L’infolettre du R&N revient bientôt dans vos électroboîtes.

Carnet du Christianisme Ultramarin (I), l’Inde (1)

Le Christianisme outre-mer I

Première série : Les Chrétiens en Inde.

Premier article : De quoi parle t-on ?

« Puissance miraculeuse de St François Xavier, il ressuscite un mort à Coulan (Gdes Indes) ». Église St-Sulpice.

En 2001, les chrétiens représentaient 2 ,3 % de la population en Inde, soit 24 millions de fidèles, dont 68% de catholiques, 14% d’orthodoxes, et 18% de protestants. Les chrétiens d’Inde reviennent sur le devant de la scène, tout comme ceux du Pakistan qui feront l’objet d’une prochaine série d’articles, à cause des persécutions qu’ils subissent. Les statistiques de la police indienne en 2011 font état de plus de 1000 cas d’agressions à caractère antichrétien, prenant la plupart du temps la forme d’un tabassage, mais aussi d’incendies de lieux de culte, et de pogroms, comme ceux de 2008 dans l’État de l’Orissa, qui ont fait des dizaines de morts.
Si les discriminations et les persécutions qu’ils subissent tendent à nous faire penser que la communauté chrétienne en Inde forme un bloc, il ne faut toutefois pas oublier l’extrême diversité du christianisme en Inde, et ce au sein même du catholicisme (trois rites distincts dans la péninsule). Traiter du christianisme en Inde c’est avant tout faire le portrait d’une communauté diverse sur bien des aspects, qui néanmoins trouve son unité dans sa situation de minorité, mais aussi dans l’influence qu’elle peut avoir en Inde.
Ce premier article tente de faire le portrait de la communauté chrétienne en Inde.
Répartition des chrétiens en Inde

La diversité des Églises, fruit de l’histoire des missions.

Pour y voir un peu plus clair dans la diversité qui marque le Christianisme en Inde, il faut faire un peu d’histoire.

Selon une légende assez solidement confortée, et très répandue, c’est l’apôtre Thomas qui aurait fondé les premières communautés chrétiennes en débarquant aux alentours de 50 après JC, dans les comptoirs juifs de la côte du Kerala, dans le sud-ouest de l’Inde. A partir de là, il aurait parcouru la côte en direction du sud, puis serait remonté jusqu’à Madras en longeant la côte est, où il serait mort en martyr, sur le Mont-Saint-Thomas. Ses reliques, tout d’abord conservées dans une chapelle au sommet du mont, sont maintenant conservées dans la crypte de la basilique St Thomas, construite par les Portugais. Tout au long du premier millénaire, des missions d’évangélisation vont avoir lieu dans le sud de la péninsule, les principaux évangélisateurs à la suite de Thomas furent David de Bassorah autour de l’an 300, et Thomas de Cana, qui mobilisa plus de 300 mercenaires dans l’ensemble de monde chrétien, et dont on dit qu’il pourrait avoir été confondu avec Saint Thomas.

« Mon Seigneur et mon Dieu » en Tamoul.

Rattachées à l’Église d’Antioche, cette communauté se divise une première fois lors de la crise nestorienne, entre une église syriaque qui reconnait les trois conciles, et l’église hérétique nestorienne. Ces deux communautés prospèrent durant le moyen âge, accueillant des chrétiens qui s’éloignent du monde musulman en construction. Vers 1320, un dominicain françois, Jordanius Catalini de Séverac, arrive à joindre ces communautés pour leur faire part de la bonne volonté du Saint Père, et part s’installer dans le Gujarat, puis à Mangalore, où il convertit des milliers d’âmes, bâtissant par ailleurs les fondations de l’évangélisation du nord de l’Inde et du Pakistan.

