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L’aristocratie en philosophie politique

En tant que forme politique, l’aristocratie n’a pas passionné les philosophes. Il n’existe a priori aucun ouvrage de référence en la matière et les opus de philosophie politique générale consacrent en général peu de pages à ce système politique. D’ailleurs, celui-ci se fait aussi plutôt rare dans l’Histoire ce qui pourrait peut-être expliquer que la philosophie politique se soit surtout intéressée à la monarchie et à la démocratie. Il s’agit donc ici de proposer une synthèse des différentes positions philosophiques sur l’aristocratie comme forme de gouvernement. Il semblerait que le terme « aristocratie » soit une invention des opposants de la Grèce antique socratique au principe démocratique, afin d’opposer sur un fondement sémantique similaire au pouvoir du peuple (démocratie), le pouvoir des meilleurs qui jusque-là était assimilée à une oligarchie dont le terme a évidemment une connotation péjorative [1].

Pour Platon, la cité idéale revêt nécessairement une forme aristocratique. Elle est gouvernée par des gardiens qui se partagent en fonction de leur âge les rôles policiers et militaires ainsi que les rôles plus politiques liés au bien commun et à l’harmonie de la communauté [2]. La gestion des prérogatives policières et militaires est dévolue aux gardiens les plus jeunes. Les gardiens ne peuvent prétendre à aucune richesse (par essence corruptrice et source de jalousie), aucun divertissement (en raison du risque de diminuer la vertu) ou encore à aucune ambition privée et se doivent de tout partager : femmes, enfants, repas ou encore logement. Seul un tel régime est capable de tendre vers le Bien. Dès que les gardiens renoncent à leur idéal en recherchant uniquement les honneurs militaires, l’argent ou le divertissement, le régime aristocratique risque de basculer vers une autocratie guerrière par obsession militaire, une oligarchie par obsession du lucre, une démocratie par abandon de la Raison et du Bien lesquels sont difficilement présents dans l’esprit de la majorité de la masse et plus tard vers une tyrannie lorsque la démocratie aura abouti à la décadence en raison de la lutte entre les aspirations différentes des parties du peuple.

La définition aristotélicienne de l’aristocratie est simple : il s’agit du gouvernement par les citoyens les plus honnêtes et les plus vertueux [3]. Le Stagirite préfère cette organisation politique à la monarchie car la vertu exercée par plusieurs est toujours préférable à celle exercée par un seul. En somme, la force et l’intelligence collective priment sur la force et l’intelligence individuelle. En outre, constatant que le pouvoir corrompt même les plus vertueux, Aristote constate logiquement qu’un groupe d’hommes vertueux sera plus difficile à corrompre qu’un seul individu. Il note aussi que le pouvoir du roi, surtout lorsqu’il provient de l’hérédité, n’est absolument pas gage de vertu. Dans le chapitre XII très largement inachevé de la Politique, le philosophe laisse entrevoir que son régime préféré est bien celui de l’aristocratie qu’il distingue de l’oligarchie en ce qu’il tend vers la vertu alors que le second, qui est la dégénérescence du premier, tend vers la richesse. L’aristocratie est menacée dans ses fondements lorsque la majorité possède le même niveau de vertu que la minorité dirigeante qui ne peut plus arguer d’un élément de supériorité sur la masse. D’ailleurs, si la masse possède autant de vertu que les aristocrates au pouvoir, c’est sans doute que ces derniers ne sont plus autant méritants qu’à leurs débuts.

