L’infolettre du R&N revient bientôt dans vos électroboîtes.

1820 et 2013, deux sièges antagonistes du Palais Bourbon.

Nous voyons ces derniers jours de nombreux rassemblements et manifestations [1], entre autres actions menées en un éclair grâce à quelques messages rapidement envoyés, se multiplier et se tenir en marge des « débats » parlementaires à propos du projet de loi Taubira. Cette « marge » est toutefois bien visible, d’autant plus qu’elle incarne le « pays réel » et ses plus hauts intérêts relevant du bien commun. Ces mouvements semblent présenter une profonde originalité : afin de la mettre en relief, commençons donc par les comparer – pour mieux les distinguer – à un bref épisode de contestation révolutionnaire et insurrectionnelle né aux premières heures du parlementarisme français, sous la Restauration. C’est alors la gauche qui menace les portes du Parlement. Prenons le contre-pied de ceux qui préfèrent agiter l’étendard du 6 février 1934 !

Aux beaux jours de 1820, attroupements et émeutes assiègent le palais Bourbon en ayant le dessein de soutenir les députés de gauche, ces « indépendans » et ces « libéraux » spécialement emmenés par la plume et la verve de Benjamin Constant. Les discussions parlementaires de l’époque – dans le contexte houleux qui suit de peu l’assassinat du neveu de Louis XVIII – s’enveniment à propos du nouveau projet de loi sur les élections, modification législative devant favoriser dans les urnes les plus ardents des royalistes. Laissons parler M. Georges Bordonove [2] :

L’examen de la loi électorale dura cinq semaines (du 6 mai au 12 juin) et se déroula dans un climat de violence haineuse. Chaque jour, des étudiants et des ouvriers se rassemblaient devant le Palais-Bourbon, rameutés par les députés de gauche ou par leurs agents. Les royalistes réagirent, attaquèrent les manifestants à coups de canne. S’ensuivit une bataille rangée. Louis XVIII connaissait le processus des révolutions. Il nomma le maréchal Macdonald commandant des troupes de Paris et le chargea de rétablir l’ordre. Macdonald était énergique, un peu trop peut-être. Le 3 juin, un étudiant, nommé Lallemand, fut tué. Le 5 juin, 6 000 étudiants assistèrent à ses obsèques, dans une atmosphère d’émeute. Le faubourg Saint-Antoine se joignit à eux.

Et la pluie, contre-révolutionnaire [3], arrange tout. Les porte-parole de la gauche crient alors au massacre de pauvres innocents et accréditent la spontanéité de ces manifestations populaires. Les publicistes de droite, bien au contraire, n’y voient que planifications moyennant finances – de miséreuses personnes seraient ainsi comme corrompues – et conspirations : « l’on savoit que l’un des projets des factieux étoit de s’emparer de quelques dépôts d’armes qui leur étoient connus, et d’enfoncer les boutiques des armuriers [4]. » Pour beaucoup, le danger provenant des émeutes n’aurait point été réel ; il aurait seulement été un prétexte pour empêcher la Chambre de faire son travail. Ces dernières auraient eu lieu à une heure nocturne pour que les visages ne soient pas reconnus. Enfin, la force militaire n’aurait agi qu’en dernière instance, après moult avertissements. Cerise sur le gâteau, Benjamin Constant prétend pour finir que la droite aurait elle-même organisé ces manifestations, bien que violemment dispersées, afin de se mettre l’opinion publique et les électeurs dans la poche, en agitant l’épouvantail révolutionnaire...

Ces événements passés, désormais lointains, présentent quelques similarités avec ceux que nous connaissons en cette année 2013 : la présence de nombreux étudiants (Paris n’a pas beaucoup changé sur ce point), la symbolique du palais Bourbon si mal nommé (l’Assemblée nationale aura simplement remplacé la Chambre des députés), la répression assumée par les autorités en place et son lot de violences policières – pas de mort(s) pour l’instant, Dieu nous en garde, mais des exactions pouvant avoir des effets sur l’esprit collectif comparables au décès du jeune Lallemand, à cause d’un changement des mentalités face à la mort, fatalité encore plus scandaleuse de nos jours que par le passé [5]. Mais il y a surtout bien des différences... Tout d’abord, il ne faut pas négliger l’importance numérique des contestataires d’aujourd’hui, comptant – outre les étudiants – des
personnes paraissant plus mûres et quelques familles – ou, du moins, des pères de famille, lorsqu’il s’agit d’actions plus insolites ou énergiques. Leur résolution ensuite : qui oserait émettre l’hypothèse de pauvres gens achetés pour manifester en rose, en blanc ou en bleu ? Cette dimension, celle de la tricherie, passe dans l’autre camp, celui de la légalité étatique, ne serait-ce que par la présence provocatrice de policiers en civil ou la mise en place de stratégies préfectorales cherchant à déclencher des incidents médiatiquement exploitables par le pouvoir en place. Ou simplement l’intelligentsia noyautée par des groupes de pression grassement subventionnés et influents. C’est elle, de nos jours, qui se retrouve achetée, moralement du moins [6]. Elle comprend politiciens, media autorisés, mais aussi « citoyens » modèles. Malgré cela, la réaction face aux manigances gouvernementales reste sincère et graduée, répondant sur le même ton que son adversaire. Les manifestants de nos soirées printanières sont cette fois-ci du côté de la légitimé ; et chaque jour, la légalité se vide un peu plus de sa substance jacobine. En somme, la France « apparente » face à une France « réelle » qui devient de plus en plus – réjouissons-en nous – « visible » [7]. Enfin et surtout, n’oublions pas nos provinces, si absentes dans certaines révolutions et contestations du passé, ne sachant jadis qu’opposer leur force d’inertie face au parisianisme politique. D’aucuns aiment à dire que, proportionnellement, les provinces seraient davantage mobilisés que la capitale contre le projet Taubira : les historiens étudieront cela dans le futur. Quoi qu’il en soit, cette présence des provinces [8] . et cette décentralisation – naturelle parce que spontanée – du mouvement se doublent de la diversité des opérations conçues et des actions lancées, sur un rythme quotidien assez impressionnant. Il y a une véritable floraison d’idées [9] pour rendre visible et attrayant ce vaste mouvement, intelligemment relayé par une multitude de petits rien qui commencent à former un grand tout. Les préfectures ne connaissent pas encore ce schéma, et ont un temps de retard sur « la Manif Pour Tous ». De là les erreurs d’encadrement ; de là les ministres et les présidences qui se cachent, qui se terrent. C’est là une force particulière et singulière de la protestation actuelle, préférant pour l’instant l’imagination et la finesse intellectuelle à la violence physique – ce qui ne recueille cependant pas tous les suffrages. Ces deux aspects ne s’excluent cependant pas l’un l’autre. Si jamais il devait se passer quelque chose en ce domaine, la charge ne pourrait incomber qu’au gouvernement qui ne cesser d’accroître son illégitimité et d’envenimer les faits, les manifestants ayant fait plus d’une fois preuve de leur bonne volonté et de leur docilité....

