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Le leçon spirituelle de Rosemary’s Baby

Renoncer au Christ pour Satan

On se souvient du fameux film de Roman Polanski, Rosemary’s Baby, et son intrigue terrifiante : une jeune et belle femme s’installe avec son mari dans un immeuble chic et va devenir la proie d’une secte sataniste, dont le projet ne consiste en rien de moins qu’à la faire engrosser par le Prince des Ténèbres, Satan. Mais le chef d’œuvre de Polanski insiste moins sur la dimension religieuse et spirituelle du livre d’Ira Levin dont il est adapté.

Si l’adaptation de Polanski, devenue un classique du cinéma, a été saluée par Ira Levin, elle ne permet pas de saisir exactement l’idée que Levin fait passer dans son roman.

Le bébé de Rosemary et l’Église de Satan

Rappelons le contexte historique : nous sommes aux États-Unis au milieu des années 60, des centaines de milliers de soldats américains sont engagés au Vietnam, les premières communautés hippies apparaissent en Californie, le black power est en gestation. Les journaux titrent sur la mort de Dieu, comme le montre un passage de Rosemary’s Baby où l’héroïne tient dans ses mains un numéro de Time sur lequel est écrit en lettres rouges : Is God Dead ? [1]

L’année 1996, dans la nuit du 30 avril au 1er mai – qui était aussi la nuit de Walpurgis où les sorcières se rendaient au sabbat –, un ancien forain, Anton Szandor Lavey, descendant Lévy, fonde avec un groupe d’amis la Church of Satan. Cette Église, qui prend le contre-pied de l’Église Catholique en mêlant érotisme et hérésie, proclame la supériorité du charnel sur le spirituel et incite ses adeptes à se laisser aller à ses pulsions, sans jamais toutefois perdre sa liberté et sa dignité. Fortement inspiré par les travaux d’Ayn Rand sur la vertu d’égoïsme, par l’occultisme d’Aleister Crowley et les écrits de Lovecraft, Lavey est l’auteur d’une sorte de traité de philosophie morale saupoudré de théologie de bas étage, The Satanic Bible.

La notoriété de Lavey, affublé par les médias du sobriquet de « pape noir », décide Ira Levin à écrire Rosemary’s Baby. Avant de revenir sur le roman, rappelons que son adaptation au cinéma par Roman Polanski, peu de temps après, a valu à Sharon Tate, l’épouse du réalisateur alors enceinte, comme Rosemary dans l’histoire, d’être sauvagement assassinée par des membres de la « Famille Manson ». Cette Famille de hippies, fondée par un leader charismatique convaincu d’être le Christ réincarné, Charles Manson, vivait de vols, de trafics de drogues, d’esclavage sexuel et de meurtres.

Pour l’anecdote, dans le film de Polanski, l’immeuble style XIXe siècle que l’on voit en ouverture et à la fin du film, censé figurer le Bramford, n’est autre que le Dakota Building. C’est devant cet immeuble d’habitations dans lequel il résidait avec son épouse, que John Lennon sera assassiné douze ans plus tard. Le meurtrier, Mark Chapman, affirmera des années après avoir eu le désir de tuer Lennon, comme contrôlé par une force, en regardant la pochette de l’album des Beatles Sgt. Pepper’s Lonely Heart Club Band, sur laquelle figure Alesteir Crowley.

Bien que la meurtrière de Sharon Tate, Susan Atkins, ait été proche d’Anton Lavey, il serait malhonnête d’établir un lien de continuité entre la Church of Satan et la Famille Manson. Pour Lavey, que Polanski avait d’ailleurs sollicité pour des détails du tournage de Rosemary’s Baby, Manson et sa bande de hippies criminels restent des marginaux trop plongés dans l’esprit du Summer of Love et du Flower power, des paumés froissés des neurones à force d’avoir écouté les Rolling Stones et leur fameux Sympathy for the devil.

Cette idée que l’épuisement des jouissances sexuelles de la part d’individus émancipés des contraintes morales ne pouvait qu’aboutir à des jouissances plus larges et plus cruelles, que finalement Charles Manson et sa famille ne sont pas une déviation monstrueuse de l’expérience hippie mais son aboutissement logique, c’est aussi l’idée exposée par Michel Houellebecq dans Les particules élémentaires. [2]

Revenons maintenant au roman d’Ira Levin.

L’abandon de la foi catholique

L’intention d’Ira Levin à travers ce roman est de montrer que le satanisme, alors en vogue aux États-Unis dans certains milieux, n’est pas un dilettantisme. C’est la raison de la citation du pasteur protestant Billy Graham mise en exergue dans la suite du roman, Son of Rosemary : « The Bible makes it abundantly clear thart Satan is real, and that he is very powerful. He is not a myth, nor is he just a projection of our minds as we attempt to explain the mysteries of evil. He is a malevolent spiritual power whose sole goal is to oppose the work of God  ».

Le diable n’est pas un mythe, ce n’est pas juste une projection de notre esprit. C’est une réalité. Et le travail du diable est de s’opposer au travail de Dieu. C’est bien de cela qu’il s’agit dans Rosemary’s Baby.