Au 15e siècle et dans la foulée des grandes explorations, les portugais atteignent les côtes du Kerala et entrent en contact avec ces différentes églises. Cherchant à s’implanter en Inde tout en luttant contre les musulmans, les Portugais voient dans ces communautés des alliés. Bientôt leur influence se faisant plus grande, ils s’installent dans de nombreux comptoirs dans tout le sud de l’Inde (côtes ouest et Est), et tout en continuant de convertir à l’intérieur des terres à partir de leurs bases, cette fois au catholicisme romain. Les portugais et notamment par l’action de l’archevêque de Goa, Mgr Menezes, tentent de faire rentrer les « Chrétiens de Saint Thomas » dans l’Église Catholique. Il s’ensuit alors une nouvelle division, entre les Chrétiens de Saint Thomas qui acceptent le rite romain, ceux qui entrent dans l’Église Catholique en gardant leur rite syriaque, et les réfractaires (faisant le vœu de garder leur indépendance vis-à-vis des portugais par le « Serment de la croix de Coonan » en 1653). Les schismes et les ralliements de cette église sont « résumés » dans le schéma qui suit :

Pendant ce temps, l’évangélisation continue [1], par les portugais puis par les français qui s’installent eux aussi dans leurs comptoirs. La foi catholique se répand donc et une basilique est construite à Velankanni au milieu du 16e siècle à l’endroit d’une apparition mariale, tandis que les premiers pèlerinages se mettent en place, notamment en pays Tamoul [2]. La propagation de la Foi connait un « grand bond en avant » et les missions catholiques atteignent le Bengale à l’est et l’Indus à l’ouest. Dans les enclaves portugaises, l’heure est à la romanisation et pour ce faire, l’inquisition intervient entre 1650 et 1763, avec plus d’intensité pendant la guerre entre le Portugal et l’Empire Marathe. [3]

Des Jésuites (en noir) chez Akbar le Grand

Le 18e siècle voit la venue de protestants en Inde [4], comme corollaire de l’expansion britannique dans le sous continent. En fait les premiers évangélisateurs hérétiques à mettre les pieds en Inde sont deux luthériens allemands (Bartholomäus Ziegenbalg et Heinrich Pluetschau) qui débarquent à Tranquebar, un comptoir Danois, en 1705. Ils traduisent la bible en Tamoul, puis en Hindustani [5], et bien que leur mission ne soit pas couronnée de succès à ses débuts, ils finissent par installer des missions à Madras, Cuddalore et Tanjore, et installent un évêché à Tiruchirappalli, dans le siècle suivant un nouvel évêché sera installé dans l’Andhra Pradesh. C’est néanmoins l’essor d’une présence anglaise en Inde qui favorise grandement les missions protestantes. Bien que de nombreuses missions de toute obédience se soient aventurées en Inde, les Baptistes sont sans doute ceux qui y ont le plus investi durant le XVIIIe siècle. Ceux-ci s’installent au Bengale, et leur plus grand missionnaire est sans doute William Carey, qui s’installe à Calcutta à la fin du XVIIIe siècle et traduit la bible dans toutes les langues de la région. Les baptistes connaissent un grand succès vers la fin du XIXe siècle, lorsque les tribus Nagas du Nord Est, tribus de chasseurs-cueilleurs, se convertissent. Aujourd’hui les Nagas s’ouvrent de plus en plus au catholicisme. [6]. Après cet essor au XIXe siècle, il faudra attendre la venue de Pentecôtistes en 2005 et le baptême par immersion de milliers de personnes au Penjab pour entendre parler d’investissement massif dans l’évangélisation en Inde.

Le cas Anglican mérite d’être traité à part : l’anglais est un être sournois et égoïste, qui contrairement aux français ou aux portugais zélés et aux catholiques fervents, ne se préoccupe que de son intérêt propre, et l’église anglicane en Inde, à cet égard, s’est avérée représenter la quintessence de l’esprit anglais. Les missions anglicanes n’ont été que peu nombreuses et l’entrée de la plupart des églises protestantes dans la communion anglicane après l’indépendance n’est due qu’aux circonstances. Autrement, les anglicans ne sont représentés qu’à Calcutta et à Delhi (respectivement ancienne et nouvelle capitale du Raj Britannique), et les églises ont été construites surtout à cause de la présence de nombreux officiers anglais, et de métisses anglo-indiens, comme le Capitaine Skinner [7], fils d’un noble anglais et d’une princesse Rajput, qui a bâti dans le vieux Delhi une église anglicane, la première à Delhi. Les conversions à l’anglicanisme sont peu nombreuses. Ce sont surtout des initiatives privées qui ont vu le jour et le seul évangélisateur anglican qui a fait date est Sundar Singh, un sikh encore vénéré par les hindous. Réalisant son impuissance à découvrir Dieu, il décide de prier une dernière fois, pendant la nuit du 18 décembre 1904. Si Dieu ne se manifeste pas, sa vocation n’aura plus aucun sens (il voulait devenir un sage hindou) et il posera sa tête sur les rails en attendant l’express de 5h du matin, qui rejoint Lahore. Il pria ainsi espérant voir apparaître Krishna, Bouddha, ou quelque autre saint de la religion hindoue, sans résultat. Il redoubla d’efforts dans la prière et soudain une grande lueur illumina sa chambre. Croyant d’abord à un incendie, il ouvrit la porte, avant de s’apercevoir qu’à l’extérieur il faisait encore nuit. Il voit alors le Christ et décide d’embrasser la foi anglicane, puis il part en Europe se former et évangélise avec succès le nord de l’Inde avant de disparaitre au Tibet sans laisser de traces. [8]

