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Unijambiste

20 février 2013 Benjamin

Il est unijambiste. Et ce n’est pas toujours facile. Que cela soit de naissance ou suite à un accident très tôt dans son enfance importe bien peu maintenant. Quoi qu’il en soit, il en souffre parfois, que ce soit en se regardant ou en regardant les autres, qui ont leurs deux jambes. Il est difficile de s’accepter tel que l’on est avec ses limites, et ce manque saute aux yeux, pour ainsi dire.

Bien sûr, il n’est pas seulement cela, parce que cela ne prend pas toute la place dans sa vie. Mais il ne peut l’oublier, et même parfois il est dur de ne pas trop y porter attention. Dans sa vie quotidienne, il s’y est fait, et il vit avec. Il a besoin de deux béquilles, mais avec elles il avance plutôt bien. Et ses amis le connaissent bien au-delà de sa blessure, puisque ils sont ses amis. Ils l’aident quand il a besoin, mais en général ils parlent de ce dont parlent les amis, et cette amitié n’a rien à envier aux autres amitiés.

Mais là où la souffrance ressort, c’est quand on sort du cercle des amis et connaissances pour se retrouver dans le monde. Car le premier contact que l’on a avec quelqu’un est son apparence. On y porte plus ou moins d’attention, mais dans son cas, c’est plutôt plus que moins… Parce que ce n’est pas habituel, parce que c’est bizarre. Peut-être aussi parce que l’on se demande comment on peut vivre avec ça. Y a-t-il de la peur ? Elle n’est pas généralisée en tout cas. Qui pourrait donc lui en vouloir d’être comme il est ? Personne, si ce n’est peut-être un autre unijambiste qui lui n’assumerait pas et se cacherait et souffrirait de ce fait bien plus de ne pas accepter cette douleur. Car le fait d’en voir qui acceptent renvoie à sa propre souffrance et à son erreur.

Et pourtant même ceux qui ne lui en veulent pas et n’ont pas peur lui causent parfois du tort. Quand par exemple il demande un emploi, on considère sa demande deux fois en tenant compte de son unijambisme. Et il en souffre avec raison car pour la plupart des emplois, il n’y a aucun besoin d’avoir ses deux jambes. Et pour les rares qui demandent nécessairement de les avoir, il ne va pas les demander, parce que ce n’est pas ce qu’il veut, et ce ne serait que lui rappeler encore plus souvent sa blessure.

Alors il se bat. Il se bat pour plus de reconnaissance, et contre ces discriminations. Ce n’est pas un critère dans la plupart des cas. Il se bat donc pour l’égalité, celle qui dit qu’un traitement égal doit être accordé pour des situations égales. Car le fait de manquer d’une jambe ne change pas la situation devant la plupart des emplois. Son combat est légitime, et il est déjà quasiment gagné.

Mais là il oublie pourquoi il se battait. Il se battait pour que sa blessure ne soit pas prise en compte là où elle ne met pas de différences. Mais maintenant il croit qu’il se battait pour que sa blessure ne soit pas prise en compte… Il a oublié que parfois elle introduit une différence réelle. Il cherche toujours ce qu’il appelle l’égalité, mais il n’y voit qu’indifférenciation. Il se retrouve dans la position de celui qui n’accepte plus qui il est. Il veut être comme tout le monde, et comme il ne peut être comme les autre, il veut que les autres soient comme lui. Il dit se battre pour que les unijambistes puissent faire tout pareil que les autres. Mais pour cela il faut changer la réalité. Alors il se bat pour qu’on inscrive dans la loi que les gens marchent avec une seule jambe. Il veut que ce soit la référence. Il nie sa différence, il ferme les yeux, nie le réel. C’est vrai que déjà beaucoup, parmi les gens qui ont leurs deux jambes, ont des béquilles aussi suite aux aléas de la vie. Mais s’occuper d’eux n’est pas nier le fait que c’est quand même moins bien qu’avoir ses deux jambes.

Et la difficulté est que puisqu’il croit être encore dans le même combat, il continue à considérer ceux qui s’y opposent comme il le faisait avant. Et donc il ne peut accepter aucune opposition sans la prendre comme une insulte et donc en renvoyer. Car ceux qui refusent son combat l’attaquent parce qu’il est unijambiste, croit-il. Mais de fait s’il n’était pas unijambiste il n’essaierait pas de nier la réalité. Donc son comportement lui-même conduit à le dévaloriser aux yeux de certains.

L’empêcher de se battre, c’est l’attaquer personnellement. Mais il n’est plus dans la réalité, donc on ne peut le laisser continuer. Même si ça fait mal, il se rendra de toute façon compte à un moment où à un autre que le réel est ce qu’il est. Il est donc nécessaire de remettre en avant la réalité, et de considérer avec justesse et justice l’unijambisme, tout en laissant leurs deux jambes au plus grand nombre de personnes. Et lutter contre les accidents de la vie pour que le nombre d’unijambistes diminue n’est pas une insulte faite à ceux qui le sont, bien au contraire…

20 février 2013 Benjamin

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