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L’esprit de Corps [3/3] : La discipline de l’un

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Cette réflexion sur l’esprit de Corps a donné lieu à trois parties :
1°) le Corps du Christ ;
2°) le corps mystique ;
3°) la discipline de l’un.

III. La discipline de l’un

Ces considérations ecclésiologiques ne doivent en aucun cas être prises pour des abstractions théologiques ; elles manqueraient de pertinence si elles n’avaient pas leurs prolongements pratiques. Car de cet « esprit de corps », qui caractérise la pensée catholique, il faut surtout en retenir le sens premier : l’unité. Et il ne suffit pas de dire que nous sommes « unis », il faut que nous soyons véritablement « un », conformément à l’injonction de Notre Seigneur : qu’ils soient un, comme nous sommes un, moi en eux, et vous en moi [1]. Cette exigence de l’unité est aussi professée par le Credo, et repris par l’enseignement catéchistique :

L’Église est une : elle a un seul Seigneur, elle confesse une seule foi, elle naît d’un seul Baptême, elle ne forme qu’un Corps, vivifié par un seul Esprit, en vue d’une unique espérance (cf. Ep 4, 3-5) au terme de laquelle seront surmontées toutes les divisions [2].

Nous sommes des « fils de l’Église », et c’est au nom de cette unité spirituelle que les chrétiens doivent entretenir en leur sein une fraternité exemplaire. Il ne s’agit pas de morale, mais de discipline : l’unité de notre Foi exige de nous que nous soyons d’une charité irréprochable entre frères – laquelle inclut aussi la correction fraternelle – et que nous réintroduisons de la « chaleur » dans nos églises, ne serait-ce qu’en favorisant l’échange et le dialogue [3]. Cette charité doit évidemment se faire par cercles concentriques, en privilégiant les cellules de base que sont la famille et la paroisse, et en y apportant une aide autant spirituelle que matérielle [4]. Cette solidarité peut aussi s’exercer à l’étranger, en direction de communautés chrétiennes qui sont durement persécutées ou sinistrées [5].

On pourrait s’effrayer de ce « communautarisme » larvé, et cette réaction ne nous surprendrait pas puisqu’il semble bien que seuls les catholiques s’abstiennent d’un tel réflexe communautaire en France – réflexe qu’on retrouve pourtant dans toutes les autres confessions. Toutefois, il faudrait prendre acte du fait que le catholicisme est devenu minoritaire en France, et développer ainsi des attitudes solidaires par lesquelles pourra se maintenir la cohérence et l’intégrité de la communauté catholique. Il ne s’agit pas pour autant de susciter une attitude de repli, mais bien plutôt de créer les conditions de sa « survie » ; et c’est précisément en donnant l’image d’une communauté unie que cette dernière pourra à nouveau séduire et prétendre évangéliser.

A ce sujet, l’épisode historique le plus exemplaire et qui doit le plus nous inspirer fut celui où le christianisme "vivait" dans les catacombes. En effet, dès après la mort du Christ, les premiers groupes chrétiens développèrent un esprit de corps remarquable [6] dont la survie dépendait d’une structuration communautaire autonome, de type familial ou associatif, et dont la diffusion, à travers la cellule de la « maisonnée », se faisait par capillarité dans les réseaux des cités méditerranéennes [7]. Paul, qui fut le principal artisan de ce système, donna l’exemple en favorisant l’insertion de ces groupes chrétiens dans les cités, lesquels donnaient l’image de « communautés sans communautarisme [8] ». Évidemment, la question de la fraternité au sein de cette vie associative était primordiale. De manière générale, la fonction de redistribution et l’aide alimentaire y étaient considérées comme un devoir de solidarité, comme en témoigne la Première Épitre aux Corinthiens. Cet esprit de corps permettait de surmonter les crises en tout genre [9], et au premier desquelles les persécutions. Les martyrs emprisonnés étaient visités et soutenus jusqu’au jour de leur exécution, tandis que mourraient côte à côte dans l’amphithéâtre, pour leur Foi, un esclave et sa maîtresse : Félicité et Perpétue [10]. C’est pourquoi, l’esprit de corps doit aussi une manière de se faire voir [11], unis dans l’adversité, « soudés » lorsqu’il s’agit d’affronter la haine du monde.

