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[FIN DE VIE] La main tremblante

A bien des égards, la tâche du critique peut sembler aisée. Derrière son clavier, il s’érige en juge ou en procureur de l’actualité, d’individus et de faits, courant le risque d’oublier la complexité et la nuance. C’est particulièrement vrai du sujet de la fin de vie, dont l’euthanasie n’est qu’un aspect polémique et médiatique.

Les chrétiens estiment que la vie humaine n’appartient à aucune décision arbitraire, et que la dignité de chaque personne est intrinsèque. Elle ne saurait dépendre de son état, ou de sa capacité intellectuelle. Néanmoins, la fin de vie n’est pas le mariage gay. C’est une réflexion éthique, qui navigue au milieu de situations particulières, uniques et douloureuses. Nous ne pouvons pas nous exprimer sur ce sujet de manière lapidaire, sans réfléchir profondément aux enjeux, et sans craindre d’être bousculé dans nos certitudes.

Hier unanimement votée, la loi Leonetti sur la fin de vie est aujourd’hui considérée comme insuffisante. Montesquieu mettait en garde : "Il ne faut toucher aux lois que d’une main tremblante". Est-il encore possible de l’écouter, à l’heure de l’émotion et du relativisme ? Nous souhaitons de notre côté le prendre au mot, et donner quelques clés dans cette guerre de tranchées de principes.

La loi Leonetti, dix ans après

Aux yeux du grand public, il y eut ces dernières années deux figures opposées à l’euthanasie en France : le généticien Axel Kahn, ancré à gauche, et le député-maire d’Antibes UMP Jean Leonetti, cardiologue. Ces deux personnages faisaient autorité, par leur appartenance à l’incontesté corps médical, et par leur "laïcité" revendiquée et affichée [1]. Au moins défendaient-ils avec force une position équilibrée et solide : le refus des soins disproportionnés [2] qui prolongent de manière déraisonnable la vie du patient, et le refus de l’euthanasie. La loi Leonetti de 2005, bien que très précise, faite pour les médecins, et encore peu appliquée, reprenait cette position, en encourageant le développement des soins palliatifs.

La loi n’ayant pas réponse à tout, celle-ci laissait non résolus plusieurs problèmes : la question de l’alimentation et de l’hydratation (sont-ce des soins disproportionnés, ou des soins de base ?), qui se pose pour Vincent Lambert, ainsi que l’absence de sanction. Celui qui enfreint la loi Leonetti peut-il se retrouver devant les juges ? Enfin, elle reste impuissante face à un enjeu de fond : le développement de la médecine multiplie les situations dans lesquelles le patient est artificiellement maintenu en vie sans aucun horizon d’amélioration. Cet enjeu est largement ignoré, en particulier des cathos prompts à défendre la vie. Il est pourtant crucial, car il est le terreau sur lequel pousse la revendication de l’euthanasie, et il nous interroge sur notre rapport à la mort, comme le relèvent quelques avis éclairés :

La mort, autrefois exogène, est devenu endogène : on n’est plus tué, mais on se meurt. On ne vit plus, on s’empêche de mourir. (...) Le commandement nouveau « mourir dans la dignité » n’est qu’un reflet de cette aversion pour toute forme de dépendance, qui aboutit à l’idée que seule une « fin de vie » sous contrôle, décidée, choisie et préparée peut être une solution au naufrage de la vieillesse.

Aujourd’hui, Axel Kahn est aux abonnés absents, et Jean Leonetti est sommé de défendre "sa" loi face aux critiques, et de réfléchir à son évolution (il a en a été officiellement chargé par le Premier ministre, avec le député PS Alain Claeys). Ayant soin de conserver son image "humaniste" et cultivant le compromis, il en vient aujourd’hui à critiquer le recours des parents de Vincent Lambert devant la CEDH.

Vincent Lambert : les soins en question

Victime d’un accident de la route et plongé dans un état de conscience minimale, Vincent Lambert est lourdement handicapé, mais n’est pas en fin de vie. La question de son alimentation et de son hydratation tombe directement dans le champ de la loi Leonetti. En janvier 2014, le Tribunal administratif de Châlons-en-Champagne, estimant que ces soins n’étaient pas disproportionnés, a suspendu le "protocole de fin de vie" que le CHU de Reims voulait administrer à Vincent Lambert [3]. Cette décision a été remise en cause par le dernier arrêt du Conseil d’Etat, mais se retrouve portée devant la Cour européenne des droits de l’homme.

