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Ces mots qu’on manipule : leur Patrie n’est pas la nôtre (Partie II)

Voici le second volet d’une série signée Corsaire et consacrée à l’inversion sémantique pratiquée par les révolutionnaires, et qui se poursuit jusqu’à nos jours.
Après avoir analysé cette lutte de l’idéologie contre le réel, l’auteur se penche aujourd’hui sur le mot Patrie et son utilisation douteuse par les partisans de la Révolution.
Vous pouvez aussi lire l’analyse relative au détournement du sens du Peuple.

Leur Patrie n’est pas la nôtre

L’un des mots les plus torturés par les soubresauts de l’Histoire de France est sans doute celui de Patrie .
Le renversement du sens de Patrie est symptômatique, car la rupture sémantique se situe à l’époque de la Révolution.
Les citoyens Peillon et Mélenchon, en datant la naissance de la France, notre Patrie, en 1789, sont les dignes héritiers d’une conception dévoyée de la Patrie. La manipulation atteint son comble lorsqu’aujourd’hui les Français croient bon d’entourer la nouvelle Patrie, celle des révolutionnaires, de l’affection et de la piété filiale qui revient à la Patrie charnelle et traditionnelle. Ils font erreur. Il convient de se reporter ici à un ouvrage d’avant-garde qui ouvrit le débat en la matière : Les deux patries, de Jean de Viguerie [1].

La patrie des Anciens et des Chrétiens

La Patrie existe déjà chez les Grecs et les Latins. Πατρια, en grec, est synonyme de lignée. Cette lignée, c’est le lien du sang entre les générations passées, présentes et à venir. La Patrie est comme une grande famille, elle est une généalogie vivante. Ainsi Jean de Viguerie explique-t-il qu’aux yeux des Grecs, « ce n’est pas la terre qui fait la patrie, ce sont les hommes vivants et morts (on ne ne dit pas Athènes, mais les Athéniens) et les dieux de la cité. La patrie s’exprime par la cité, elle se matérialise dans les sanctuaires et les tombeaux  ». Si la patrie grecque est charnelle, sa chair est celle des hommes et non le terreau des vignobles. Si la patrie est liée à l’âme, ce n’est pas celle de la terre mais bien celle des hommes vouant un culte aux dieux.
D’Athènes à Rome, une continuité existe, mais un glissement s’opère. Chez Cicéron, la patrie est personnifiée. L’auteur latin, dans Pharsale, dépeint la patrie sous les traits d’une mère, « notre mère commune ». A cette mère, les Romains doivent tous les honneurs, et ces hommages passent avant ceux dûs à la famille : «  nous avons un amour tendre pour nos pères et mères, pour nos enfants, pour nos proches, pour nos amis, mais l’amour de la patrie renferme à lui seul tous les autres  ».
Ici s’opère un glissement de taille : la patrie exige que l’on se sacrifie pour elle. Et Horace de résumer cette primauté par sa formule demeurée célèbre : « Dulce et decorum est pro patria mori ».

Qu’en est-il dans le monde chrétien ?

Chez les Chrétiens, la Patrie est à la fois la nation, la terre natale, mais aussi la Jérusalem celeste. S’agissant du premier sens, Saint Thomas d’Aquin parle du status viae, c’est-à-dire du séjour temporel. Ce « lieu de la naissance et de l’éducation » [2] est aussi un ensemble plus vaste de liens familiaux et d’amitié politique. Cette Patrie demande une piété filiale, car l’homme est débiteur au regard des bienfaits qu’il a reçus d’elle et ses parents. La place première revient toutefois à Dieu.
Un autre dominicain, Vincent de Beauvais, développe la notion d’amor patriae : l’amour de la patrie. Ce dernier mêle alors la notion chrétienne de piété filiale à la conception sacrificielle hérité des Romains.
Peu à peu, le monde chrétien s’approprie la notion de patrie et de sacrifice, jusqu’à l’auteur Thomas Basin qui, au XVe siècle, déclare qu’en « affrontant la mort pour sauver la patrie, on fait surtout preuve d’amour envers son pays et ses proches, et il n’y a pas de plus grand amour […] que de donner sa vie pour ses amis » [3]
Patrie antique et Décalogue sont désormais liés.

La patrie de l’Ancienne France : « Heureuse et féconde maison… »

En France, l’usage du mot Patrie est relativement tardif : il fait son entrée dans la langue française au XVIe siècle. Comme le fait observer Jean de Viguerie, «  la France a précédé la patrie  ».
C’est avant tout la France que louent les anciens français. Cette « France douce » est leur pays, dont ils chantent la douceur, la terre, le bon vivre et les vignobles, mais aussi les vertus, ainsi que l’honneur. Dans Cligès ou la fausse mort, Chrétien de Troyes fait dire à Roland : « Ne plaise au Seigneur Dieu que pour moi mes parents soient blâmés et que France la doulce tombe en déshonneur ». Progressivement, France et royaume se lient, jusqu’à se confondre. Si la bataille de Bouvines illustre la naissance du sentiment national autour du roi Philippe-Auguste, la Guerre de cent ans achèvera d’entériner le lien puissant entre l’amour de la France et la défense de la Couronne.

