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L’émigration et la France libre

21 septembre 2013 Vivier du Lac

Les programmes d’histoire imposés par le « ministère de l’Éducation nationale » sont couramment conspués, et ils ont en effet de quoi. Parmi les très nombreuses choses que l’on peut leur reprocher, il y a le péché d’omission : tant de faits cachés, mis aux oubliettes, le plus sciemment du monde. Vous n’avez pas eu, vous n’aurez jamais, l’occasion d’étudier véritablement, en profondeur, les années 1870-1906 sur les bancs d’un collège ou d’un lycée. D’ailleurs, combien d’élèves, en quatrième, ne parviennent pas à aller au-delà de Napoleone Buonaparte, alors qu’ils devraient maîtriser tout le XIXe siècle jusqu’en 1914 ? Et encore, avec quelle perspective idéologique tout cela s’étudierait-il... lorsque l’on voit ce qu’il en est des troubles révolutionnaires, ou simplement à la lecture d’un quelconque manuel scolaire...

Quoi qu’il en soit, entre autres épisodes historiques masqués par les habiles idéologues de la république, les lois répressives de la « IIIe République » contre l’enseignement des congrégations religieuses catholiques comptent parmi les pires félonies du régime. Il y aurait pourtant beaucoup à en dire, aussi bien sur les intentions des républicains, sur les conséquences directes et indirectes de leur choix plus que discutable, sur la prétendue vertu de « tolérance » et sur la honte qui les pousse à cacher tout cela.

Lors de la Révolution dite française, l’ « émigration » correspond à l’exil de nombreux membres du clergé séculier réfractaire à la Constitution civile du clergé et d’une partie de l’aristocratie française. Les principaux pays d’accueil en sont l’Espagne, l’Angleterre, l’Allemagne et l’Italie, nations irriguées de facto par les idées contre-révolutionnaires et les bienfaits spirituels du catholicisme – pensons à cette Angleterre violemment protestante qui enfante bientôt le Père Faber et le bienheureux cardinal John Henry Newman !

À cette émigration succède, un siècle plus tard, celle des congrégations enseignantes françaises, après leur immense essor du XIXe siècle. En 1880, Jules Ferry fait édicter des décrets à l’encontre de nombreux ordres : les Jésuites sont les premiers visés, bien entendu, à cause des fantasmes qu’ils ont toujours soulevés – ils n’en sont point à leur première interdiction, que ce soit en France ou ailleurs. En 1901, le clou est enfoncé par la loi sur les associations, en ce qui concerne les « congrégations non autorisées » dont l’agrément est pour toutes refusé : elles sont déclarées illégales, et spoliées dès 1902, dans le contexte envenimé de l’Affaire Dreyfus. Pour en finir, 1904 voit l’interdiction d’enseigner pour toutes les congrégations religieuses. L’alternative laissée par le gouvernement est de choisir entre : 1°/ une fausse sécularisation de religieux jouant aux laïcs, jusque dans l’habit, entraînant différents procès menés par les obscures forces républicaines soupçonnant la manœuvre ; 2°/ l’exil, choisi par trente à soixante mille religieux et religieuses de France, partant vers le monde entier (vingt mille en Belgique, trois mille en Espagne, deux mille au Québec, près de sept cents en Suisse, etc.)... N’oublions pas que la Compagnie de Jésus n’a été officiellement autorisée en France qu’en... 2001 ! Les congrégations enseignantes ne sont pas les seules à fuir face à cette persécution légale : les moines de Solesmes décampent avec leur bibliothèque de soixante mille livres environ, tous leurs meubles, et les dépouilles des moines défunts faisant l’objet d’un procès en canonisation !

Les Jésuites – qui forment les élites chrétiennes du pays – ont des élèves dont les familles, aux convictions fortes, peuvent en outre se permettre le luxe de payer à leurs chers enfants de longs séjours d’études à l’étranger... Aussi, ces porteurs de « l’uniforme des hautes préoccupations [1] » partent en compagnie de leurs classes : les Jésuites de Toulouse à Uclès en Castille, ceux de Bordeaux dans le Pays basque espagnol, ceux de Lyon dans le Piémont italien et à Monaco, ceux de Paris à Jersey et en Belgique. Près de deux mille cents hommes noirs exilés de France, avec plus de cinq mille jeunes...

Il est fort intéressant de se pencher sur les noms de ces élèves emmenés en exil... L’on y trouve des : de Gaulle, d’Abouville, du Manoir, Robien, Virieu, Hauteclocque, Teilhard de Chardin, la Tour du Pin, Castelnau, de Broglie, Bourbon-Busset, Colbert, Maistre, d’Orléans, Saint-Exupéry, Solages, de Mun, Armel, Bazin, Veuillot, Bidault, et tant d’autres... Combien de noms de la Résistance, de la France Libre ? combien de noms impliqués dans les guerres où la patrie est en péril ? combien de noms redorant le blason des arts, des lettres ou de la pensée de notre tendre et cher royaume de France ? C’est d’ailleurs la Première Guerre mondiale qui met fin à cette série d’exils : beaucoup d’émigrés rentrent en France pour se battre et, de fait, à la sortie du conflit, la république consent à tolérer ces combattants, en dépits des lois et des décrets antérieurs. L’apaisement est progressif. Mais l’on ne peut que mieux comprendre l’idée d’une France libre pendant l’occupation du territoire, ou d’une France en dehors de la légalité républicaine, lorsque l’on a passé plusieurs années de sa vie en exil, et les années les plus importantes d’une vie humaine : celles de la formation et de la maturation.

… Et, malheureusement, la persécution se rapproche encore de nous, de nos jours... Veillons. Nous sommes tous des émigrés de l’intérieur.


[1Maurice Barrès, Mes Cahiers.

21 septembre 2013 Vivier du Lac

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