Mais, pour en revenir à l’année 1820, les camps en présence – face à face – ne sont peut-être pas si différents malgré ces deux siècles d’écart : ils n’auraient fait qu’échanger leurs cartes, alternant leurs rôles dans ce jeu d’attaque-défense. La « société civile [10] », la France et ses familles se défendent, campant dans la rue, d’un côté, contre la charge oppressive et étouffante d’un ensemble de forces destructrices, confortablement installées dans quelques lieux de pouvoir, de l’autre. Laissons Louis de Bonald s’exprimer sur ce sujet, décrivant à peu de choses près le 24 mars 2013, dimanche des Rameaux :

C’est à proprement parler la France ancienne et la France nouvelle qui ont été en présence, et chacune avec le caractère qui la distingue […]. C’étoient, l’une, la France de quatorze siècles, qui avoit en elle tous les principes de vie, l’autre, la France de trente ans où l’on voit déjà se développer tous les germes de mort, et certes elles sont bien distinctes l’une de l’autre
 [11]

Il ne tient qu’à nous d’être des germes de vie, et pas simplement en battant les pavés. Soyons-le avant tout dans notre vie de tous les jours, au sein nos familles et à l’occasion de nos divers devoirs d’état ; et alors seulement nous serons dignes de porter la voix de notre patrie, et de nous faire entendre, plus crédibles que jamais.

Vivier du Lac

[1La Manif Pour Tous, « Il accélère, on accélère ! », http://www.lamanifpourtous.fr/toutes-les-actualites/177-il-accelere-on-accelere .

[2BORDONOVE (Georges), Louis XVIII. Le Désiré, Paris, Pygmalion, coll. « Les Rois qui ont fait la France », réed. 2010, p. 259.

[3Cf. BRISVILLE (Jean-Claude), Le souper, Arles, Actes Sud, 1989, p. 34.

[4SAINT-VICTOR (Jacques BINS, comte de), « Lettre sur Paris », Le Défenseur. Journal religieux, politique et littéraire, 1er vol., 12e livraison, juin 1820, p. 572-573.

[5Cf. ARIÈS (Philippe), L’Homme devant la mort, Paris, Seuil, 1977.

[6Cf. SÉVILLIA (Jean), Le Terrorisme intellectuel, Paris, Perrin, 2000.

[7Ces trois adjectifs qualificatifs sont empruntés à Louis Jugnet (1913-1973), professeur agrégé de philosophie à Toulouse, qui les applique à l’Église.

[8CARHON (Philippe), « Les mobilisations de mercredi 17 avril », sur le Salon beige, http://lesalonbeige.blogs.com/my_weblog/2013/04/les-mobilisations-de-mercredi-17-avril.html ; ou, Ta ville en action, http://tavilleenaction.wordpress.com/

[9Un seul exemple, choisi parmi d’autres : http://www.rondpointpourtous.fr/ .

[10RIOUFOL (Ivan), « Mariage gay : Hollande joue avec le feu », http://blog.lefigaro.fr/rioufol/2013/04/mariage-gay-hollande-joue-avec.html .

[11BONALD (Louis, vicomte de), « Sur les derniers événemens », Le Défenseur. Journal religieux, politique et littéraire, 1er vol., 13e livraison, juin 1820, p. 578.

Prolongez la discussion

Le R&N a besoin de vous !
ContribuerFaire un don

Le R&N

Le Rouge & le Noir est un site internet d’information, de réflexion et d’analyse. Son identité est fondamentalement catholique. Il n’est point la voix officielle de l’Église, ni même un représentant de l’Église ou de son clergé. Les auteurs n’engagent que leur propre conscience. En revanche, cette gazette-en-ligne se veut dans l’Église. Son universalité ne se dément point car elle admet en son sein les diverses « tendances » qui sont en communion avec l’évêque de Rome : depuis les modérés de La Croix jusqu’aux traditionalistes intransigeants.

© 2011-2019 Le Rouge & le Noir v. 3.0, tous droits réservés.
Plan du siteContactRSS 2.0