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Ces mots qu’on manipule : un Peuple inventé par l’État (Partie III)

Voici le troisième volet d’une série signée Corsaire et consacrée à la manipulation des mots par les révolutionnaires, qui se poursuit jusqu’à nos jours.
Après avoir analysé le détournement de la Patrie, l’auteur se penche aujourd’hui sur la manipulation du mot Peuple à des fins purement idéologiques.

Un peuple inventé par l’Etat

A l’instar de la Patrie, le Peuple est sans cesse invoqué par les thuriféraires de la Révolution.
Le peuple français, pour le commun des mortels, se confond avec la population française. Si à l’heure du Grand Remplacement, le contemporain peut s’interroger sur le sens qu’on accorde aujourd’hui à l’expression « peuple français  », de telles questions sont étrangères à l’homme de la fin du XVIIIe siècle. Les pauvres ! Ils n’avaient pas encore lu Le Camp des Saints de Jean Raspail.
En dépit d’un brassage culturel et de mouvements de populations dans ce qui allait devenir la France (Celtes, Romains, Francs et autres Germains), le vieux fond français était demeuré à peu près le même depuis le néolithique, comme le souligne Jacques Bainville dans son Histoire de France publiée en 1924.
A l’époque révolutionnaire comme plus tard au cours du XIXe et dans la première moitié du XXe siècle, la question identitaire du peuple française ne soulève pas d’interrogations majeures.
Comment, dès lors, est-il possible pour un révolutionnaire des années 1790 de donner un sens nouveau à l’expression de peuple français, puisque la substance du peuple est demeurée la même ?
C’est que pour les révolutionnaires, ainsi que le note Philippe Pichot-Bravard, «  le mot peuple ne désigne pas la population dans sa totalité, mais une entité abstraite qui réunit ceux qui adhèrent aux valeurs idéologiques [1] ».
Quelle étrange conception : jamais, même au plus fort des déchirures causées en France par les guerres de religion, on n’avait exclu ainsi une catégorie de la population. Certes, une part notable de Huguenots a pu constituer un Etat dans l’Etat au moyen de places de sûreté telles la Rochelle, mais jamais la qualité de Français n’a été ainsi déniée à des individus.
Pourchasser quelqu’un pour ses idées, actes ou croyances est une chose ; réduire et remodeler sciemment le Peuple français en usant d’un prisme idéologique en est une autre.
Or, c’est bien le procédé utilisé par les révolutionnaires. Pour eux, le Peuple n’est pas une entité naturelle. C’est une construction intellectuelle.
Comme la Patrie, le Peuple est détourné de sa signification originelle, pour embrasser un sens nouveau conforme aux aspirations de la Révolution.
C’est une entité nouvelle qui naît, et ce dès 1789. Ainsi Mirabeau déclare-t-il à la tribune de l’Assemblée le 27 juin 1789 : « Il nous est permis d’espérer que nous commencions l’histoire des hommes ! ». Cette ambition régénératrice est une constante sous la Révolution : en 1794, alors que la Vendée est outragée et que Lyon a été épurée, Saint-Just s’exclame : « Tout commence donc sous le ciel ! » [2].

Là encore, c’est vers l’idéologie contractualiste qu’il faut se tourner. Si la France n’existe qu’à travers le contrat social, le Français qui refuse de contracter ou qui dénonce le contrat perd sa qualité de français.
Le Contrat Social de Rousseau est explicite sur ce point :
« Si donc lors du pacte social il s’y trouve des opposants, leur opposition n’invalide pas le contrat, elle empêche seulement qu’ils y soient compris ; ce sont des étrangers parmi les citoyens » [3].
Ne fait partie du peuple que le partisan de la Révolution, surtout s’il montre patte blanche et peut témoigner de sa radicalité.
Ainsi, les adresses des villes de France à la Convention sont frappantes. Elles sont signées ainsi : «  Le peuple d’Angers décide que… » ; « Le peuple de Nantes proclame que… ».
Or, ce n’est pas la population de la ville qui écrit ainsi, mais les minorités politisées adhérant aux idées dominantes. Derrière le peuple d’Angers, il faut lire : « La société populaire d’Angers ». Ce sont les clubs, les sections et les sociétés de pensée qui se réservent le droit de parler au nom du peuple, un peuple dont ils ignorent les revendications et dont ils s’attribuent la qualité. Si le peuple dispose d’amis (la célèbre gazette de Marat s’appelle L’Ami du Peuple), il a surtout des ennemis.

