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C.S. Lewis, un auteur pour notre temps

Samedi 24 mai s’achevait la dernière représentation, à l’espace Bernanos (Paris 9e), de la pièce de Michel-Olivier Michel, La Tactique du diable, adaptée du roman épistolaire de C.S. Lewis. Lancée l’année dernière, cette pièce a rencontré un vif succès. Saluons son originalité, sa mise en scène et le brio des comédiens, et du pianiste qui donne à l’intrigue une fantastique atmosphère, tantôt dramatique, tantôt comique.

Un article de génie a su décrire la portée de la pièce : « c’est une parfaite leçon de catéchisme, joyeuse et incarnée... Sagesse de la chair. Perversité de l’esprit. C’est par l’intelligence et l’imagination bien plus que par les sens que le doute pénètre le cœur. »

Contentons-nous pour notre part d’inviter les lecteurs à attendre les prochaines représentations de janvier 2015, pour découvrir cette pièce enthousiasmante. D’ici là, nous vous proposons de replonger dans l’œuvre de l’auteur de La Tactique du diable, dont les écrits sont d’une brûlante actualité, en ce contexte où le christianisme a besoin d’apologistes et de témoins. Il ne suffit pas de dire que l’on est contre, il faut offrir, preuve dans la main, ce pour quoi nous sommes, et ce que nous croyons.

Qui était C.S. Lewis ?

Clive Staples Lewis était un universitaire d’Oxford, spécialiste de littérature du Moyen-âge et de la Renaissance. Né à Belfast, en Irlande, en 1898, il s’était détaché de l’anglicanisme austère de son enfance, en faisant profession d’athéisme dès l’âge de 15 ans. Son esprit fort ne supportait pas le conformisme de la classe moyenne protestante de l’époque. Éperdument attaché à son île natale, confronté au mépris des élites d’Oxford pour la culture irlandaise, il fut tenté par le mysticisme païen celtique, sous l’influence du poète Yeats, ainsi que par l’occultisme.

La rencontre avec son collègue d’Oxford, J.R.R. Tolkien, en 1926, fut décisive. Comme Lewis, Tolkien avait participé à la Grande Guerre, et comme lui, il était passionné par les belles-lettres et les mythes. Ils furent les piliers du groupe littéraire des Inklings, d’où sortirent Le Seigneur des Anneaux, de Tolkien, et Narnia, de Lewis.

« On m’avait mis en garde de ne pas me fier à un papiste », écrivit plus tard Lewis dans son autobiographie Surpris par la joie : au contact du catholicisme pieux de Tolkien, il se procura L’Homme éternel, un essai de G.K. Chesterton, célèbre converti de l’anglicanisme. Ce dernier cherchait à dépasser le clivage entre catholiques et protestants pour répondre au progressisme sécularisé en vogue, en défendant un christianisme vivant, fécond et libérateur [1] Lewis dira plus tard que Chesterton a « baptisé » son intelligence. A la suite de ce qu’il décrivit comme un jeu d’échecs intérieur avec Dieu, il revint dans le sein de l’Église anglicane en 1931, et sera jusqu’à sa mort, en 1960, un ardent apologiste du christianisme.

Parmi ses ouvrages spirituels, citons Le Grand divorce entre le ciel et la terre, récit où il décrit l’Enfer, non comme un lieu de flammes et de damnés carbonisés, mais comme des pièces où s’enferment volontairement des individus bouffis d’orgueil, et incapables de se croire pardonnés.

La Tactique du diable : une fine connaissance de l’âme humaine

Lewis n’est pas un pur esprit désincarné. Sa vie a été jalonnée par la souffrance, de la perte de son camarade de régiment Paddy Moore dans les tranchées en 1918, au décès de sa femme Joy, épousée sur le tard, d’un cancer. Il connaissait le poids des mots, et peut se faire interprète pour les individus, dans les crises morales et spirituelles qu’ils traversent.

En ce sens, La Tactique du diable est une magnifique lecture sur le combat spirituel au quotidien. Un démon expérimenté, Screwtape, correspond avec le jeune démon Wormwood, pour l’aider à s’emparer de l’âme d’un jeune chrétien, et de la ravir à « l’Ennemi », le Seigneur Dieu. Point de spectacle, de folklore démoniaque : le sabordage doit se faire en douceur, patiemment, et peut s’appuyer sur des apparentes vertus, comme la piété, l’humilité ou l’engagement.

