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Le procès de Nuremberg de l’Église catholique aura-t-il lieu ?

20 septembre 2011 Tancrède , ,

Cinquième anniversaire du pontificat de Sa Sainteté

Rhétorique du scandale

Le 12 septembre dernier, l’organisation outre-atlantique du SNAP (Survivors Network of those Abused by Priests [1]) déposait devant la Cour pénale internationale de La Haye une compilation de 20 000 pages d’un dossier à charge contre Sa Sainteté le pape Benoît XVI et trois membres de la Curie romaine, en l’espèce Leurs Éminences les cardinaux Tarcisio Bertone, Angelo Sodano et William Levada, lesquels occupent tous trois des fonctions parmi les plus importantes de la hiérarchie ecclésiastique, respectivement les charges de secrétaire d’État camerlingue de la Curie romaine, de Doyen du Sacré Collège, et de Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi. Le dossier est assorti d’une plainte pour « crime contre l’humanité » à leur encontre. Fait remarquable : les accusés ne sont pas les bourreaux, mais peut-être même pire, les instigateurs.

Cette association les accuse en effet d’avoir couvert les abus (qui ne sont pas des viols) de prêtres pédophiles, et plus exactement, pour reprendre leurs propres termes, d’avoir « toléré et rendu possible le camouflage systématique de crimes sexuels contre des enfants. » Il faut essayer d’abord de comprendre les sous-entendus induits par la rhétorique générale de ce dossier : Benoît XVI et les trois cardinaux ont « rendu possible », c’est-à-dire « activement contribué à » ; il est question d’un « camouflage systématique » et les plaignants se présentent eux-mêmes comme des « Survivors ». Que révèle cette rhétorique sur l’objectif réellement poursuivi par cette association ? Cherche-t-elle au moins à obtenir réparation pour les souffrances endurées par les victimes (dont certaines supposées mortes étant donné le choix du terme « Survivors ») en faisant condamner ceux qui en furent la cause, ce qui serait la justice même ?

Non. Non seulement ça n’est pas leur objectif principal, mais ça n’est même pas un objectif du tout. Car qu’avons-nous là ? Est-ce un dossier pointant des erreurs humaines au sein de la hiérarchie catholique et formulant des propositions pour réorganiser celle-ci, c’est-à-dire une enquête légitime sur la vérité des faits et le degré de responsabilité des prélats ? Non : c’est un bloc monolithique et polémique, une plainte agressive pour « crime contre l’humanité » déposée par une association, non de victimes, mais de « survivants », c’est-à-dire de rescapés ayant échappé, non pas à des hommes, mais à un « système », donc à une machine organisée, pensée et dirigée au plus haut niveau par ceux-là mêmes qui ont « rendu possible » son fonctionnement. Il s’agit donc bien d’imputer à l’Église catholique – via ceux qui la gouvernent – la responsabilité juridique globale de tous les abus, viols et crimes sexuels commis par des membres du clergé depuis toujours.

Acte de vandalisme sur une tombe catholique

Mécanique de la diabolisation

Cela étant dit, il faut maintenant examiner la nature de la plainte déposée devant la Cour pénale internationale. De quoi s’agit-il ? Le SNAP, avec l’aide des avocats du très sérieux CCR (Center for Constitutional Rights [2]), entend très exactement poursuivre les plus hautes autorités de l’Église pour « crime contre l’humanité ». Il faut rappeler ce que revêt historiquement et juridiquement cette expression : en 1945, le principe de « crime contre l’humanité » reçoit sa valeur actuelle de notion proprement juridique, stipulée dans – et consacrée par – les statuts du Tribunal militaire de Nuremberg. C’est ce même Tribunal militaire qui a instruit le procès des dignitaires nazis, organisé leur comparution et exécuté la sentence prononcée à l’endroit de ces hauts dirigeants de l’Allemagne d’Hitler en raison des atrocités exceptionnelles perpétrées durant la Seconde Guerre mondiale, atrocités dont ils ont été reconnus coupables.

Quelle est la logique, me direz-vous, qui puisse justifier qu’on en appelle à la catégorie – née de la violence de la politique nazie d’extermination à l’échelle industrielle – de crime contre l’humanité pour qualifier l’attitude du pape et de quelques cardinaux [3] ? Aucune. Le rationnel, le vrai, le juste sont des valeurs étrangères aux motivations et aux intérêts de cette association. Juristes eux-mêmes, membres d’une profession qui – plus que tout autre – connaît le poids des mots, les membres du CCR ont délibérément suggéré la comparaison entre l’Église catholique romaine et le Troisième Reich nazi pour faire germer dans les esprits influençables l’idée que, de même que la Solution finale ne se conçoit pas sans Adolf Hitler, de même la pédophilie de certains prêtres ne peut être comprise sans l’encouragement de Benoît XVI. On peut même dire que, jouant sur la légende urbaine et les poncifs médiatiques ressassés en boucle à 13 ou 20h, ces Survivors contribuent par leur discours à confirmer la crainte aberrante qu’il existe une pédophilie d’État au sein du Vatican et qu’elle vise à exterminer les enfants. Le journal (de droite ?) Le Figaro fait aussi dans le poncif en proposant un lien hypertexte intitulé « prêtres pédophiles », comme si ça allait de soit, un peu comme « la pêche en Bretagne » [4].

