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Une sacrée violence : brèves réflexions sur l’œuvre de René Girard

Notre perception du religieux archaïque ne peut probablement pas faire fi de l’apport de la théorie mimétique formulée par l’anthropologue et philosophe René Girard [1].

Sans prétention, nous souhaitons résumer brièvement la genèse d’une religion archaïque, à la lueur de cette approche :

  • le désir n’est pas original, il n’est que l’imitation du désir d’un autre par mimétisme ;
  • dans un groupe d’hommes, les désirs de chacun, parce qu’ils entrent en concurrence, engendrent une confusion de plus en plus grande qui dégénère en crise et menace l’unité du groupe ;
  • au climax de cette crise, une polarisation de tous les conflits se fait au détriment d’un seul : le bouc émissaire ;
  • ce bouc émissaire est mis à mort dans un lynchage collectif ;
  • la paix revient dans le groupe ;
  • parce que la paix revient, le bouc émissaire est divinisé : c’est son « pouvoir » qui apporte la paix ;
  • le mythe est établi : il raconte l’histoire du bouc émissaire, mais énonce, pour déculpabiliser le groupe, la culpabilité de cette victime : le lynchage se transforme peu ou prou en acte de justice ;
  • le rite est lui aussi établi : il imite plus ou moins le lynchage du bouc émissaire (d’abord sous la forme du sacrifice de personnes humaines, puis il évolue en sacrifice d’animaux, et s’édulcore et s’éloigne de la scène originelle au fil du temps), et doit être rejoué à intervalles réguliers pour éviter que de nouvelles crises nées de la concurrence des désirs au sein du groupe ne mettent en danger sa cohésion.

Selon René Girard, il y a donc à la source du sacré archaïque le meurtre collectif d’une victime contre laquelle s’est polarisé le ressentiment du groupe lors d’une crise qui l’affectait. Ceux qui connaissent les travaux de René Girard me pardonneront, je l’espère, une présentation si succincte.

Comme héritiers du judaïsme, l’œuvre de Girard met en lumière un événement essentiel d’un point de vue anthropologique tiré de l’Ancien Testament : il s’agit de l’évolution du sacrifice qui ne doit plus être humain avec l’interdiction faite à Abraham de sacrifier son fils Isaac dans la Genèse (22, 1 – 14).

Dans le Nouveau Testament, Girard analyse à la lueur de cette théorie mimétique la situation qui fait dire à Caiphe en Jean (11, 50), en parlant de Jésus :

« Et vous n’avez pas pensé
qu’il est bon pour nous
qu’un seul homme meure pour le peuple
et que tout le peuple ne périsse pas [2] »

Caiphe, ici, prophétise une grave crise capable de faire éclater Israël déjà sous le joug d’une colonisation romaine et dont l’annonce du messianisme de Jésus pourrait être le déclencheur. Il sait le moyen de la prévenir : le sacrifice du bouc émissaire tout désigné, Jésus. Mais la novation extrêmement importante qui établit une différence absolue entre les autres mythes et l’Évangile est que celui-ci reconnaîtra et proclamera l’innocence de Jésus, victime sacrificielle. [3]

Quelques conclusions rapides :

  • Tout d’abord il convient de souligner le paradoxe du fait religieux archaïque : il naît de la violence pour in fine en préserver le groupe.
  • Le surnaturel n’a pas de place dans l’œuvre de René Girard. Ses détracteurs ne peuvent lui reprocher d’user du miraculeux ou du révélé, ce qui confère à ses travaux une qualité scientifique.
  • René Girard a été amené à se convertir à la foi catholique, et il indique que c’est son travail et sa recherche anthropologique qui l’ont conduit sur ce chemin.
  • Ce mimétisme des foules unanimes, du tous contre un, nous devons tous, comme chrétiens ou comme simples humains, nous en méfier et lutter contre la possible émergence d’une crise mimétique dès lors que nous en percevons les signes précurseurs.
  • Enfin, et j’insiste, il faut lire René Girard [4]. Même si l’œuvre est parfois ardue pour un non-spécialiste, il a donné au monde des clefs pour en partie le comprendre.
Remseeks

[1René Girard, anthropologue et philosophe français est né en 1923. Ancien élève de l’École des chartes et professeur émérite de littérature comparée à l’université Stanford et à l’Université Duke aux États-Unis, il est membre de l’Académie française depuis 2005.

[2traduction Claude Tresmontant.

[3Lire à ce sujet : René Girard, « Je vois Satan tomber comme l’éclair ».

Il y aurait probablement une réflexion à mener sur la place de la violence mimétique dans l’islam. Le refus de l’islam de croire en l’incarnation de Dieu dans le Christ s’accompagne en effet de l’absence de reconnaissance du sacrifice de Jésus sur la croix (Sourate IV, 157 : « Or, ils ne l’ont ni tué ni crucifié ; mais ce n’était qu’un faux semblant ! Et ceux qui ont discuté sur son sujet sont vraiment dans l’incertitude : ils n’en ont aucune connaissance certaine, ils ne font que suivre des conjectures et ils ne l’ont certainement pas tué. »). Ce simple refus de reconnaitre que le Christ incarné est mort sur la croix pour nous sauver ne doit pas empêcher (en théorie) l’islam de refuser la violence mimétique mais il le prive de la voie royale que constitue le récit des Évangiles de la Passion en tant que lynchage mimétique d’un innocent. Il serait intéressant d’étudier la question pour voir si l’islam s’engage malgré tout dans cette voie du refus de la violence mimétique ou si elle l’ignore complètement.

[4Dans son œuvre, je pense que 3 livres doivent être mis en avant : La violence et le sacré – Des choses cachées depuis la fondation du monde – Le bouc émissaire. Mais ce n’est qu’une opinion personnelle.

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