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Nouvelles Causeries japonaises – Gestion à la japonaise ou à la française

Nouvelles Causeries japonaises

XIV – Gestion japonaise et gestion française

À Hiyoshi

« Pendant la réunion ordinaire générale de 1963 du Nichiren [Medef japonais], les patrons ont décidé de la “forme des relations entre patrons et employés”. L’accent était mis sur le fait que les relations avec les travailleurs au Japon “se fondaient sur d’anciennes et fermes traditions spécialement japonaises et, que tout en en conservant le meilleur, il fallait progressivement construire un nouvel ordre. Cela dit, les particularités dues au caractère des Japonais sont de se fonder sur la pensée du tennô comme centre, l’idée du sacrifice pour la nation, une âme obéissante, du courage, de l’opiniâtreté, et une minutie laborieuse. La silhouette d’un peuple qui se rassemble autour de son centre, le tennô, est la silhouette du peuple japonais. Il ne fait aucun de doute que la prospérité économique comblera le pays et, qu’à partir de cette pensée, il sera facile pour chacun de comprendre quelle sera la façon la plus juste d’agir en tant que patron.” Et cela n’est pas un texte d’avant-guerre [1]. »

Nous avons tant oublié la façon d’être naturelle chez nous que la normalité japonaise peut surprendre alors qu’elle n’est pas si différente de ce qui se passait dans nos contrées il n’y a pas encore si longtemps. En un autre sens, l’existence même de tout un tas de faits au Japon nous permet de nous rendre compte à quel point tout débloque en Europe… Autant de maux dont nous ne nous rendrions même pas compte, ou que nous croirions incurables, s’il n’y avait le Japon pour démontrer le contraire. Ce qui compte est l’atmosphère et les fondements qui encouragent au bien et réduisent les drames – drames qui existeront toujours, du fait de l’imperfection de l’homme.
La relation à l’entreprise, au pays du soleil levant, ne se trouve pas le moins du monde dans le rapport pervers et biaisé – marxiste donc – qui installe un bras de fer constant, avec des perdants et des vainqueurs. En terre nippone, cela est un non-sens : tout le monde soit s’entraide – et donc marche sur le chemin de l’harmonie et du bien – soit se combat, et le désordre occasionné expédie tout le monde dans les affres de la souffrance et du mal.

Une entreprise au Japon est avant tout un groupement d’hommes marchant ensemble vers un but commun, une famille plus grande qu’un foyer, mais une famille plus petite que le pays. Le patron ne fait que remplir son devoir en se fondant sur l’exemple du roi et en rendant service à ses subalternes. Les employés servent tout autant leurs supérieurs, et remplissent leur devoir. Tous se protègent les uns les autres. Quelle que soit la dureté de la réalité et les turbulences des situations, le corps d’un groupe prospère et se protège. Au Japon, il y a extrêmement peu de protections étatiques autour du travail (de l’ « emploi », comme on dirait en France), et pourtant le salarié japonais ne se sent pas à la merci de son chef. On ne jette pas ses enfants comme on jette des chaussettes usagées. Ici, pas de ressources humaines : que des « services du personnel ». Il arrive parfois que l’employé se sacrifie pour le groupe, mais il serait honteux qu’un chef vire son employé. Ce terme de ressources est d’ailleurs symptomatique de l’horrifiante froideur mécanique de la société occidentale. Et pourtant, n’est-il pas évident qu’il y a avant tout les hommes et toujours les hommes ? Un homme n’est jamais un moyen, une ressource, mais toujours une fin qu’il faut servir.