Ennemis du peuple, les prêtres insermentés !
Ennemis du peuple, les aristocrates !
Ennemis du peuple, les paysans rebelles d’Anjou, de Bretagne, de Poitou mais aussi du Midi ou de Lozère !
Ennemis du peuple les fédéralistes de Lyon !
Ennemis du peuple, enfin, les modérés, les Girondins, les sceptiques et les suspects !

Ainsi dans son Rapport sur la nécessité de déclarer le gouvernement révolutionnaire, daté du 19 vendémiaire An II, Saint-Just exhortait-il : « Vous avez à punir non seulement les traîtres mais les indifférents même ; vous avez à punir quiconque est passif dans la République et n’a rien fait pour elle ». Quelques mois plus tard, la fameuse loi du 22 prairial An II (10 juin 1794) [4], instituant la Grande Terreur, définit les « ennemis du peuple ». Son article 4 dispose que « Le Tribunal révolutionnaire est institué pour punir les ennemis du peuple ». L’institution judiciaire est le bras armé de la régénération du peuple. « Les ennemis du peuple sont ceux qui cherchent à anéantir la liberté publique, soit par la force, soit par la ruse », nous dit l’article 5 de la loi. En son article 6, la loi de Prairial définit les « ennemis du peuple » d’une manière d’autant plus vague qu’elle consiste essentiellement en une énumération de situations. En bref, l’ennemi du peuple est, d’une manière ou d’une autre, un ennemi de la Révolution, dont la délation est un devoir civique précisé par l’article 9.
Deux France sont ainsi dressées l’une contre l’autre, et seule l’une des deux peut revendiquer la qualité de Peuple : tel est le constat posé par le Pr. Xavier Martin dans son ouvrage La France abîmée [5].

Étrange peuple que cette France d’alors qui ostracise et massacre les plus humbles de ses fils : les prêtres réfractaires, souvent issus de milieux pauvres et attachés au service des nécessiteux et au salut de leurs ouailles ; les humbles laboureurs et métayers se révoltant contre un ordre inique les privant du culte divin et les accablant d’impôts ; les seigneurs qui, au moins pour les hobereaux de campagne, étaient aussi modestes que leurs métayers.
Étrange peuple, en vérité, que cette France d’alors qui ne daigne accueillir en son sein que les exaltés des Lumières, les partisans de la Révolution, les défenseurs des Droits de l’Homme et les notables républicains….

Mais ce peuple en est-il vraiment un ?
A l’instar d’un Charles Maurras, il serait pertinent de distinguer ici deux notions : d’un côté le pays réel, de l’autre le pays légal.
In fine, n’est peuple, sous la Révolution, que les individus jugés dignes de l’être par le pays légal, c’est-à-dire par l’élite politique et intellectuelle qui tient les rênes du pouvoir.
Ce peuple révolutionnaire est semblable au prolétariat du régime soviétique : une classe rêvée, façonnée par l’Etat, exclusive et sans lien avec le réel. « L’ennemi du peuple » : une constante de la Convention au Politburo.
Ce peuple artificiel ne trouve-t-il pas un aboutissement dans les récentes politiques du gouvernement français, visant à bâtir un homme nouveau, considéré non pas à partir de repères naturels mais à travers un prisme idéologique ?


[1in La Révolution Française, Philippe Pichot Bravard, éditions Via Romana, 2014

[2Rapport au nom des comités de salut public et de sûreté générale, 26 germinal An II (15 avril 1794)

[3Contrat Social, Livre IV, ch. 2, p. 440

[4Le texte de loi peut être lu ici

[5La France abîmée - Essai historique sur un sentiment révolutionnaire (1780-1820), éditions Dominique Martin Morin, 2009

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