L’affaire, liée à un déchirement familial autour de Vincent Lambert, est complexe. Il n’empêche que le Conseil d’État a pris le risque de créer un dangereux précédent, en estimant que l’alimentation et l’hydratation ne sont pas des soins de base, et peuvent être conditionnées à la capacité rationnelle du patient. En mettant fin à ses soins, le Conseil d’Etat ne laisse pas mourir Vincent Lambert, comme c’est la philosophie de loi Leonetti, mais décide d’interrompre sa vie.

Bien que très prudente, l’Eglise s’est exprimée, en rappelant que la dignité de la personne ne cesse jamais d’être, même lorsque celle-ci est dans un état végétatif permanent, et en affirmant que l’administration d’eau et de nourriture, même par voies artificielles, ne constitue pas des soins disproportionnés.

Nicolas Bonnemaison : la clémence absout les tueurs

Se déroulant au même moment que l’affaire Lambert, le procès de Nicolas Bonnemaison, urgentiste de l’hôpital de Bayonne radié de l’Ordre des médecins, est d’un autre ordre. Bonnemaison était accusé d’avoir donné la mort à des malades qui ne le demandaient pas, parce qu’il jugeait leur fin de vie insupportable. Il ne s’agit pas d’une transgression de la loi Leonetti de 2005, mais du droit pénal. Il n’existe pas de loi au monde qui puisse donner la mort à quelqu’un selon l’appréhension personnelle du médecin, puisque c’est un homicide. Comme l’a dit Jean Leonetti, appelé à témoigner au procès Bonnemaison, "être médecin ne confère pas l’impunité d’actes qui seraient interdits à tous les autres."

Bonnemaison risquait la réclusion criminelle à perpétuité. La plaidoirie de l’avocat général était déjà étonnamment clémente ("non, vous n’êtes pas un assassin"). Son acquittement est scandaleux.

Une nécessaire réflexion sur la fin de vie

Deux affaires différentes, donc, mais une seule et même levée de boucliers, chez les partisans et les adversaires de l’euthanasie, qui voient leur heure arriver. Pourtant, le débat actuel ne doit pas porter sur le droit du médecin à donner la mort, ou du patient à mourir, mais sur la dignité de la fin de vie. Il faut refonder la médecine dans son accompagnement à la mort, repenser la technique, et prendre en compte les angoisses des agonies qui n’en finissent pas.

La feuille de route de Jean Leonetti prévoit le développement des soins palliatifs, et le recours aux directives anticipées, indiquant le souhait des personnes sur leur fin de vie. Plus ambigu, il évoque également un "allègement de la souffrance du patient", sans pour le moment préciser de quoi il s’agit. Certains évoquent la sédation terminale, qui fait partie de la médecine palliative, mais dont la frontière avec l’euthanasie passive est poreuse.

S’il faut donc rester vigilant, et défendre fermement le précepte moral de la protection de la vie, il ne faut pas avoir peur d’encourager et d’explorer des solutions possibles, comme les premières proposées par Leonetti. L’Église l’a fait assez tôt, avec Pie XII, en autorisant les soins palliatifs pouvant provoquer la mort du patient. Nous ne pouvons pas nous contenter d’être en réaction permanente contre le monde, il faut aussi être constructif et proposer. Et accepter aussi, humblement, que la formation et la proposition nécessitent du temps.

La protection de la vie ne doit pas être l’unique principe défendu par les catholiques. Ceux qui croient que l’homme doit humblement accepter sa condition de créature limitée ne peuvent pas faire l’économie d’une réflexion sur la durée de la vie. Est-ce juste de vouloir tenir jusqu’au bout, de ne pas laisser partir, selon une vision prométhéenne de la médecine ? Au contraire, le chrétien sait que la vie terrestre s’achève par la mort, et l’accepte en ce que celle-ci n’est qu’un passage. Dans le débat qui s’annonce, avons-nous un regard positif sur la fin de vie à partager, à annoncer ?

Mort à 91 ans, diminué mais avec une dignité intacte, le héros militaire Hélie de Saint Marc savait ce qu’il écrivait : "La perspective de la fin ne rétrécit pas l’existence".


[1En effet, Kahn et Leonetti ne manquaient jamais de se distinguer des « cathos », comme si, dans notre République laïque intégriste, être croyant disqualifiait d’office de toute réflexion éthique.

[2Autrefois appelés « acharnement thérapeutique », la terminologie changea récemment, sous l’influence de l’Eglise catholique, conseillée par des médecins.

[3Précisons que le médecin qui a décidé de l’arrêt des soins, Eric Kariger, est lié au Parti chrétien-démocrate, et se dit opposé à l’euthanasie comme à l’acharnement thérapeutique.

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