Ce propos visait essentiellement à montrer le caractère divers du christianisme en Inde, et ici, il n’a été montré que par l’analyse historique et sous l’angle des missions d’évangélisation. La disparité des confessions chrétiennes dans le sous continent recoupe aussi largement le statut social, les chrétiens en Inde sont ou des élites ou des miséreux. Les syriaques sont toujours aujourd’hui des aristocrates, quant au protestantisme, il est surtout adopté par les tribus en quête d’une opposition à l’environnement hindou, ou par les intouchables qui cherchent à échapper au carcan de la société de caste. Mais ceci fera l’objet d’un autre article.


[1Saint François Xavier opère des miracles

[3État dont l’existence dura deux siècles et qu’on pourrait qualifier de sursaut hindou face à l’invasion Moghol qu’il contribua à combattre, à l’empire Afghan, et aux implantations chrétiennes sur le littoral, empire qui connut son apogée vers 1750 mais qui fut écrasé par les afghans en 1761 et achevé par ces fourbes d’anglais en 1819.

[4dont les missions remporteront ceci dit bien moins de succès que celles des catholiques, qui durant le même temps se poursuivront

[5langue originelle dont sont issus le Hindi et l’Ourdou

[6Il est à noter que la chasse aux têtes au Nagaland continua jusque dans les années 1960 et ne fut officiellement interdite qu’en 1990…

[8« Alors il se passa quelque chose que je n’avais jamais attendue : la chambre fut emplie d’une merveilleuse lumière qui prit la forme d’un globe et je vis un homme glorieux debout au centre de cette lumière. Ce n’était pas Bouddha, ni Krishna, c’était le Christ. Durant toute l’éternité, je n’oublierai pas sa face glorieuse, si pleine d’amour, ni les quelques mots qu’il prononça : « Pourquoi me persécutes-tu ? Je mourus pour toi, pour toi j’ai donné ma vie, je suis le Sauveur du monde ». Ces mots furent inscrits comme en lettres de feu sur mon cœur. Le Christ que je croyais mort était vivant devant moi. Je vis la marque des clous ; j’avais été son ennemi, mais je tombai à genoux devant lui et l’adorai. Là, mon cœur fut empli d’une inexprimable joie et d’une paix merveilleuse ; ma vie fut entièrement transformée ; le vieux Sundar mourut et un nouveau Sundar Singh naquit, pour servir le Christ ».

Prolongez la discussion

Le R&N a besoin de vous !
ContribuerFaire un don

Le R&N

Le Rouge & le Noir est un site internet d’information, de réflexion et d’analyse. Son identité est fondamentalement catholique. Il n’est point la voix officielle de l’Église, ni même un représentant de l’Église ou de son clergé. Les auteurs n’engagent que leur propre conscience. En revanche, cette gazette-en-ligne se veut dans l’Église. Son universalité ne se dément point car elle admet en son sein les diverses « tendances » qui sont en communion avec l’évêque de Rome : depuis les modérés de La Croix jusqu’aux traditionalistes intransigeants.

© 2011-2020 Le Rouge & le Noir v. 3.0, tous droits réservés.
Plan du siteContactRSS 2.0