L’infolettre du R&N revient bientôt dans vos électroboîtes.

De la dernière mutation du Capital

Les archevêques de la science économique l’ânonnent sentencieusement : la crise n’est pas l’ennemi du marché libéral. Au contraire de subir les récessions, il s’en nourrirait, disent-ils, comme un vautour honnête et besogneux dévore méticuleusement les tripes de tout ce qui succombe à l’intérieur de sa juridiction. Après tout, c’est ainsi que va le monde : on étripe le fond de cuve de la chaîne alimentaire parce qu’en haut, il faut bien régner. On fait cela vite et bien, sans animosité aucune, non ! Mais on doit bien brûler un combustible si l’on souhaite que s’ébranle la locomotive économique ; or, on le sait, rien ne brûle mieux que le pauvre. Tout s’exécute très proprement, et l’amoncellement des carcasses putréfaites peut même servir au maintien de cette paisible jungle : on en fera de l’engrais. Rien ne se perd.

Puisque le but poursuivi par les potentats du règne des voleurs est l’accession à l’état de rentier perpétuel, le monde s’adapte à leurs velléités. À l’horizon économique libéral se profile l’idée d’un coût et d’un effort de production équivalents à zéro, engendrant un profit des plus hauts possibles. La quête de cette apothéose argentière amène donc invariablement les marchés à s’éloigner progressivement de toute production tangible : créer du concret, travailler nécessite des coûts incompressibles (ne serait-ce que pour l’acquisition de la matière première), raison pour laquelle la république des deux-cent familles a déporté la plus grande partie la production française des secteurs primaires et secondaires dans des pays qui rappellent les doucereuses décades de l’exploitation infantile dans les capricieuses galeries minières. Comme cela ne suffit pas, les deux-cent famille ont importé directement la viande humaine venue d’ailleurs, constituant une arrière-garde bon marché qu’un vieil allemand surnommait « l’armée de réserve du capital ».

Ainsi, on se donne les moyens d’amoindrir les coûts et d’augmenter les dividendes, jusqu’à tenter, pour les carnassiers les plus tenaces, de faire de l’argent avec de l’argent, cabriole mercantile à faire rougir les alchimistes les plus bornés.

Dans une moindre mesure, mais d’une façon tout aussi significative, la majorité des gens assujettis au salariat des pays « développés » travaillent au sein d’une économie de service, c’est-à-dire d’une économie qui ne produit rien de concret. Non pas qu’il ne faillent pas de gestionnaires, d’enseignants ou de conseillers dans une économie saine ; mais il est tout bonnement absurde qu’ils constituent plus des trois quarts de la population laborieuse [1].

L’exponentielle disproportion de la main d’œuvre selon les secteurs prend ainsi de l’ampleur à mesure qu’avance l’évolution contemporaine du marché global. Le souk international constitue donc par essence une bulle spéculative. Or, comme toutes les bulles, toutes les arnaques, toutes les plus savantes pyramides de Ponzi, il arrive un jour où la nature des choses force le marabout boursicoteur à rembourser ses dettes. Ce jour-là, ce qui constitue l’épicentre décisionnaire de tous les états européens – la puissance d’Argent – brûlera plus vite qu’un pauvre. C’est dire l’acabit du brasier.

Il n’en demeure pas moins qu’avant ce jour, le capitalisme doit traverser une dernière phase qui est en train d’advenir. Elle se comprend à l’étude de deux phénomènes visiblement contradictoires : l’atomisation économique des masses laborieuses et la concentration des monopoles mercantiles.

Tout porte à constater le fait que des segments de marché entiers tombent aux mains de puissances financières internationales et gigantiques qui cannibalisent la concurrence au non de la libre-concurrence. Ainsi, la puissance économique se monopolise beaucoup plus qu’elle ne se répartit, parce que des abominations tentaculaires telles que les multinationales américaines écrasent tout bonnement ceux qu’elles veulent quand elles le décident. Les seuls rivaux qu’ils avaient étaient les banques, et celles-ci sont moribondes. Si les états européens ne leur avaient pas laissé les clefs de l’État et de la monnaie, elles auraient déjà rendu leur ultime et fétide râle pour le bonheur de tous. Mais l’injection de fausse monnaie n’est pas une pratique qu’on peut se permettre de répéter à l’infini, parce que le marché réel rappelle toujours à l’ordre l’hubris des fesse-matthieux.