Cicéron arbore aussi une certaine tendresse pour l’aristocratie [4] :

« Ainsi, entre l’impuissance d’un seul et l’aveuglement de la multitude, l’aristocratie tient le milieu, et présente par sa position même les garanties de la plus parfaite modération. Sous son gouvernement tutélaire les peuples doivent être le plus heureux possible, vivre sans inquiétude ni tourments, puisqu’ils ont confié leur repos à des protecteurs dont le premier devoir est la vigilance, et dont la préoccupation constante est de ne point donner au peuple l’idée que les grands négligent ses intérêts. Quant à l’égalité absolue des droits, que poursuivent les peuples libres, elle n’est jamais qu’une utopie ; les nations les plus jalouses de leur liberté et les plus impatientes de tout frein accordent cependant une foule de distinctions, et savent parfaitement classer les hommes et faire acception du mérite. D’ailleurs cette égalité absolue serait le comble de l’iniquité. Essayez de mettre sur la même ligne les grands hommes et cette lie du peuple qui se trouve nécessairement partout, et vous reconnaîtrez que c’est par esprit d’équité commettre l’iniquité la plus révoltante. Dans les gouvernements aristocratiques, une pareille absurdité ne sera jamais à craindre. »

Chez Polybe qui sera repris par le florentin Nicolas Machiavel, la question du meilleur régime politique importe peu [5]. Ils ont chacun leurs avantages et inconvénients. Ce qui importe le plus est de décrire leur évolution cyclique. Dans le cas de l’aristocratie, elle a naturellement tendance à se muter en oligarchie qui est son faux jumeau maléfique.

Le système aristocratique n’est pour Thomas Hobbes pas bon en soi. Il le devient uniquement dans la mesure où il permet que la souveraineté s’exerce correctement [6]. Cette souveraineté est conférée par le peuple à une minorité d’aristocrates : il s’agit d’après le philosophe anglais d’un transfert du droit naturel de chacun vers l’entité souveraine qui peut être le roi ou les aristocrates. Dans le cas de la démocratie, il s’agit d’un transfert mutuel de droit naturel qui aboutit à donner au peuple la souveraineté. D’après Hobbes, la souveraineté s’exerce le plus efficacement dans la royauté car c’est le seul régime où l’intérêt individuel du souverain coïncide parfaitement avec l’intérêt collectif. En outre, d’un point de vue plus métaphysique, le monarque est le plus à même de symboliser le principe originelle de l’Unité qui selon une perspective surnaturelle se retrouve dans la personne de Dieu. Il est intéressant de noter que tous ces développements ont été largement anticipés par le juriste français Jean Bodin dans son ouvrageLes Six Livres de la République paru en 1576 [7], soit un peu moins d’un siècle avant l’œuvre de Thomas Hobbes.

Le philosophe hollandais Spinoza critique la confiscation du pouvoir par une minorité aristocratique au détriment de la multitude bien qu’il loue la stabilité du régime aristocratique [8]. Il lui préfère la monarchie et la démocratie, seuls régimes capables de tendre vers la pleine réalisation des subjectivités individuelles : le premier dans la mesure où le roi est obligé de s’appuyer sur le peuple pour espérer avoir un règne paisible et le second dans la mesure où toutes les subjectivités individuelles possèdent des prérogatives au sein de l’espace politique.

Leibnitz adopte la même définition de l’aristocratie que le Stagirite : il s’agit de donner le gouvernement aux plus sages et aux plus experts [9]. Toutefois, ce recours à l’expertise est absent de la théorie aristotélicienne sur l’aristocratie ce qui donne un vernis plus technicien à l’acception retenue par le penseur allemand. L’aristocratie implique de recourir aux meilleurs pour gouverner ce qui suppose une aptitude de fait. Le philosophe allemand fait plus confiance au gouvernement par une collectivité réduite que par un seul homme. Le roi ou l’empereur peut se désintéresser de la chose publique ou se laisser influencer par des ministres corrompus ou par ses passions. Les hommes vertueux dirigeant la cité sont au contraire sélectionnés en fonction de leurs mérites et ont donc tendance à agir selon leur raison. Selon la philosophie politique leibnitzienne, le principale danger de l’aristocratie réside dans sa tendance à privilégier le bien commun de sa communauté au bien commun de l’ensemble de la société ce qui constituerait alors une menaces pour les libertés. C’est pourquoi, il préfère à l’aristocratie un régime mixte à l’anglaise qui est celui de la monarchie parlementaire permettant de concilier l’Un et le Multiple.