Le cercle vertueux qui se met alors en place est profondément humain, et installe un climat de confiance et de sérénité au sein de la société tout entière. L’embauche dans les universités et le système de recrutement sont certainement les éléments les plus représentatifs de la profonde dégénérescence des pratiques et de la morale en Occident. Chez nous, il est classique de recruter quelqu’un sur un poste particulier, en fonction de « compétences », quand bien même cela serait absurde. Il arrive ainsi que l’on se spécialise dans des « domaines » comme les achats, et les entreprises demandent alors une cohérence forcément mensongère chez le jeune candidat, comme si le rêve de ce dernier était de se trouver piégé dans une minuscule case et de faire des « achats » toute sa vie. Un autre symptôme, intrinsèquement lié, de la dégénérescence généralisée, est l’instabilité extrême et la faible durée de vie d’un employé dans une entreprise. Quand on imagine que la norme au Japon reste l’emploi à vie, on imagine le fossé nous séparant d’eux !
La logique moderne et individualiste paraît implacable. Les employés ne servent plus, et claquent dans les doigts de leurs chefs, sans coup férir. Inversement, les entreprises recrutent si peu et de façon si absurde, en installant trop souvent des relations artificielles et administratives, que l’engagement n’est pas forcément suscité. Le cercle vicieux – une fois enclenché – entraîne une défiance généralisée de tout le monde envers tout le monde, sorte de guerre larvée.
Au Japon, rien de tout cela : on choisit l’entreprise avant le poste, quelle que soit la formation. Tout le monde sait bien que la réalité du travail ne peut pas correspondre à l’enseignement en école. Et tout le monde sait bien la nécessité de gagner son pain et que la vocation ne se crée pas en un claquement de doigt, sur demande. L’entreprise s’engage donc à prendre à vie un employé, et celui-ci s’engage à ne pas partir. L’entreprise lui fait essayer pendant plusieurs années de nombreux postes, progressivement, en commençant par le cœur productif de l’entreprise. Les relations interpersonnelles sont essentielles, et un esprit de corps se forme. Progressivement, l’employé arrive au poste qui lui convient le mieux et qui correspond à son caractère comme à ses compétences. Son engagement envers le groupe n’en sera que plus grand, et il contribuera bien mieux que la poudre aux yeux des profits à court terme. Rien ne vaut la stabilité et la pensée de servir avant tout ses clients, ses chefs, ses subalternes, son groupe et la société.
Il est ainsi marquant qu’il reste impensable pour un Japonais de rester moins de dix ans au sein d’une même entreprise alors que, chez nous, pour la jeune génération, trois ans représentent déjà le bout du monde… Comme quoi, devoirs et engagement valent mieux que droits et individualisme !

Comme le disaient les patrons japonais en 1965, il suffit de remplir sereinement son devoir, et la solution aux problèmes concrets et aux modes de gestion arrive tranquillement, puisque les membres du même corps doivent avant tout être des alliés : ne pas demeurer seul est le maître-mot. Avec, comme ancre spirituelle, le tennô, toujours là pour rassembler toutes les âmes et prier pour son peuple.
Pauvre de nous qui avons tout renversé et inversé !

Paul-Raymond du Lac
Pour Dieu, Pour le Roi, Pour la France

[1Iwao YASUZUMI, Tennô-sei et gestion à la japonaise (天皇制と日本的経営), Tôkyô, Ôtsuki, 1992, p. 138 : « 日経連は 63 年の定期総会において『今後の労使関係と経営者の態度』を決議し,そこで『日本の労使関係は長い伝統と土壤の上に日本的特質を包含しな がら発展してきた』が、今後とも『日本のよき伝統を生かしながら漸進的に新たな秩序の建設に取り組まなければならない』ことを強調する。だが......日本人の特性とは『天皇中心主義の思想,一死報国の思想,服従の精神,勇気,突貫の精神,さらに質実勤勉の精神』であり,『天皇を中心として......この一点に集めている姿は(日本)民族の姿である. ......このなかに経済が繁栄し,企業が営まれてゆくとすれば,その企業経営がいかにあるべきかということ,企業経営者の正しい姿勢とは何ぞやということも自ら解明されるにちがいない』と.これは戦前の文章ではないのである丄 »

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