On pourrait craindre que cet esprit de corps « uniformise » les fidèles en tarissant leurs talents respectifs, mais l’unité surnaturelle n’abolit pas la diversité personnelle de ses membres, et chaque fidèle doit user de ses dons pour aider et fortifier le Corps mystique auquel il appartient. Saint Paul fut que le grand théoricien de cette idée :

Car, de même que nous avons plusieurs membres dans un seul corps, et que tous les membres n’ont pas la même fonction, ainsi nous qui sommes plusieurs, nous ne faisons qu’un seul corps dans le Christ, et chacun en particulier nous sommes membres les uns des autres ; et nous avons des dons différents selon la grâce qui nous a été donnée [12].

En revanche, cette unité, puisqu’elle relève d’un ordre surnaturel, doit nous inciter à faire fi des différences qui peuvent exister entre les frères en Christ et qui appartiennent à un ordre inférieur. Il ne s’agit pas de les nier, mais savoir les remettre à leur juste place, et ainsi comprendre qu’aucune “identité” – qu’elle soit nationale, sociale ou autre - ne doit être placée au-dessus de la Foi souveraine [13]. Le vénérable Pie XII a longuement insisté sur cette unité religieuse qui doit dépasser les clivages de tous types, et au premier desquels nationaux [14]. C’est que la nature de cette unité surpasse en puissance et en valeur toutes les autres formes de communautés :

Ce principe [d’unité], Nous l’avons dit, n’est pas de l’ordre naturel, mais surnaturel ; bien mieux, c’est en lui-même quelque chose d’absolument infini et incréé, à savoir l’Esprit de Dieu qui, selon saint Thomas, « un et unique, remplit toute l’Église et en fait l’unité ». Elle surpasse, et de beaucoup, toutes les autres communautés humaines ; elle leur est supérieure autant que la grâce surpasse la nature, et que les réalités immortelles l’emportent sur toutes les réalités périssables.

Cet “esprit de corps” est donc un esprit universel, si bien qu’il n’y a plus, dans la Foi du Christ, ni Juif, ni Grec, ni esclave, ni homme libre [15]. Et ce fut précisément la « nouveauté » du christianisme d’avoir réussi à distinguer croyance et culture, en ne faisant plus reposer la religion sur un peuple ou une langue spécifique, mais bien sur une Foi, celle en Christ [16]. Cette unité surnaturelle se réalise par l’Église, mais elle ne vaut que dans celle-ci, si bien que les velléités œcuméniques de la Rome actuelle sont aussi absurdes qu’inutiles [17]. La paix véritable, celle du Christ, ne peut advenir que dans Son Corps mystique, car Il s’y trouve entièrement.

« Or, pour définir, pour décrire cette véritable Église de Jésus-Christ - celle qui est sainte, catholique, apostolique, romaine -, on ne peut trouver rien de plus beau, rien de plus excellent, rien enfin de plus divin que cette expression qui la désigne comme ‘‘le Corps mystique de Jésus-Christ’’ [18] »

Boniface


[1Jean 17, 22-23. Ut sint unum, sicut nos unum sumus ; ego in eis et tu in me.

[2Catéchisme de l’Église Catholique, 866.

[3Un exemple simple, quoique probant : lors des messes, notamment les basses, il est très fréquent de voir des fidèles occuper une rangée chacun, comme s’il convenait de mettre de la distance entre les paroissiens et de se séparer. Cette attitude contribue à ruiner l’esprit de corps, alors que les fidèles devraient tous se réunir au premier rang. Prenons exemple sur les musulmans qui, vous l’aurez remarqué, ne laissent subsister aucun espace entre deux fidèles lors d’une prière collective. Le rendu est particulièrement impressionnant, tandis que nos « trois pelés et un tondu » laissent une impression de vide et de malaise.

[4Outre la mise en commun des biens des premières communautés chrétiennes, on peut retenir l’idéal développée par Clément de Rome, dans lequel le chrétien riche ou influent doit être prêt à se sacrifier pour le bien commun (Première Epitre de Clément 54, 1-4).

[5L’actualité nous en fournit, hélas, de nombreux exemples : les chrétiens d’Orient et d’Afrique, ainsi que les Philippins, grand peuple catholique récemment frappé par une catastrophe naturelle d’envergure.