Que raconte le roman de Levin ? Rosemary O’Reilly est une jeune et belle femme issue d’une famille catholique [3], avec qui elle est en rupture depuis son mariage avec Guy Woodhouse [4], un protestant n’ayant d’autre pratique religieuse que l’ambition de devenir acteur. Le couple s’installe à Bramford, un immeuble chic de New-York. Si Rosemary et Guy ont l’intention d’avoir au moins trois enfants, Guy préfère pour l’instant se consacrer à sa carrière.

Après des péripéties qu’il est inutile de détailler ici, Rosemary va finalement découvrir qu’elle est entourée d’une secte sataniste, composée des habitants de Bramford et dont son mari est complice, et qu’elle est enceinte de Satan. Autrement dit, que l’enfant qu’elle va mettre au monde, c’est l’Antéchrist. Les voisins de Rosemary, les Castevet, un couple de sorciers, insistent pour recommander à Rosemary un obstétricien réputé : le Dr Sapirstein, lui-même fortement impliqué dans la secte.

On voit bien dans ce roman que, comme le dit Billy Graham, le satanisme est une contrefaçon du catholicisme, que Satan s’oppose au travail de Dieu. Dans le catholicisme, Dieu s’incarne dans la chair d’une âme préservée du péché originel, la Vierge Marie, pour racheter l’humanité pécheresse. Dans le satanisme dont parle Levin, le Prince des Ténèbres abuse brutalement d’une femme brave mais apostate, en rupture familiale, pour qu’elle accouche de l’Antéchrist, afin de détruire l’humanité pécheresse. Rosemary figure ici une sorte de contre-Vierge Marie.

C’est l’intérêt du livre. Rosemary est en rupture familiale, elle n’a pas la protection d’un père contre les abus d’un époux ni mes bons conseils d’une mère soucieuse pour son enfant. En ce sens elle est une proie parfaite. Elle a opté pour un couple mixte, avec un homme follement ambitieux et qui, en bon protestant, rejette la piété mariale, alors que la Vierge Marie est un modèle pour tout catholique qui se respecte. Elle utilise la contraception dans une époque en pleine effervescence sexuelle – le pape Paul VI n’a pas encore écrit l’encyclique Humanae Vitae sur la famille et la régulation des naissances. A son cou, là où Rosemary devrait porter une médaille de la Vierge Marie ou une croix, elle porte un pendentif, offert par ses voisins malintentionnés, qui contient une racine nocive pour elle.

Autrement dit, dans le roman d’Ira Levin, au-delà de l’influence puissante de cette secte sataniste, c’est l’abandon de la foi qui va précipiter Rosemary dans les bras de l’Antéchrist.

Renoncer à Satan

C’est aussi ce qu’écrit un incontournable du roman d’épouvante, Stephen King, à propos de Rosemary’s Baby : « C’est l’affaiblissement superficiel de sa foi qui permet au diable de s’introduire dans son existence » (Anatomie de l’horreur). Rosemary O’Reilly s’est arrachée à la tradition catholique, elle s’est arrachée à la foi de ses pères (le roman souligne sa rupture familiale). C’est parce qu’elle a renoncé à Dieu et à Jésus-Christ que Satan peut venir chez elle, que l’Antéchrist peut venir en elle.

Dans la scène finale, alors que Rosemary se trouve au milieu des membres de la secte et découvre que son fils est l’Antéchrist, elle songe qu’au lieu d’expliquer ces malheurs à son obstétricien, elle eût mieux fait d’en parler à un prêtre : « Ce qu’il fallait faire, c’était aller trouver quelqu’un qui soit capable de la comprendre. Un prêtre, par exemple. Oui, c’était cela la solution : un prêtre. C’était un problème qui dépendait de l’Église. C’était au pape et aux cardinaux de le résoudre, et non à elle, pauvre petite Rosemary Reilly d’Omaha, pauvre idiote  » [5] . Confrontée aux ténèbres, Rosemary songe à l’Église contre laquelle le Christ affirme que les portes de l’Enfer ne prévaudront pas (Matthieu XVI, 18).

C’est l’aspect sur lequel le film de Polanski insiste le moins. C’est pourtant ce qui ressort le plus du roman d’Ira Levin.

Alexandre Tricasse

[1Dieu est-Il mort ?

[2Michel HOUELLEBECQ, Les particules élémentaires, 2010, Flammarion, p. 210-211.

[3Ira LEVIN, Rosemary’s Baby, 1967, traduction française : Editions Robert Laffont, Paris, 2016, page 87 : « J’ai été élevée religieusement, dit Rosemary, mais maintenant je suis agnostique ».

[4Ibid. : « Personne d’autre dans sa famille n’aurait su apprécier : ils étaient tous contre elle maintenant (ses parents, ses frères, ses sœurs), et ne lui pardonnaient pas premièrement d’avoir épousé un protestant, deuxièmement de s’être mariée civilement, et troisièmement d’avoir une belle-mère divorcée deux fois et mariée en troisièmes noces avec un Juif du Canada ».

[5Ibid., p. 351.

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