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L’exil du Chrétien

2 janvier 2012 Boniface

Le pèlerinage de la vie.

Le Chrétien est un éternel voyageur. Voyageur parce que, depuis la Chute, il est en exil sur la terre [1], loin du Christ. Tant que nous demeurons dans notre corps, nous sommes en exil loin du Seigneur, car nous cheminons dans la foi, non dans la claire vision.  [2] De fait, comme tout voyageur, le Chrétien a hâte de rentrer dans sa patrie [3] qui est le Royaume de Dieu, et de quitter le lieu où il se trouve, qui est le monde et ses tentations. Comme tout voyageur, il sait aussi que son voyage ne durera qu’un temps et qu’à son terme, il retrouvera cet endroit qui est aussi sa maison. Des lignes sublimes de Saint Augustin nous l’exhortent :

« Mes frères, désirons vivement notre propre patrie ; quant à cette terre d’exil qui nous en sépare encore, souffrons-la, mais ne lui donnons pas notre coeur ; hâtons-nous cependant. Qu’est-ce qui pourrait nous retenir ici ? qu’est-ce que vous pourriez aimer dans ce siècle ?  » [4]

Le Chrétien est un éternel homo viator, sa vie n’est qu’un séjour, un grand pèlerinage. Le moine cistercien Guillaume de Digulleville le disait déjà dans son poème Le pèlerinage de la vie humaine [5]. La liturgie nous le dit également : « Saint Raphaël, guidez-nous dans le pèlerinage de la vie [6] ». Mais ce voyage est aussi d’un grand danger : c’est un périple de l’âme, une aventure du salut pour le Chrétien. De fait, le lieu de son exil est le monde, et son Prince tente sans cesse de le séduire : il veut le convaincre qu’il est ici chez lui et que, par conséquent, il n’est pas en voyage. Le Chrétien connaît cet odieux mensonge : il sait d’où il vient, il sait qui est son Père véritable, il sait que sa Cité est celle de Dieu et qu’il doit y retourner ; il sait enfin que son cœur appartient à jamais au Christ.

Ce voyage mène parfois le Chrétien en des lieux improbables et sa Foi y connaît alors des épreuves immenses. Mais toujours il pérégrine, et vagabonde çà et là ; partout il est étranger, nulle part il est chez lui. C’est pourquoi, comme le dit l’Epître à Diognète : « Les chrétiens résident dans leur propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés  [7] ». Appartenant au Royaume de Dieu en tant que disciple du Christ, le Chrétien n’a donc qu’une seule patrie : le Ciel. Et parce qu’il appartient au Christ, le Chrétien a été arraché au monde par sa Rédemption :

« Tout ce qui dans l’homme a été créé de Dieu est vrai, et tout ce qui a été engendré de la race corrompue d’Adam est du monde, mais tout ce qui a été ensuite régénéré en Jésus-Christ fait partie de son royaume et n’est plus du monde. » [8]

Mélancolie et réminiscence.

Dans son voyage, le Chrétien connaît parfois une espèce de mélancolie. Mais il ne s’agit pas de cette mélancolie moderne de poète bourgeois ; il s’agit de ce désir qui brûle l’âme du Chrétien, qui l’entraîne à chercher et connaître ce Dieu à la fois infiniment bon et infiniment aimable. Et dans cette ardeur, il y a comme une doléance, un regret qui prend source dans le souvenir même de cette perte causée par le péché originel et la Chute [9]. C’est cette félicité première, celle de l’Eden, lorsque l’homme connaissait Dieu, qui nous pousse à désirer la sainteté et à abominer le monde. Car dans tout désir, il y a souvenir, et aucun désir ne s’éprouve s’il n’a auparavant connu l’objet de sa convoitise. Ecoutons le Docteur angélique à ce sujet :

« Personne ne tend vers quelque chose par le désir et l’étude s’il n’en a pas d’abord la connaissance. Et comme c’est à un bien plus élevé que celui dont la fragilité humaine peut faire l’expérience en cette vie que les hommes sont ordonnés par la divine Providence, il fallait que notre esprit fût élevé plus haut que là où parvient notre raison dans l’état présent, pour qu’il apprît ainsi à désirer quelque chose et à tendre par son effort vers quelques chose qui dépasse totalement l’état de la vie présente  » [10].