[6« C’était une communauté qui « faisait bloc », comme le rappellent sans cesse les Actes des apôtres ». M.-F. Baslez, Comment notre monde est devenu chrétien, Seuil, p. 32, « Les premiers groupes chrétiens (années 30-40) ».

[7M.-F. Baslez, Ibid., p. 36-37.

[8« Paul remédia à cette fragilité en organisant de véritables communautés, autonomes et viables, structurées par une mémoire commune et des liens personnels très forts, et fit le choix de les insérer dans la cité, sans rompre les solidarités naturelles et les réseaux où chacun évoluait, mais en utilisant au contraire la structure même de la cité pour pénétrer par capillarité, en quelque sorte, dans le tissu urbain. » M.-F. Baslez, Ibid., p. 46- 47.

[9« On a supposé que la proportion de chrétiens dans les grandes métropoles, ainsi que leur visibilité, aurait augmenté après les épidémies du milieu du IIIe siècle, dont ils auraient moins souffert que l’ensemble de la population grâce à l’efficacité de leur système d’entraide. » M.-F. Baslez, Ibid., p. 136.

[10Ces deux Africaines furent condamnées aux bêtes en 203, à Carthage. « Le chrétien s’identifie par son appartenance à un petit groupe qui se soutient et s’entraide jusqu’au bout, en renvoyant au public l’image d’une véritable communauté solidaire, dont il faut dépasser la réputation sectaire. Cette forme d’entraide semble avoir réellement frappé les contemporains » M.-F. Baslez, Ibid., p. 151.

[11« Se faire voir chrétien, et non pas seulement le dire », disait Ignace d’Antioche, Lettre aux chrétiens de Rome 3, 2.

[12Romains 12, 5. Cf. aussi Ephésiens 4, 16 : C’est de lui que tout le corps, coordonné et uni par les liens des membres qui se prêtent un mutuel secours et dont chacun opère selon sa mesure d’activité, grandit et se perfectionne dans la charité

[13C’est par ailleurs cette universalité de la Doctrine catholique que le Novus ordo missae a considérablement minée en transformant la messe.

[14« D’autre part, lorsque les fidèles voient actuellement se dresser nation contre nation, royaume contre royaume, croître indéfiniment les discordes, les haines et les semences de rivalité, s’ils jettent leurs regards vers l’Eglise, s’ils contemplent l’unité qu’elle tient de Dieu - et qui rattache au Christ par un lien fraternel les hommes de n’importe quelle descendance -, alors ils seront vraiment forcés d’admirer cette société inspirée par l’amour, et ils seront attirés, sous l’impulsion et avec l’aide de la grâce divine, à s’associer eux-mêmes à cette unité et à cette charité. » Encyclique Mystici Corporis Christi de Pie XII, 1943. Le pape fait évidemment référence au contexte de la Seconde Guerre Mondiale

[15Galates 3, 28. Il n’y a plus ni Juif ni Grec ; il n’y a plus ni esclave ni homme libre ; il n’y a plus ni homme ni femme : car vous n’êtes tous qu’une personne dans le Christ Jésus.

[16« Ce faisant Paul accomplit une véritable révolution mentale, en dissociant pour la première fois religion et culture : il affirme qu’on peut vivre son christianisme « en Grec » comme « en Juif », alors que dans la tradition antique, être Grec ou être Juif, c’était tout à la fois honorer les mêmes dieux, parler la même langue et donc avoir la même culture. », M.-F. Baslez, op. cité, p. 48. C’est ce qui posa problème à l’État romain, durant les premiers siècles de notre ère, car le christianisme n’était pas la religion d’un peuple, ce que n’envisageait alors pas le principe de tolérance qui limitait la liberté religieuse au droit pour un peuple spécifique de continuer son culte ancestral pour maintenir son identité.

[17Aussi l’idée selon laquelle l’Eglise serait le « sacrement de l’unité du genre humain », comme on peut le lire dans le Lumen Gentium du Concile Vatican II, ainsi que dans le paragraphe 775 du Catéchisme, est une erreur profondément anti-catholique.

[18Pie XII, Encyclique Mystici Corporis Christi. Cf. Concile Vatican I, Const. de fid. cath., cap. 1.

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