L’objectif réellement visé (médiatique) est donc atteint et l’objectif prétendument poursuivi (réparation pour les crimes commis) est, lui, réduit à une fonction purement instrumentale, à un prétexte. La logique médiatique du spectacle commande l’hypertrophie, la mise en scène et l’exhibition d’un prétexte pathétique (sur la base des souffrances réelles de personnes victimes de certains prêtres pédophiles) et de ses prétendues causes, exagérées et travesties, afin de satisfaire la cupidité des spéculateurs de misère humaine. Ainsi, la logique ayant été poussée à l’extrême, on entend se murmurer que le passé de Benoît XVI dans les jeunesses hitlériennes puisse avoir un rapport avec l’existence de prêtres pédophiles, et que Benoît XVI, finalement, ce serait peut-être un autre Adolf Hitler [5] ; les prêtres ? des Waffen-SS ; Vatican II ? c’est la conférence de Wannsee ; Levada ? Heydrich ; la Bible ? Mein Kampf ; le Saint-Siège ? le Reichstag ; les JMJ ? Treblinka. Et grâce au futur Tribunal de Nuremberg de l’Église catholique, on pourra enfin décapiter cette pédophilie d’Etat et faire cesser la pratique systématique et industrielle de la Sodomie mortelle de masse. Ces horreurs dites, on a sérieusement envie d’interroger les limites de la liberté d’expression.

Commémoration de la Shoah avec Benoît XVI

La liberté d’expression ou la tyrannie de la liberté

Il y a partout, et c’est une réalité hélas écrasante, une idée admise mais jamais interrogée, bref un préjugé, que voici : « Le prêtre catholique est pédophile parce qu’il est prêtre catholique. » Ce lieu commun est le résultat d’un matraquage politique, journalistique et social touchant une grande majorité de la population. Mais comme tout lieu commun, il se doit d’être questionné : testons sa résistance à l’épreuve des faits. Les traditionalistes d’abord pourraient se contenter d’invoquer la référence au concile Vatican II pour expliquer la possible recrudescence de la pédophilie au sein de l’Église, et il peut être tentant pour eux, vu leur combat, d’incriminer les séminaires à la mode de Vatican II où, formation écourtée oblige, c’est la corruption des conditions de la vie moderne qui l’emporte, avec son lot de tentations et de pratiques libérales. Cette situation nouvelle a pu contribuer, disent-ils, à ce que les éléments instables entrant dans ces séminaires ne soient plus détectés et éliminés comme le permettait autrefois une formation rigoureuse dont la difficulté avait vertu de sélection des meilleurs et d’élimination des défaillants. Mais, en dépit de cela, il est inadmissible d’admettre que la pédophilie soit plus diffuse dans l’Église qu’ailleurs : c’est même de tous les endroits de la terre le lieu où ce vice est le plus rare. Il y a donc bien un fantasme anti-catholique moderne à abattre.

Des imams, des pasteurs, des rabbins et même des moines tibétains ont été jugés, comme certains prêtres, pour pédophilie. D’où cette question : pourquoi les médias ne parlent-ils que des ces derniers, pourquoi taisent-ils ou minimisent-ils les viols, les abus sexuels commis par les autorités morales d’autres religions ? Je pose la question et certains pourraient me reprocher une démarche scandaleuse qui chercherait à relativiser les crimes commis par certains prêtres sous prétexte que des imams, des pasteurs, des pères de famille, des rabbins, des instituteurs, des oncles et des vieux, des élus locaux et des francs-maçons ont pu également commettre de tels crimes. À ceux-là je répondrais que telle n’est absolument pas mon intention. D’autres encore pourraient m’objecter que si les médias parlent davantage des prêtres catholiques, c’est certainement qu’il existe en quantité et peut-être même en proportion plus de crimes de ce type dans le clergé romain que dans les autres.

Mais c’est précisément là la légende urbaine. Nous la tenons enfin. Raisonnons sur un exemple. Pour le seul cas des États-Unis, il y a eu en 2009 dans les cinquante États américains dix plaintes pour « abus sexuel » intentées contre des prêtres pour des affaires qui remontaient parfois jusqu’à vingt ans, et parmi ces dix plaintes, on dénombre des allégations, cependant que dans la seule communauté juive orthodoxe de Brooklyn, ce sont quarante plaintes (pour des viols supposés commis par des rabbins en l’espace d’une seule année dans ce seul quartier) qui ont été « révélées » par les victimes ayant fui les tribunaux rabbiniques, comme le rappelle Paul Vitello du New York Times [6]. Mais en a-t-on parlé ? Pourtant, avec un peu de mathématiques, on est en mesure de s’imaginer l’énormité d’un chiffre, non plus restreint au seul quartier de Brooklyn, mais à l’ensemble des États-Unis d’Amérique. Et enfin, combien y a-t-il eu de plaintes pour viol en tout aux Etats-Unis en 2009 ? Devinez.