Nous avons là une semblance considérable avec ce que Platon a nommé la « réminiscence » [11]. Nous désirons Dieu parce que, d’une certaine manière, nous l’avons déjà connu. Remarquons par ailleurs cette analogie édifiante : les paroles de la Consécration en grec rendent le mot « mémoire » du « Vous ferez cela en mémoire de moi », par anamnésis, le terme exact employé par Platon pour désigner cette notion de « réminiscence » [12] . Rien n’est fortuit. Lorsque l’hostie devient Corps du Christ, et Dieu incarné, on se souvient. On se souvient de l’Incarnation, de la Cène, de la Passion, du Sacrifice rédempteur et dela Résurrection. On se souvient de tous ces miracles de Dieu, de son Amour, on s’éveille à l’invisible, et on le désire puissamment. C’est parce que le Chrétien est exilé qu’il est conduit à désirer ce retour à Dieu, qu’il est amené à regretter ce que sa finitude misérable l’empêche présentement d’obtenir.

Comme saint Paul, le Chrétien rêve de pouvoir déjà quitter ce monde pour rejoindre le Christ [13], car il sait que la vie n’est qu’un passage, le monde un cachot, et que tout est poussière et vanité [14]. Il exulte à l’idée de rejoindre le Seigneur et de laisser là ce qui, trop longtemps, l’a tenu éloigné de son Amour.

Mourir au monde pour vivre dans le Christ.

Parce que le Chrétien est du Ciel, il n’est pas du monde ; et parce que ce monde veut le détourner de sa patrie véritable, il doit le mépriser [15]. « La souveraine sagesse est de tendre au Royaume du Ciel par le mépris du monde », nous dit sans fard l’Imitation [16]. Le génie et la beauté du christianisme résident peut-être en ce qu’il a montré que la véritable vie, celle de l’âme, ne pouvait se trouver qu’après la mort, lorsque l’âme sera radicalement coupé du corps et du sensible. C’est le sens profond de ce mot de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, à la veille de sa mort : « Je ne meurs pas, j’entre dans la vie ». Cette inversion complète des valeurs explique la force et l’espérance inébranlables du Chrétien : il sait que, sa patrie n’étant pas de ce monde, il est déjà mort. « Pour moi, la vie c’est le Christ et mourir un gain  [17] » nous dit sans détour l’Apôtre. « C’est là une parole certaine : si nous mourons avec Lui, nous vivrons avec Lui  [18] ». C’est d’abord à travers une mort initiatique que nous approchons cette vérité : par le Baptême, le chrétien est déjà sacramentellement « mort avec le Christ », pour vivre d’une vie nouvelle [19] ; et si nous mourons dans la grâce du Christ, la mort physique consomme cette mort initiatique et achève ainsi notre incorporation dans son acte rédempteur.

« Baptisés dans le Christ Jésus, c’est dans sa mort que tous nous avons été baptisés. Nous avons donc été ensevelis avec lui par le baptême dans la mort, afin que, comme le Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père nous vivions nous aussi dans une vie nouvelle » [20]

C’est dire que la fin ultime du Chrétien est de mourir au monde et de rejoindre avec joie le Christ en son Royaume [21] ; là seul se trouve la félicité qu’il ne pourra jamais trouver tant qu’il sera appesanti par les passions du corps et les vanités du monde [22]. Laissons Saint Thomas conclure :

« Or en cette vie rien n’est stable : tout homme, si heureux soit-il, y est soumis aux infirmités et aux infortunes qui paralysent l’action, quelle qu’elle soit, en laquelle il a placé son bonheur. La félicité dernière de l’homme est donc impossible en cette vie. (…) On voit ici de part et d’autre l’angoisse de ces grands esprits philosophes, angoisse dont nous sommes libérés en admettant, d’après notre argumentation antérieure, que l’homme peut après cette vie atteindre le vrai bonheur ; son âme immortelle survivra, et dans cet état elle connaîtra à la manière des substances séparées. La félicité dernière de l’homme sera donc après cette vie dans la connaissance de Dieu, propre à la substance séparée. Aussi le Seigneur promet-il « une récompense dans les Cieux », et il dit que les Saints « seront tels que les Anges qui voient toujours Dieu dans les cieux », comme le rapporte Matthieu. » [23]

