les sièges sociaux, au profit de sa rivale, Toronto ; laquelle est désormais bien en tête. Au niveau fédéral, il a discrédité la province. L’échec des Premiers ministres fédéralistes, Trudeau comme Mulroney, à ramener les Québécois dans le giron fédéral, moyennant un statut avantageux pour leur province, a logiquement mécontenté les anglophones. Alors qu’elle avait la capacité de se placer en tête des provinces canadiennes, la Belle-Province s’est comportée en enfant gâté, perdant l’estime et l’affection de ses soeurs.

Aboulie politique

Aujourd’hui, l’irresponsabilité qui règne dans les esprits québécois est flagrante. Alors qu’ils se battent pour la préservation de la langue française au niveau fédéral, ils ne reconnaissent pas l’anglais comme langue officielle chez eux, en dépit de la très forte minorité anglophone qui s’y trouve. Parallèlement, les provinces anglophones voisines font des efforts pour respecter les francophones. Le français est langue officielle au Nouveau-Brunswick, et il est officiellement reconnu dans le système législatif et judiciaire de l’Ontario. Ce décalage ne les gêne pas cependant.

Le Québec n’a plus de volonté claire. Le gouvernement libéral possède en Jean Charest un Premier ministre reconnu comme le dirigeant ayant le plus de carrure politique, mais qui traîne une image d’homme corrompu. Une sorte de Bayrou a fait son apparition en la personne de François Legault, lequel a formé la Coalition pour l’Avenir du Québec en vampirisant un parti de centre-droit, l’Action Démocratique du Québec, et en attirant d’anciens souverainistes, comme le député François Rebello. La C.A.Q. est en tête des sondages, mais cette avance commence à s’effriter. Ce parti neuf reste faible, face à la redoutable machine de guerre libérale. Quant aux souverainistes, leur chef, Pauline Marois, a bien du mal à se faire obéir de ses troupes. Dernière secousse en date, la tentative de putsch de l’ancien chef du Bloc Québécois, écrasé aux dernières élections fédérales, Gilles Ducceppe. Sa reconversion provinciale a été un échec, et a fait perdre quelques plumes supplémentaires à ses amis souverainistes. Toutes ces médiocrités tendent à s’annuler dans les sondages.

Cette aboulie s’explique simplement. Au lieu de se tailler un avenir enviable au sein du Canada, le Québec s’est épuisé dans ses chimères indépendantistes. Plusieurs facteurs rendent cette dernière perspective impossible. Le Québec se range en effet aux côté de la Grèce ou de la Corrèze : ces régions ruinées, endettées pour des décennies, discréditées dans l’opinion. En 2010, le Québec était la cinquième nation la plus endettée du monde, à hauteur de 94% de son PIB (contre 69% pour le reste du Canada à cette date) [4]. Une autre perspective inquiétante est la démographie. Fidèles aux occidentaux vautrés dans le confort et les plaisirs, les Québécois se laissent déborder par l’immigration. C’est particulièrement vrai à Montréal, ou d’ici quelques années la population francophone sera minoritaire.

Il est donc à présent difficile d’imaginer un bel avenir pour ce qui fut le fleuron de la France. Il ne lui reste plus qu’à mourir, comme l’Autriche-Hongrie, d’une mort qui ne soit pas trop indigne.


[2Il faut savoir qu’au Canada, comme au Royaume-Uni, il est nécessaire d’être député ou sénateur pour devenir Ministre. Cependant, il est rare qu’un sénateur obtienne un portefeuille ; la raison est simple : les sénateur étant nommés par le Premier ministre, leur légitimité est contestée. Qutre-vingt pour cent des députés conservateurs québécois sont sont membres du gouvernement.

[3L’intéressé est ancien haut responsable qui connut son heure de gloire sous le gouvernement du progressiste-conservateur Brian Mulroney dans les années 1980.

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