Les banques tomberont donc en faillite à l’apogée des puissances hautement spéculatives que constituent les multinationales du marché numérique. Elles sont déjà prêtes à bondir sur leurs cadavres encore chauds [2]. Elles patientent pourtant, puisque nul ne sert de hâter l’agonie des vieilles maquerelles ; autant attendre qu’elles disparaissent au fond du trou qu’elles se sont creusé.

Ainsi, les nouvelles puissances spéculatrices et apatrides dévoreront jusqu’aux anciens marchés publics de la république antifrançaise ; la vente de l’usine Latécoère en est le plus récent témoin. On aurait d’ailleurs tort d’imputer une conduite absurde à nos sultans. L’État français est éminemment compétent dans ce que l’on lui ordonne de faire pour le bien des raclures de bourse. Mais d’autres viendront vite, et il faudra peut-être moins de cinq ans avant la France se voient aussi soumise à l’Étranger que la Grèce et, bientôt, l’Italie.

Pour ce qui est de la viande salariée, l’entrée dans une macroéconomie de monopoles financiers multinationaux implique une réduction de son statut à l’état de bactérie convoyable et corvéable à volonté. Cette transformation a évidemment commencé, et le déclassement massif qu’elle provoque est la raison du mouvement de protestation plébiscitaire des gilets jaunes. Ce dernier fait suite au matraquage de taxes, à l’étranglement des licenciements massifs, aux récentes réforme du code du travail et du régime des retraites.

Le grand banditisme gouvernemental a besoin de combustible et nous sommes son morceau de charbon ; il ne reste plus qu’à l’inscrire dans la loi. Les masses laborieuses françaises verront, en l’espace de dix ans, leur situation se dégrader de jour en jour ; on les lacérera de taxes, on baissera leurs salaires, on réduira les « prestations sociales », on économisera les bouts de chandelles absolument partout ; la propriété foncière continuera de se monopoliser elle aussi, et cela permettra aux prédateurs du marché de tout acheter en plus d’obtenir de ses esclaves émasculés un loyer tous les mois. On s’assurera ainsi qu’il ne possèdent jamais plus rien. Le but est qu’à terme, le salarié français ne représente pas un centime d’investissement supérieur à celui qu’on met dans la déportation d’un africain.

Voilà, en clair, quelle est la transformation qui se déroule sous nos yeux depuis quelques temps. Tout le monde la voit, bien que personne ne la nomme. L’accession à cette dernière phase d’inhumanité aura bien sûr une fin, nonobstant le fait qu’elle n’apparaissent pas vraiment comme un lendemain qui chante.

Quelques communistes donnent, d’une façon assez convaincante, un délai de dix ans à l’économie française avant qu’elle parvienne au point de rupture de la bulle spéculative libérale. Il semble en effet qu’elle n’aura pas lieu avant malgré tout, et qu’elle ne puisse tenir encore vingt années dans cet état de délire financier. Prions, donc, pour que la sanglante vendetta du pays réel n’advienne pas trop tôt ; car aucun conspirateur de la réaction française ne semble prêt à ce qu’elle ait lieu demain.

Marc Ducambre

Prolongez la discussion

Le R&N a besoin de vous !
ContribuerFaire un don

Le R&N

Le Rouge & le Noir est un site internet d’information, de réflexion et d’analyse. Son identité est fondamentalement catholique. Il n’est point la voix officielle de l’Église, ni même un représentant de l’Église ou de son clergé. Les auteurs n’engagent que leur propre conscience. En revanche, cette gazette-en-ligne se veut dans l’Église. Son universalité ne se dément point car elle admet en son sein les diverses « tendances » qui sont en communion avec l’évêque de Rome : depuis les modérés de La Croix jusqu’aux traditionalistes intransigeants.

© 2011-2020 Le Rouge & le Noir v. 3.0, tous droits réservés.
Plan du siteContactRSS 2.0