C’est donc avec plus de force que se pose la question : « pourquoi un tel silence médiatique ? » Signalons seulement cet accord passé entre la justice fédérale américaine et la communauté juive : les plaintes pour viol incriminant un rabbin doivent être traitées et jugées par des tribunaux rabbiniques communautaires. Ainsi les rabbins échappent-ils à la médiatisation imposée par le ministère civil. L’Église évidemment ne jouit pas d’un tel privilège : les cas et allégués et avérés d’abus (et non de « viols ») sont traités par la justice fédérale et relayés par les médias, qui ne se privent pas d’ameuter l’armada technique et les témoins suspects pour traiter une information dont l’issue est souvent tristement ignorée : diffamations, affabulations, enfants qui avouent avoir menti sous la pression de leurs parents poussés par l’appât du gain et l’existence de cette cible privilégiée, si facile à attaquer et tellement bien médiatisée, qu’est l’Église catholique, et cætera [7]. Avez-vous pourtant jamais entendu un homme politique, un « humoriste », s’offusquer ou se gausser du scandale permanent des rabbins violeurs ? Les catholiques subissent une humiliation permanente. Et que font-ils ? Ils allument des cierges.

Que fait l’Église ?

La vraie question, c’est de savoir pourquoi l’Église est incapable de réagir avec vigueur aux insultes qui lui sont faites, c’est de savoir pourquoi le clergé ne sanctionne pas impitoyablement ceux de ses membres qui croient si peu à l’enfer qu’ils se livrent à des abominations impunément. Quand l’Église est affaiblie de l’intérieur, elle doit briser les courants qui la menacent de dépression ; quand elle en est réduite à servir les intérêts particuliers d’hommes sans scrupules qui de l’extérieur profitent de sa clémence, elle doit les éliminer. Ceux-là, que l’on espère tous enfin, nous catholiques, voir disparaître, c’est cette sous-race de l’espèce dite des intellectuels médiatiques (ou sodomites autotéliques), ceux qui relaient avec conviction l’Opinion et l’appellent Vérité. La manipulation des mots « liberté, démocratie et raison » dissimule le mépris, l’ignorance et la violence de ces gens. Ces trois idoles évident la parole de sa fonction originelle, qui était précisément de faire taire le brouhaha inaudible des égorgements et des éviscérations en lui substituant le discours intelligent et dialectique d’une raison qui reconnaît ses limites. Or, les voltairiens prirent le pouvoir ; dans le sillon de leur victoire périrent les platoniciens, les catholiques, leur idéal, la dialectique, la foi et la raison, choses condamnées à la damnatio memoriae : fini, l’amour de la vérité ! abolies, les pensées verticales ! Sur les pyramides ruinées qui jadis approchaient Dieu et qui désormais « volent plus bas qu’un derrière de cochon »© [8], on édifie le marché, mieux qu’un temple, un bordel relativiste où tout le monde est roi, commandeur et Dieu à la fois ! l’information enchaîne la pensée, le journal quotidien détrône les œuvres éternelles, et les éphémères Le Figaro, L’Express, Le Monde, Marianne, L’Huma déchaînent sur la même page recyclée les crottes des chiens en ville, la misère des hommes, les jeux du cirque et la mort de Dieu : le journaliste tue l’écrivain, la parole de celui-ci tombe dans l’oubli, celui-là inspire les peuples et les élites, la modernité et le progrès sont en tête des gayprides, et toutes ces fiertés du primate nouveau s’approchent, enfin, de la vérité la plus secrètement cachée par l’Église obscurantiste : l’homme descend du bonobo !

Grâce à eux, on aura tout de même fini par s’en convaincre.


[1« Réseau des Survivants des personnes abusées par des prêtres. »

[2« Centre pour les droits constitutionnels. »

[3Extraits de l’article 7 du Statut de Rome relatif aux crimes contre l’humanité : « Aux fins du présent statut, on entend par crime contre l’humanité l’un quelconque des actes ci-après lorsqu’il est commis dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique lancée contre toute population civile et en connaissance de cette attaque :
a) Meurtre ;
b) Extermination ;
c) Réduction en esclavage ;
d) Déportation ou transfert forcé de population ;
e) Emprisonnement ou autre forme de privation grave de liberté physique en violation des dispositions fondamentales du droit international ;
f) Torture ;
g) Viol, esclavage sexuel, prostitution forcée, grossesse forcée, stérilisation forcée ou toute autre forme de violence sexuelle de gravité comparable ;
h) Persécution de tout groupe ou de toute collectivité identifiable pour des motifs d’ordre politique, racial, national, ethnique, culturel, religieux ou sexiste au sens du paragraphe 3, ou en fonction d’autres critères universellement reconnus comme inadmissibles en droit international, en corrélation avec tout acte visé dans le présent paragraphe ou tout crime relevant de la compétence de la Cour ;
i) Disparitions forcées de personnes ;
j) Crime d’apartheid ;
k) Autres actes inhumains de caractère analogue causant intentionnellement de grandes souffrances ou des atteintes graves à l’intégrité physique ou à la santé physique ou mentale. »

[8Copyright Disney

20 septembre 2011 Tancrède , ,

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