Au XVIe siècle, le mot Patrie resurgit, et s’applique naturellement à la France, ce grand et aimable jardin où fleurissent les lys et les vertus.
Charnelle et vertueuse, la France est féconde. Ronsard s’exclame : « Ô bienheureuse France abondante et fertile […], je te salue, heureuse et féconde maison, mère de tant de rois, de tant de riches villes et de tant de troupeaux par les plaines fertiles… » [4].
Mais là encore, la Patrie française voit se mêler un amour filial pour une mère bienveillante, et un attachement à une patrie supérieure, dont le chef – le père ! - n’est autre que le Roi. La Patrie de l’Ancienne France est charnelle et, royauté oblige, incarnée.

La patrie, instrument révolutionnaire

L’idée que se font les libertins de la Patrie va tout balayer. Pour eux, à l’image de Richelet, « la patrie est partout où l’on est bien ». Nous sommes bien loin de la Cité enracinée et de l’amour filial qui prévalaient jusqu’alors. Les libertins ouvrent la voie à un attachement nouveau : le cosmopolitisme. La France n’est plus alors la patrie, mais une patrie particulière, autrement dit une patrie parmi tant d’autres.
Peu à peu, la Patrie se déracine. Elle devient philosophique et se confond avec la république.
La République ! Voilà le siège de la nouvelle Patrie, la Patrie révolutionnaire. Cette patrie est d’abord celle des Droits de l’homme. Le cosmopolitisme atteint ici son comble, et l’idéologie prend le pas sur le réel et l’enracinement. La Patrie n’est plus la France. Cette dernière n’est qu’un lieu d’où surgit le souffle de la Révolution et des droits de l‘Homme, un instrument destiné à rendre universelles les idées révolutionnaires.

Cette nouvelle Patrie est vénérée : ainsi se déploie une orgie d’autels, d’affiches, de représentations à des fins de propagande. Le patriotisme à la romaine est remis au gout du jour et drapé des trois couleurs de la République naissante. Pour Robespierre, la patrie est parée de vertus, mais il s’agit des vertus républicaines, au premier chef desquelles l’égalité. Or l’égalité appelle l’intransigeance, laquelle exige la Terreur.

Vénérée, la patrie doit aussi être protégée, car on proclame qu’elle est en danger. Aux armes ! Les patriotes – c’est-à-dire les révolutionnaires – doivent se porter à son chevet, baïonnette au canon, contre les ennemis de l’extérieur mais aussi de l’intérieur. «  Un français doit vivre pour elle, pour elle un français doit mourir » : le Chant du départ confond Patrie et République. Le roi Louis XVI, parce qu’il est un danger pour la nouvelle patrie, est guillotiné ; les ennemis de la Patrie doivent être exterminés : la Patrie de la liberté exige le génocide vendéen.

Vient Thermidor, puis les divers régimes jusqu’à Bonaparte. Napoléon a beau proclamer que la Révolution est terminée, l’héritage jacobin demeure. Héritier de Robespierre, Napoléon confond Patrie et Etat, et déploie à nouveau un patriotisme à la romaine porté à l’excès : la Patrie exige des vies, et combien de vies !

Quelle est notre Patrie ?

Au long des XIXe et XXe siècles, l’étendard de la Patrie fut sans cesse agité par les Républicains. Bien souvent, il s’agissait de se battre non pas pour la France charnelle, mais pour le régime. Non pour une terre, une lignée et des vertus concrètes, mais pour une idée abstraite. La Patrie de l’Union sacrée, pour émouvante qu’elle soit, n’est pas celle de Saint Louis ni celle de Ronsard. Depuis deux siècles, l’évocation de la Patrie est synonyme de liberté, égalité, fraternité ; la défense de la Patrie est devenue la guerre du droit. La sémantique révolutionnaire a fait des ravages.

Alors, quelle est notre Patrie ? Quel est notre drapeau ? Si nous nous disons volontiers patriotes, prenons garde à ne pas confondre les deux patries, car la nouvelle a détruit la première.
Le dernier mot revient au général vendéen François-Athanase Charette de la Contrie, qui illustre à merveille l’opposition entre les deux patries :

« Notre patrie à nous, c’est nos villages, nos autels, nos tombeaux, tout ce que nos pères ont aimé avant nous. Notre Patrie, c’est notre Foi, notre terre, notre Roi… Mais leur Patrie à eux, qu’est-ce que c’est ? Vous le comprenez vous ? Ils veulent détruire les coutumes, l’ordre, la tradition… Alors qu’est-ce que cette Patrie narguante du passé, sans fidélité, sans amour ? Cette Patrie de billebaude et d’irréligion ? Beau discours, n’est-ce pas ? Pour eux, la Patrie semble n’être qu’une idée ; pour nous, elle est une terre. Il est vieux comme le diable, le monde qu’ils disent nouveau et qu’ils veulent fonder dans l’absence de Dieu… Vieux comme le diable… On nous dit que nous sommes les suppôts des vieilles superstitions ; faut rire ! Mais en face de ces démons qui renaissent de siècle en siècle, sommes une jeunesse, Messieurs ! Sommes la jeunesse de Dieu. […] »


[1Les deux patries, essai historique sur l’idée de patrie en France, Jean de Viguerie, éditions Dominique Martin Morin

[2Summa theologica, IIa IIae, quaestio 101

[3in Apologie ou plaidoyer pour moi-même.

[4Elégies, Mascarades et Bergeries, 1565, in Poésies choisies

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