En effet, écrit Screwtape, «  s’il faut que les hommes se convertissent, nous tenons du moins à les maintenir dans cette disposition d’esprit que j’appellerais ‘’le christianisme plus’’. Tu sais bien – le christianisme plus la crise… le christianisme plus l’ordre nouveau… le christianisme plus le végétarisme, le christianisme plus la réforme de l’orthographe... Substitue à la foi elle-même une idée à la mode teintée de christianisme ». Il ajoute plus loin : « nous avons appris aux hommes à dire ’’mon Dieu’’ en donnant au pronom un sens très proche de celui qu’il a dans ’’mes bottes’’... le Dieu que je mets à mon service. »

Une des grandes forces de l’ouvrage est sa lucidité complète sur certains instincts du milieu chrétien : l’instrumentalisation politique ou sociale de la foi, le repli sur soi, les divisions paroissiales ou liturgiques…

C.S. Lewis était membre de l’Église anglicane, historiquement scindée entre la Haute Église (catholicisante) et la Basse Église (ancrée dans la Réforme). Des querelles violentes, qui apparaissent bien moins graves, à l’heure du schisme anglican sur l’homosexualité et le clergé féminin. Le plaidoyer de l’auteur pour l’unité chrétienne est toujours valable, y compris pour les catholiques gaulois : les diables, écrit-il, se réjouissent de ces divisions. «  Si tu ne peux empêcher ton protégé d’appartenir à une église, tu peux au moins le faire militer avec ardeur pour une tendance particulière... et des choses tout à fait secondaires comme les cierges, l’habit clérical et d’autres détails du même genre...  ».

Le diable Screwtape développe ainsi une stratégie de sabordage qui ferait rougir la population estudiantine catholique des grandes villes, butinant souvent d’église en église :

« Tu devrais savoir, en tout cas, que si tu ne peux guérir un homme de la manie d’aller à l’église, ce qu’il y a de mieux à faire est de l’envoyer dans toutes celles du voisinage à la recherche de l’église qui lui convient, jusqu’à ce qu’il devienne un fin gourmet, un grand connaisseur en églises.
Les raisons qui nous font agir ainsi sont évidentes. En premier lieu, il nous faut nous attaquer à l’organisation paroissiale. Car elle est fondée sur une unité de lieu et non d’affinités, et, de ce fait, elle rassemble des gens de classes sociales et de mentalités fort différentes pour former un tout comme le souhaite l’Ennemi. Le principe congrégationaliste fait de chaque église un genre de club qui, si tout va bien, finit par devenir une coterie ou un clan. En second lieu, la recherche d’église qui lui convient ferait de notre homme un censeur, alors que l’Ennemi voudrait qu’il fût un élève ».

Plus la victime progresse dans la connaissance de la foi et des hommes, plus les efforts démoniaques deviennent protéiformes. Lewis, et la pièce de Michel-Olivier Michel, dans une scène très réussie, démontrent admirablement que, davantage que les péchés spectaculaires, c’est à travers le doute et le désespoir qu’est distillée la tentation. Les chutes ne sont pas des victoires du diable, mais des occasions qu’il saisit pour éloigner l’âme de Dieu.

Défaite démoniaque consommée

A la fin de la lecture de Lewis, on pourrait avoir l’impression de se voir en permanence scruter, ou plutôt "Screwté", par le Malin. C’est un écueil à éviter, car si le démon cherche à faire croire qu’il n’existe pas, il dispose également d’une autre ruse : celle de faire croire qu’il est tout-puissant.

Or, les complexes et subtiles stratégies infernales sont, l’une après l’autre, mises en échec par la désarmante simplicité de l’amour divin, et son inépuisable capacité à pardonner. La sagesse de Dieu apparaît comme une folie pour les démons, qui ne comprennent pas, eux qui ne veulent que posséder et engloutir : « Pourquoi cet acte créateur laisse-t-il de la place au libre arbitre ?  » Même le diable expérimenté Screwtape, s’aventurant dans la spéculation, s’écarte du dogme satanique, et délivre une profession de foi [2]. Oui, Dieu aime « vraiment » les hommes, et l’amour vrai entre deux personnes, cible privilégiée des démons, est le reflet de cette lumière qu’a refusée Lucifer, et qui met en déroute ses troupes d’en-bas.


[1Avec cette phrase d’introduction sublime sur l’humanité de l’Eglise : « l’Eglise est justifiée, non parce que ses enfants ne pèchent pas, mais parce qu’ils pèchent » (The Church is justified, not because her children do not sin, but because they do).

[2Depuis Fabrice Hadjadj, on se souvient mieux que les démons croient fermement en Dieu. Agir selon Sa volonté est autre chose.

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