« Guidez notre course dans la voie du Salut,

Soutenez nos pas ;

Que nous n’errions jamais à l’aventure,

Loin du chemin du Ciel. »

Hymne à Saint Raphaël (Vêpres du 24 octobre)


[1« Une certaine Glose affirme, au sujet du chapitre 4 de la Genèse : “ Toute la postérité d’Adam a été totalement corrompue dans sa puissance génératrice, car elle a commencé à se distinguer de lui non au paradis de vie, mais plus tard sur la terre d’exil. » Saint Thomas d’Aquin, Somme Théologique, I-IIae, Q.81, art.4.

[2II Corinthiens 5, 6.

[3Détail très probant, le terme patria, sans autre forme de précision, a désigné, jusqu’à la fin du Moyen Âge, le Ciel. C’est à l’époque moderne que ce terme a pris son sens "terrestre" et "politique", à mesure que l’idée de nation se formait

[4Du Cantique nouveau et du retour vers la céleste patrie, Chap. II

[5Composé de 13 000 vers. Ce moine cistercien écrivit Le Pèlerinage de la vie humaine une première fois en 1330 puis en 1355.

[6Cette supplication est tirée de la litanie à Saint Raphaël. Cet archange, qui a guidé l’aveugle Tobie dans son livre éponyme dans l’Ancien Testament, est le « patron des voyageurs sur terre, sur mer et dans les airs » et de la guérison physique et spirituelle. Toutes les prières qui lui sont adressées font référence à sa vertu de conseil et de guide dans ce voyage qu’est la vie du Chrétien.

[7Epitre à Diognète 5, 5, 10 ; 6, 10.

[8Saint Augustin cité par Saint Thomas d’Aquin, Catena Aurea sur l’Evangile de saint Jean, Chap. XVIII, Versets 33-38.

[9On peut aussi remarquer que ce regret est aussi une frustration face à l’inachèvement du réel. Une frustration qui peut prendre les formes d’une indignation ; comme l’affirme la Lettre VII de Platon, c’est "l’indignation" devant le fait que le réel n’est pas ce qu’il devait être qui a poussé le disciple de Socrate à philosopher.

[10Saint Thomas d’Aquin, Somme contre les Gentils, I, 5.

[11ἀνάμνησις, également traduit par « ressouvenir »

[12Phédon, 72e-73a ; Phèdre, 249b ; Ménon, 80d.

[13« Nous sommes donc pleins de hardiesse et préférons quitter ce corps pour aller demeurer auprès du Seigneur. », 2 Corinthiens 5, 8

[14« Vanitas vanitatum dixit Ecclesiastes vanitas vanitatum omnia vanitas. » L’Ecclésiaste est peut-être ce qui a été écrit de plus beau sur ce sujet.

[15Jacques 4, 4 ; Jean 15, 19 ; Matthieu 16, 25

[16Imitation de Jésus-Christ, Livre I, Chap. 1, 3. « C’est un grand honneur, une grande gloire de servir Dieu et de mépriser tout à cause de Lui ». Livre III, Chap.10, 5

[17Ph 1, 21

[18Tm 2, 11

[19cf. CEC 1226

[20Rm 6, 3-4 ; cf. Col 2, 12.

[21« Il est bon pour moi de mourir dans le Christ Jésus, plus que de régner sur les extrémités de la terre. C’est Lui que je cherche, qui est mort pour nous ; Lui que je veux, qui est ressuscité pour nous. » St Ignace d’Antioche, cf. CEC1010.

[22"Le Sauveur ne s’écrie-t-il pas dans l’Evangile : « Je suis la Voie ? » Voilà la voie, marchez donc, mais cependant ne négligez pas de dompter votre coursier, c’est-à-dire votre chair, car c’est elle qui porte votre âme." Saint Augustin, Du retour à la céleste Patrie, Chap.III "De la voie terrestre vers la Patrie".

[23Saint Thomas d’Aquin, Somme contre les Gentils, II, 48, « Comment la félicité dernière de l’homme n’est pas dans cette vie ».

2 janvier 2012 Boniface

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