Résolument contre l’aristocratie héréditaire qui est un dévoiement de l’essence même de l’aristocratie, Montesquieu semble plus tendre avec l’aristocratie au sens du gouvernement par les plus vertueux ce qui garantit une certaine modération dans l’exercice du pouvoir. Il classe ce régime au sein d’une catégorie plus vaste qui est la République, système comprenant aussi la démocratie [10]. La vertu associée à un pouvoir partagé est pour le philosophe français la garantie d’un pouvoir politique limité et non despotique. On retrouve le même genre de considérations chez Rousseau même si sa préférence va à la démocratie populaire.

Il est difficile de trouver après Montesquieu et Rousseau de nouvelles opinions philosophiques sur l’aristocratie. D’ailleurs, de manière plus générale, la philosophie politique semble avoir perdu de l’intérêt pour l’étude des systèmes politiques qui devient surclassée par l’analyse des idéologies politiques. Ce que les philosophes aiment dans l’aristocratie c’est le fait d’être dirigé par les plus vertueux. Ce qu’ils redoutent le plus, c’est que les plus vertueux se transforment en une caste indétrônable à la recherche unique de ses propres intérêts.

La problématique principale de ce régime politique réside bien entendu dans le choix des aristocrates. La vertu se conjugue difficilement avec le sang car elle ne transmet pas dans les gènes. La sélection pourrait s’opérer sur des critères déterminés comme l’intelligence, le sens de la justice et de la charité, la force et l’esprit de sacrifice. Des témoignages et des épreuves pourraient permettre de vérifier les capacités des futurs dirigeants. Un principe de candidature préalable peut être utile mais ne doit pas être une condition nécessaire. En effet, la désignation d’une personne non candidate peut parfaitement s’entendre, si elle l’accepte, car l’humilité empêche parfois certains de se sentir capable d’occuper un tel poste. Une fois qu’une liste de potentiels aristocrates s’est dégagée, qui doit choisir les futures élites ? Pour éviter de tomber dans une oligarchie ou dans une démocratie aristocratique, il conviendrait que la moitié des aristocrates soit désignée par leurs pairs et que l’autre moitié le soit par le peuple. Bien évidemment, les aristocrates sont désignés à vie car il s’agit avant tout d’une charge dont on peut être relevée qu’en cas de trahison. La progéniture aristocratique n’aurait pas de droit automatique à intégrer l’élite aristocratique mais elle pourrait prétendre à faire automatiquement partie des candidats car si le mérite du père n’est pas nécessairement synonyme du mérite du fils, le père vertueux essaie toujours d’inculquer ses nobles valeurs à ses rejetons. On le voit, ces quelques propositions invitent à poursuivre la réflexion sur un régime politique dont l’étude philosophique se fait malheureusement trop rare alors que de nombreuses pistes restent encore à explorer.

Karl Peyrade

[1DE ROMILLY Jacqueline, Le classement des constitutions d’Hérodote à Aristote, Revue des Études Grecques, 1959, pp. 81-99.

[2PLATON, La République, Librairie Garnier, 1950.

[3ARISTOTE, Politique, Paris, Librairie philosophie de Ladrange.

[4CICÉRON, De la République, Œuvres complètes, Nisard, 1864

[5GUELFUCCI Marie-Rose, Anciens et Modernes : Machiavel et la lecture polybienne de l’histoire, Dialogues d’histoire ancienne 34/1, 1008, 85-104.

[6LABROUSSE Roger, Hobbes et l’apologie de la monarchie, Revue française de science politique, 3ᵉ année, n°3, 1953. pp. 471-490.

[7CHANTEUR Janine, La loi naturelle et la souveraineté chez Jean Bodin, Théologie et droit dans la science politique de l’État moderne, École Française de Rome, 1991. pp. 283-294.

[8SPINOZA Baruch, Traité politique, https://fr.wikisource.org/wiki/Trait%C3%A9_politique

[9GRIARD Jérémie, Le meilleur régime selon Leibniz, Philosophiques, Volume 31, numéro 2, automne 2004.

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